La relation Macron/Algérie : je t’aime toi non plus

Emmanuel Macron by Mutualité française 2018 (CC BY-NC-ND 2.0) — Mutualité française , CC-BY

La gestion mémorielle de Macron sur la guerre d’Algérie n’a débouché que sur une grave crise en octobre 2021, signe de l’échec de la politique française vis-à-vis de l’Algérie.  

Par Julien Plouchart.

Emmanuel Macron, candidat puis président, a fait de nombreuses déclarations sur la colonisation comme sur la guerre d’Algérie. Il pensait ainsi pouvoir opérer un rapprochement bilatéral en réglant le contentieux mémoriel latent.

En réalité, cette approche irréaliste a débouché sur une grave crise en octobre 2021, signe de l’échec de la politique française vis-à-vis de l’Algérie.

Les maladresses du candidat Macron sur l’Algérie

Emmanuel Macron, candidat à la présidentielle de 2017, s’était déjà intéressé à la problématique algérienne. Il a fait alors preuve d’un certain amateurisme en réalisant des déclarations contradictoires sur la colonisation et la décolonisation de l’Algérie. En octobre 2016, dans les colonnes du journal Le Point, Macron, historien amateur, disait que durant la colonisation en Algérie il y avait eu « la torture, mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes… des éléments de civilisation et des éléments de barbarie ».

Ce en même temps macronien avait sans doute pour but de réaliser une synthèse politique qui puisse satisfaire à la fois des électeurs issus de milieux de rapatriés et de familles immigrées en France. Ces propos d’Emmanuel Macron n’ont en fait eu que peu d’écho en France alors même qu’en Algérie ils étaient souvent repris et commentés par la presse et sur les réseaux sociaux où journalistes comme internautes brocardaient la conception macronienne de l’histoire de l’Algérie française comme marquée par la « barbarie positive » et des « bienfaits de la colonisation ».

La maladresse du candidat français a eu auprès d’une partie de l’opinion algérienne une résonance négative semblable à la proposition mort-née de loi sur les aspects positifs de la colonisation française en Algérie de 2006.

Après avoir compris son erreur de communication et alors qu’il effectuait un voyage en Algérie, le candidat Macron décida de qualifier la colonisation française de « crime contre l’humanité » et de « vraie barbarie » pour laquelle il fallait présenter ses excuses, dans une interview donnée à la chaîne algérienne Echorouk News le 14 février 2017. Si cette déclaration a été accueillie avec bonheur par le pouvoir, les médias et le public algériens, elle a failli être fatale à sa candidature en France en raison d’un début de polémique franco-française.

Les candidats des républicains François Fillon et du Rassemblement national Marine Le Pen ont eu beau jeu de mettre en relief le caractère excessif et contradictoire des propos du candidat Macron tandis que des associations de rapatriés français se montraient choquées par les termes utilisés.

En fin de compte, l’affaire Fillon qui prenait de l’ampleur a éclipsé rapidement toute autre thématique et lui a permis de passer l’écueil algérien sans grande perte dans sa campagne présidentielle.

Emmanuel Macron et la question de la responsabilité de l’État français dans des crimes en Algérie

Une fois élu président de la République en mai 2017 Emmanuel Macron a eu ensuite à cœur de panser les plaies à la fois de la colonisation et de la guerre d’Algérie. En décembre 2017, lors d’une visite d’État en Algérie, le président français se déclare partisan du retour à Alger de 24 crânes de chefs rebelles tués par l’armée française lors de la prise de l’oasis de la Zaatcha en 1849 et conservés dans les collections du Musée de l’Homme à Paris.

À la suite de la proposition française, les autorités algériennes ont fait une demande officielle de rapatriement des restes des chefs algériens sans faire preuve alors d’un grand intérêt pour l’affaire en question. Ce n’est en fait que lorsque le régime algérien contesté par le mouvement du Hirak a voulu se relégitimer auprès de la population en réactivant le nationalisme que le transfert de ces restes a eu lieu le 4 juillet 2020 à la veille de la fête de l’indépendance algérienne.

Si cela a été vu côté français comme une preuve de la volonté du président Emmanuel Macron de rapprochement politique avec le président Abdelmajid Tebboune, la cérémonie de rapatriement a été l’occasion pour le pouvoir algérien de réaffirmer sa raison d’être sur la lutte contre la France. Il est utile de rappeler que cet événement s’est déroulé deux mois à peine après une véhémente réaction du pouvoir algérien à la diffusion sur des chaînes publiques françaises de deux documentaires critiques sur la situation algérienne.

L’Algérie avait même rappelé son ambassadeur de Paris durant une quinzaine de jours de fin mai à la mi-juin 2020. Ce transfert de restes de combattants algériens s’inscrivait parfaitement dans la réaction antifrançaise du pouvoir algérien.

Le président Macron a aussi reconnu des éliminations d’indépendantistes algériens afin de donner des gages de sa bonne volonté dans ses tentatives de rapprochement avec le pouvoir algérien. Le 13 septembre 2018, il a reconnu la responsabilité de l’État français dans la mort après torture de Maurice Audin, un militant communiste partisan de l’indépendance algérienne, en 1957. Le 2 mars 2021, il a reconnu l’élimination par l’armée française du militant algérien Ali Boumendjel au cours de la bataille d’Alger en 1957.

Du côté français ces deux actions ont été considérées comme les premières tentatives pour réduire les tensions avec l’Algérie autour de la mémoire de la guerre d’indépendance. Pour le président Macron, la reconnaissance officielle d’éliminations extrajudiciaires d’opposants par l’armée française n’était sans doute que la première étape d’un processus de réflexion approfondie sur les responsabilités de l’État français envers les victimes du conflit.

