De l’inflation sur la planète Vulcain

Spock credits JD Hancock (licence creative commons)

Les croyances imposent parfois l’existence de certaines entités, que l’on désespère de ne pas trouver. En économie aussi on cherche ce genre d’entités, l’inflation par exemple.

Par Karl Eychenne et Jean-Yves Ravel.

C’est un fait : l’inflation accélère un peu partout dans le monde, plutôt aux États-Unis qu’en Europe. Mais ce que l’on attend de l’économiste, ce n’est pas de savoir ce qu’il y a, mais de savoir ce qui est dit qu’il y a, pour paraphraser le philosophe Quine qui s’interrogeait alors sur le statut des licornes et des centaures… Il y a de l’inflation, on le sait. Mais qu’est ce qui est dit de cette inflation ?

Deux écoles s’affrontent. Ceux qui croient que l’inflation va s’essouffler, et ceux qui croient qu’elle va s’emballer. Les partisans de l’essoufflement avancent l’inflation transitoire, celle qui ne va donc pas durer parce que le déconfinement ne dure qu’un temps. Les autres sont plutôt les réchauffistes, ils pensent que les politiques de soutien exubérantes vont donc provoquer la surchauffe économique et faire basculer l’inflation dans une forme d’hyper inflation incontrôlable.

Si le discours officiel reste celui d’une inflation transitoire, en coulisses on est moins serein. Parmi les économistes traditionnellement peu inquiets sur la question inflationniste, on préfère éviter le sujet. Il faut dire qu’on a perdu l’habitude d’avoir peur de l’inflation. Elle n’avait pas disparu, mais elle ne réagissait plus.

Quelle preuve avons-nous de cette désensibilisation du cycle économique au risque inflationniste ? En fait, nous avons deux preuves.

D’une part, il y a la baisse tendancielle des anticipations d’inflation des ménages depuis près de 40 ans. D’autre part, il y a la passivité des salaires à toute embellie sur le marché de l’emploi, le cas des États-Unis fut éclairant avant que la crise Covid ne sévisse.

Bref, nous n’avons, ou plutôt nous n’avions plus peur de l’inflation. On ne sait plus trop comment appréhender ce danger qui fut celui de nos ancêtres économicus.

La divine coïncidence ne se produit plus

Alors, on fait avec ce que l’on a.

Soit avec des heuristiques pleines de bon sens : « quand la demande est supérieure à l’offre, alors le prix monte ; quand la demande est très supérieure à l’offre, alors le prix monte beaucoup ». Nous serions dans ce dernier cas.

Soit avec des théories dites plus fines, mais qui échouent au tribunal de l’expérience de la stagnation séculaire puis près de 10 ans.

Nul besoin d’ouvrir le capot et de parler technique, on retiendra une seule expression bien connue des spécialistes sur la question : « la divine coïncidence ». Cette expression nous dit en substance que si les Banques centrales se fixent un certain objectif d’inflation, alors l’intendance suivra… c’est dire que l’on devrait par ailleurs observer une activité économique raisonnable, un PIB proche de son niveau potentiel, un taux de chômage proche de son niveau naturel, etc. C’est cela l’idée de la divine coïncidence, il suffit de se concentrer sur l’inflation et le reste devrait rester sage.

Sauf que depuis la crise des subprimes en 2007 (ou 2008, cela change chaque année…), on sait que cela ne fonctionne pas. La stabilité de l’inflation autour de la cible de la Banque centrale n’a en effet pas empêché l’émergence de conditions favorables à l’émergence d’une crise majeure.

Bref, il n’y a pas eu de divine coïncidence. Très bien, cela n’a pas fonctionné. Mais cela aurait pu ! On y croit plus vraiment, mais on continue d’y croire un peu quand même. Et puisqu’on y croit encore, alors on prévoit encore.

Problème : prévoir à l’aide de théories bancales peut vous amener à anticiper des chimères.

L’exemple le plus éclairant est celui de Urbain Le Verrier, dont la postérité repose malheureusement sur sa prévision de la planète Vulcain, une planète qui n’existe nulle part ailleurs que dans Star Trek. Mais cela, il ne pouvait pas le savoir, à moins d’avoir connu Einstein et sa théorie de la relativité générale avant l’heure.

Soucoupes volantes interdites

Obtus mais pas vaincu, l’économiste adoptera alors une stratégie difficile à contrer : celle de ce maire qui interdit aux soucoupes volantes de survoler ou stationner à Châteauneuf-du-Pape. Peut être que l’on n’a pas trouvé la planète Vulcain, mais cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas.

De la même façon, peut-être que l’on n’a pas trouvé d’inflation durable et galopante, mais cela ne signifie pas qu’elle n’arrivera pas. D’ailleurs, regardez par le passé, cette stratégie a plutôt bien fonctionné.

Un exemple : lorsque la BCE de Jean-Claude Trichet pratiqua (selon la doxa française) une politique monétaire restrictive, alors que nous sortions à peine de la crise des subprimes, et à l’aube de la crise de la dette souveraine. Avons-nous vu l’inflation débarquer ? Non. Et pour cause, il sera reconnu plus tard que le problème n’était pas que l’inflation menace d’accélérer, mais menace de disparaître : le risque de déflation.

Alors l’économiste obtus utilisera son arme suprême : le paradoxe de Hempel

Comment prouver que tous les corbeaux sont noirs ? Il suffit de prouver que tout ce qui n’est pas noir n’est pas corbeau ; les deux propositions sont équivalentes d’un point de vue logique (loi dite de contraposition).

Dans notre cas cela donne : comment prouver que la surchauffe économique s’accompagnera bien d’inflation galopante ? Il suffit de prouver que la non-inflation galopante s’est toujours accompagnée de la non-surchauffe économique. Et il est vrai que par le passé l’absence de surchauffe économique ne s’est pas, ou rarement, accompagnée d’inflation galopante.

En utilisant la fameuse loi logique de contraposition, notre économiste obtus en déduira alors que l’inflation galopante accompagnera bien la surchauffe économique qui va survenir… Mais c’est aller trop vite en besogne. De la même façon que l’on ne déduit pas de la seule présence de souris blanche que tous les corbeaux sont noirs, on ne déduit pas de l’absence d’inflation galopante en période de stagnation séculaire que l’inflation sera galopante en période de surchauffe économique.

On a donc pas prouvé l’existence d’inflation galopante à venir, mais on n’a pas prouvé non plus son absence : en effet, l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Autrement dit, on n’a pas prouvé grand-chose… Inflation galopante ou inflation transitoire ? Même si on a une petite idée, on bottera en touche en postulant prudemment que l’inflation se trouve dans la peau du chat de Schrödinger : galopante ET transitoire.

 

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