De l’inflation sur la planète Vulcain

Les croyances imposent parfois l’existence de certaines entités, que l’on désespère de ne pas trouver. En économie aussi on cherche ce genre d’entités, l’inflation par exemple.

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Spock credits JD Hancock (licence creative commons)

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De l’inflation sur la planète Vulcain

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 1 septembre 2021
- A +

Par Karl Eychenne et Jean-Yves Ravel.

C’est un fait : l’inflation accélère un peu partout dans le monde, plutôt aux États-Unis qu’en Europe. Mais ce que l’on attend de l’économiste, ce n’est pas de savoir ce qu’il y a, mais de savoir ce qui est dit qu’il y a, pour paraphraser le philosophe Quine qui s’interrogeait alors sur le statut des licornes et des centaures… Il y a de l’inflation, on le sait. Mais qu’est ce qui est dit de cette inflation ?

Deux écoles s’affrontent. Ceux qui croient que l’inflation va s’essouffler, et ceux qui croient qu’elle va s’emballer. Les partisans de l’essoufflement avancent l’inflation transitoire, celle qui ne va donc pas durer parce que le déconfinement ne dure qu’un temps. Les autres sont plutôt les réchauffistes, ils pensent que les politiques de soutien exubérantes vont donc provoquer la surchauffe économique et faire basculer l’inflation dans une forme d’hyper inflation incontrôlable.

Si le discours officiel reste celui d’une inflation transitoire, en coulisses on est moins serein. Parmi les économistes traditionnellement peu inquiets sur la question inflationniste, on préfère éviter le sujet. Il faut dire qu’on a perdu l’habitude d’avoir peur de l’inflation. Elle n’avait pas disparu, mais elle ne réagissait plus.

Quelle preuve avons-nous de cette désensibilisation du cycle économique au risque inflationniste ? En fait, nous avons deux preuves.

D’une part, il y a la baisse tendancielle des anticipations d’inflation des ménages depuis près de 40 ans. D’autre part, il y a la passivité des salaires à toute embellie sur le marché de l’emploi, le cas des États-Unis fut éclairant avant que la crise Covid ne sévisse.

Bref, nous n’avons, ou plutôt nous n’avions plus peur de l’inflation. On ne sait plus trop comment appréhender ce danger qui fut celui de nos ancêtres économicus.

La divine coïncidence ne se produit plus

Alors, on fait avec ce que l’on a.

Soit avec des heuristiques pleines de bon sens : « quand la demande est supérieure à l’offre, alors le prix monte ; quand la demande est très supérieure à l’offre, alors le prix monte beaucoup ». Nous serions dans ce dernier cas.

Soit avec des théories dites plus fines, mais qui échouent au tribunal de l’expérience de la stagnation séculaire puis près de 10 ans.

Nul besoin d’ouvrir le capot et de parler technique, on retiendra une seule expression bien connue des spécialistes sur la question : « la divine coïncidence ». Cette expression nous dit en substance que si les Banques centrales se fixent un certain objectif d’inflation, alors l’intendance suivra… c’est dire que l’on devrait par ailleurs observer une activité économique raisonnable, un PIB proche de son niveau potentiel, un taux de chômage proche de son niveau naturel, etc. C’est cela l’idée de la divine coïncidence, il suffit de se concentrer sur l’inflation et le reste devrait rester sage.

Sauf que depuis la crise des subprimes en 2007 (ou 2008, cela change chaque année…), on sait que cela ne fonctionne pas. La stabilité de l’inflation autour de la cible de la Banque centrale n’a en effet pas empêché l’émergence de conditions favorables à l’émergence d’une crise majeure.

Bref, il n’y a pas eu de divine coïncidence. Très bien, cela n’a pas fonctionné. Mais cela aurait pu ! On y croit plus vraiment, mais on continue d’y croire un peu quand même. Et puisqu’on y croit encore, alors on prévoit encore.

Problème : prévoir à l’aide de théories bancales peut vous amener à anticiper des chimères.

L’exemple le plus éclairant est celui de Urbain Le Verrier, dont la postérité repose malheureusement sur sa prévision de la planète Vulcain, une planète qui n’existe nulle part ailleurs que dans Star Trek. Mais cela, il ne pouvait pas le savoir, à moins d’avoir connu Einstein et sa théorie de la relativité générale avant l’heure.

Soucoupes volantes interdites

Obtus mais pas vaincu, l’économiste adoptera alors une stratégie difficile à contrer : celle de ce maire qui interdit aux soucoupes volantes de survoler ou stationner à Châteauneuf-du-Pape. Peut être que l’on n’a pas trouvé la planète Vulcain, mais cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas.

De la même façon, peut-être que l’on n’a pas trouvé d’inflation durable et galopante, mais cela ne signifie pas qu’elle n’arrivera pas. D’ailleurs, regardez par le passé, cette stratégie a plutôt bien fonctionné.