C’est dans cet esprit qu’Emmanuel Macron a déclaré que la guerre d’Algérie avait pour lui « le même statut que la Shoah pour Chirac en 1995 » devant trois journalistes du journal Le Monde, Le Figaro et de Radio J le 25 janvier 2020 lors de son voyage de retour d’Israël. Cette comparaison faite de manière maladroite et excessive a entraîné des critiques virulentes de la part des camps conservateurs et nationalistes en France.

L’eurodéputé du parti Les Républicains François-Xavier Bellamy twitta ainsi « Une folie pour l’histoire et la mémoire ». La présidente du Rassemblement national Marine Le Pen affirma « Comparer la Shoah à la guerre d’Algérie est obscène. Emmanuel Macron est en pleine dérive ».

L’écriture d’une histoire commune et la mise en œuvre d’une mémoire inclusive, des missions impossibles ?

En juillet 2020, Emmanuel Macron a chargé l’historien Benjamin Stora de réaliser un rapport sur les questions mémorielles autour de la colonisation française et la guerre d’Algérie.

Le directeur des archives algériennes Abdelmadjid Chikhi, interviewé par le quotidien El Watan le 8 août 2020, a indiqué des limites à l’exercice :

On parle d’une écriture commune de l’histoire, qui n’est, toutefois, ni souhaitable ni possible.

Cette déclaration signifiait la réticence de la partie algérienne devant l’initiative française.

En janvier 2021 a été rendu public le rapport Stora. Il proposait entre autres :

  • l’accès libre aux chercheurs des deux pays aux archives françaises et algériennes,
  • la création d’un Musée de l’histoire de la France et de l’Algérie,
  • la commémoration de certaines dates du conflit comme la répression des indépendantistes du 17 octobre 1961 à Paris ou les accords d’Évian du 19 mars 1962,
  • la mise en place d’une commission d’historiens français et algériens sur le massacre de Français à Oran en juillet 1962,
  • l’installation d’une commission « Mémoire et Vérité » pour lancer des initiatives franco-algériennes sur les questions de mémoire.

Le rapport a aussitôt soulevé des critiques du côté algérien.

L’Organisation nationale des moudjahidine accusa ainsi Stora d’avoir « occulté les crimes coloniaux » de la France en Algérie. Le gouvernement algérien demanda de son côté « la reconnaissance des crimes coloniaux » de la France.

Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, déclara de manière explicite :

Nous ne privilégierons pas de bonnes relations au détriment de l’histoire et de la mémoire.

En fait, le discours d’héroïsation et de victimisation du pouvoir algérien sur le passé colonial ne pouvait se fondre dans le discours de vérité historique promu par le rapport Stora.

La reconnaissance des souffrances des pieds noirs et des harkis et des crimes du FLN ne pouvait être mise sur le même plan que les exactions endurées par la population algérienne et les crimes de l’armée française à l’encontre du régime algérien, et ce d’autant plus que les autorités algériennes s’inscrivaient alors dans une politique de réactivation du sentiment nationaliste.

Trois mois à peine après la publication officielle de ce rapport Stora, le ministre algérien du Travail El Hachemi Djaaboub, n’avait-il pas été jusqu’à qualifier la France d’« ennemie traditionnelle et éternelle »

La crise franco-algérienne d’octobre 2021, une brouille mémorielle

Le 30 septembre 2021, alors qu’il s’entretenait avec des jeunes, Français d’origine algérienne, Franco-algériens et Algériens, en présence de journalistes du quotidien Le Monde, Emmanuel Macron a évoqué à propos de l’Algérie « une histoire officielle totalement réécrite » qui « ne s’appuie pas sur des vérités », mais sur « un discours qui repose sur une haine de la France ». Il déclara que l’Algérie s’était construite sur « une rente mémorielle », entretenue par « le système politico-militaire ».

Ces propos à la franchise bien peu diplomatique du président français ont déclenché l’ire du pouvoir algérien.

En mesure de rétorsion, les 2 et 3 octobre 2021, l’Algérie a rappelé son ambassadeur à Paris et interdit le survol de son espace aérien aux avions militaires français. Pour justifier l’ampleur de leur réaction, les autorités algériennes ont fait état de leur rejet de ce qu’elles estimaient une « ingérence dans ses affaires intérieures » et une « situation particulièrement inadmissible engendrée par ces propos irresponsables ». Cette forte réaction du côté algérien a entraîné une volonté de calmer le jeu côté français.

Dès le 5 octobre 2021, le président Macron a déclaré souhaiter un « apaisement » sur la question mémorielle, affirma son « plus grand respect pour le peuple algérien » et précisa entretenir des relations « cordiales » avec le président Tebboune.

Pensant pouvoir mettre fin à la crise franco-algérienne par le biais d’un geste mémoriel, Emmanuel Macron a dénoncé « des crimes inexcusables » survenus le 17 octobre 1961 à Paris au cours d’une cérémonie du 60e anniversaire du massacre de plusieurs dizaines d’Algériens commis par la police française. Cependant, l’absence de réaction officielle algérienne au discours et au geste du président Macron en disait long sur la persistance de la crise franco-algérienne.

La question du rapport à l’Algérie non seulement n’est pas tranchée, mais signe surtout un échec majeur de la politique étrangère de la France sous Macron. Le président français né bien après la guerre d’Algérie a fait preuve d’amateurisme en ne comprenant pas à quel point l’orthodoxie mémorielle était essentielle à la survie du régime algérien.

Cette incompréhension française de la réalité algérienne explique sans doute la succession de désillusions sur la voie de la réconciliation. La relation franco-algérienne a ainsi atteint un point bas en octobre 2021.

 

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