Comment le djihadisme pourrait prospérer dans l’Afghanistan des talibans

taliban by newsonline (creative commons) (CC BY 2.0)

Les groupes régionaux en Afghanistan pratiquant le djihadisme peuvent capitaliser sur la récente victoire des talibans.

Par Julien Théron.
Un article de The Conversation.

Le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan a été célébré par les djihadistes du monde entier. Le Middle East Institute, un groupe de réflexion de Washington, estime que leur succès représente une « victoire majeure » pour les groupes djihadistes comme Al-Qaïda ou l’État islamique (EI).

Moscou, Pékin, New Delhi et même Islamabad sont profondément préoccupés par la situation sécuritaire en Afghanistan. Et pour cause : les liens des talibans avec Al-Qaïda n’ont jamais été rompus, leur lutte contre l’EI est loin d’être évidente, et plusieurs autres groupes djihadistes régionaux peuvent capitaliser sur leur récente victoire.

Al-Qaïda

Récemment, Al-Qaïda a déclaré que la prise de pouvoir par les talibans était une preuve que « la voie du djihad est la seule qui mène à la victoire ».

Les talibans afghans entretiennent avec Al-Qaïda des liens toujours actifs dans toute la région Afghanistan-Pakistan. Ainsi, le porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, a récemment nié qu’Oussama Ben Laden était responsable du 11 septembre, illustrant ainsi la proximité des deux groupes.

Les spécialistes de la région pensent que les talibans continueront à fournir un soutien discret à Al-Qaïda à présent qu’ils sont de nouveau au pouvoir. Mais ils pourraient aussi utiliser la présence d’Al-Qaïda comme un atout pour renforcer leurs positions contre l’État islamique, ainsi que comme moyen de chantage sur la scène régionale et mondiale, en exerçant une pression sécuritaire sur différents pays pour obtenir l’aide internationale dont ils ont tant besoin.

L’État islamique

Les talibans affirment qu’ils peuvent et vont contrôler les cellules terroristes de l’EI dans le pays. Mais le peuvent-ils vraiment, et le feront-ils ?

La présence de cellules actives de l’EI à Kaboul et à Kandahar montre la capacité de cette organisation à évoluer dans un pays éloigné de sa zone d’origine, et cela malgré sa rivalité avec les talibans. L’attentat du 26 août contre l’aéroport international Hamid Karzai de Kaboul, qui a fait au moins 182 morts, témoigne de sa capacité à frapper la capitale.

Les attaques terroristes de l’EI se sont poursuivies depuis le retrait des États-Unis, à Kaboul, à Kunduz, ainsi qu’à Kandahar.

L’EI est également actif dans les provinces de Nangarhar et Kunar, à la frontière des provinces pakistanaises du Waziristan et des Zones tribales. Cette région est un bastion du djihadisme et du trafic d’armes, et a contribué au succès des talibans eux-mêmes. L’EI est également présent dans la province pakistanaise du Baloutchistan.

Le but de l’EI est de remplacer les talibans et de s’emparer de l’Afghanistan pour en faire leur nouveau sanctuaire. Pour cela, ils ont recours aux mêmes tactiques que les talibans ont longtemps utilisées pour attaquer les États-Unis.

Les combattants de l’ancienne Armée nationale afghane pourraient par ailleurs être tentés de rejoindre les forces de l’EI après avoir été chassés par les talibans. Ce processus s’est déjà produit en Irak, où l’armée nationale et la Sahwa, une milice sunnite, ont toutes deux été dissoutes et renvoyées chez elles, permettant l’émergence d’Al-Qaïda et de l’État islamique dans le pays.

Les talibans suivent les préceptes de l’école déobandi de l’islam, originaire d’Inde, alors que l’État islamique est salafiste. Ils sont concurrents stratégiquement, mais compatibles idéologiquement. Ils disposent également de réseaux interconnectés, emploient des méthodes coercitives similaires, ont des ennemis identiques et entretiennent des contacts indirects au travers du réseau Haqqani.

Responsable de nombreuses attaques en Afghanistan, « y compris l’utilisation d’escadrons de la mort pour des exécutions publiques, ainsi que des vidéos de décapitations massives et d’assassinats brutaux », le réseau Haqqani fait le lien entre les talibans et Al-Qaïda, mais aussi entre les talibans et l’EI. Son chef, Sirajuddin Haqqani, a récemment été nommé ministre de l’Intérieur.

Si les talibans adoptent une stratégie de coopération avec les puissances étrangères contre l’EI, ils seront considérés comme des dirigeants faibles collaborant avec l’ennemi. Dans le monde djihadiste, cela équivaut au discrédit ultime, et pourrait favoriser le recrutement, le financement et l’action de l’État islamique.

À l’inverse, si les talibans choisissent de se rapprocher de l’EI pour éviter les attaques sur leur sol, l’organisation se retrouvera alors plus ou moins dans la position d’Al-Qaïda avant 2001. L’organisation pourrait alors utiliser l’Afghanistan comme base arrière, gouverner en coulisses ou bien conquérir le pays.

Les autres groupes de la région

La situation actuelle en Afghanistan favorise les organisations sunnites radicales implantées au Pakistan.

Le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), également connu sous le nom de « talibans pakistanais », est l’une d’elles. Il a récemment absorbé une fraction de l’organisation terroriste Lashkar-e-Janghvi ; ainsi que le groupe Hizb-ul-Ahrar, qui a commis de nombreux attentats en 2019 ; le groupe Hakimullah Mehsud, une cellule active des Zones tribales liée à Al-Qaïda ; ainsi que le Jamaat-ul-Ahrar, auparavant affilié à l’État islamique.

En outre, le TTP a récemment accueilli en son sein deux sous-groupes d’Al-Qaïda dans le sous-continent indien.

Les talibans pakistanais rassemblent ainsi des forces provenant à la fois d’Al-Qaïda et de l’EI. Intimement allié aux talibans afghans, le TTP recentre actuellement sa dynamique sur le Pakistan plutôt que sur la scène globale, mais les connexions de certains de ses groupes avec les deux grandes organisations djihadistes demeurent récentes.

En Asie centrale, les factions du Mouvement islamique d’Ouzbékistan affiliées à l’EI ainsi que celles alliées aux talibans, pourraient également utiliser l’Afghanistan comme base arrière pour préparer des attaques dans cette région.

Enfin, le Parti islamique du Turkestan, qui s’étend du Xinjiang chinois à la province syrienne d’Idleb, pourrait prospérer sous le nouveau régime en Afghanistan, de manière plus ou moins clandestine, en profitant de ce pivot entre l’Asie centrale, l’Asie du Sud et le Moyen-Orient.

La reprise de l’Afghanistan par les talibans est une défaite stratégique indubitable, mais c’est aussi un revers doctrinal pour le contre-terrorisme. Au cœur de l’Asie, les groupes djihadistes régionaux et mondiaux disposent désormais d’une nouvelle plate-forme, et la communauté internationale ne dispose plus guère de solutions pour prévenir les conséquences prévisibles de cette nouvelle menace sécuritaire.The Conversation

Julien Théron, Lecturer, Conflict and Security Studies, Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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