Un exemple : lorsque la BCE de Jean-Claude Trichet pratiqua (selon la doxa française) une politique monétaire restrictive, alors que nous sortions à peine de la crise des subprimes, et à l’aube de la crise de la dette souveraine. Avons-nous vu l’inflation débarquer ? Non. Et pour cause, il sera reconnu plus tard que le problème n’était pas que l’inflation menace d’accélérer, mais menace de disparaître : le risque de déflation.

Alors l’économiste obtus utilisera son arme suprême : le paradoxe de Hempel

Comment prouver que tous les corbeaux sont noirs ? Il suffit de prouver que tout ce qui n’est pas noir n’est pas corbeau ; les deux propositions sont équivalentes d’un point de vue logique (loi dite de contraposition).

Dans notre cas cela donne : comment prouver que la surchauffe économique s’accompagnera bien d’inflation galopante ? Il suffit de prouver que la non-inflation galopante s’est toujours accompagnée de la non-surchauffe économique. Et il est vrai que par le passé l’absence de surchauffe économique ne s’est pas, ou rarement, accompagnée d’inflation galopante.

En utilisant la fameuse loi logique de contraposition, notre économiste obtus en déduira alors que l’inflation galopante accompagnera bien la surchauffe économique qui va survenir… Mais c’est aller trop vite en besogne. De la même façon que l’on ne déduit pas de la seule présence de souris blanche que tous les corbeaux sont noirs, on ne déduit pas de l’absence d’inflation galopante en période de stagnation séculaire que l’inflation sera galopante en période de surchauffe économique.

On a donc pas prouvé l’existence d’inflation galopante à venir, mais on n’a pas prouvé non plus son absence : en effet, l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Autrement dit, on n’a pas prouvé grand-chose… Inflation galopante ou inflation transitoire ? Même si on a une petite idée, on bottera en touche en postulant prudemment que l’inflation se trouve dans la peau du chat de Schrödinger : galopante ET transitoire.

 

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  • Cher Karl.

    Votre analyse est sensée et bien argumentée. Néanmoins, on peut raisonnablement pointer du doigt deux faiblesses.

    D’une part, vous ne tenez pas compte des problématiques inhérentes aux chaînes d’approvisionnement. Un grand nombre d’économies occidentales sont structurellement importatrices net de biens étrangers, et celles qui sont plutôt exportatrices dépendent quand même significativement de biens intermédiaires ou de matières premières en provenance du reste du monde (et notamment de Chine).

    Se pose donc la question du déséquilibre entre une demande dopée aux plans de soutien pharaoniques et une offre qui demeure pour l’instant poussive.

    Et l’offre demeure poussive pour plusieurs raisons. À cause de phénomènes de court-terme, comme la difficulté à enrayer la pandémie en Asie conduisant à des fermetures ou ouverture partielle de certains sites de production. Mais aussi du fait d’effets de plus long-terme comme le sous-investissement dans les matières premières (et pas uniquement du fait des critères ESG), et surtout la volonté de la Chine de Xi Jinping de ne plus générer de surcapacités (en d’autres termes, la Chine ne jouera plus le rôle de locomotive comme en 2009).

    Dans ce contexte, comment l’offre peut-elle raisonnablement rattraper une demande artificiellement élevée sans impacter la chaîne de prix ?

    D’autre part, votre analyse omet l’inflation des actifs, qui est une perte réelle de pouvoir d’achat de la monnaie, quoi qu’en disent les dogmes officiels. Et notamment, l’hyperinflation immobilière qui ne cesse de pressurer classes populaires et moyennes depuis vingt ans. La construction des chiffres de l’inflation de l’INSEE, tout comme ceux du BLS aux États-Unis, sous-estime de manière risible le poids des dépenses de logement dans le budget des ménages. Pourquoi y a-t-il un sentiment de déclassement si fort selon vous dans de nombreux pays occidentaux ?

    En d’autres termes, l’inflation est déjà là depuis les années 2000. Et le pire qui pourrait arriver aujourd’hui serait que l’inflation touche également désormais la sphère des biens set services, alors même que les principales banques centrales – le nez rivé sur le niveau des indices actions – n’ont pas manifestement pas l’intention de faire machine arrière.

  • C’est exactement ce que je me suis dit en lisant péniblement ce billet : « M. Eychenne, vous me devez 5 minutes de vie »

  • Ben alors les gars, un ptit effort : l’inflation is THE BIG BUZZ des marchés et de nos banquier centraux, et les économistes de bazar sont bien trop nombreux sur le sujet. Cet article fait un point très original, et bien plus fin qu’il n’y parait sur la chimère inflationniste (ou pas), en faisant quelques pas de côtés du côté de la cosmologie sérieuse et foireuse, la logique dite classique, et la physique quantique. D’ailleurs, ce même auteur dit des choses plus sérieuses (ou presque) un peu partout sur la toile et dans la presse écrite. Je dis ca, je dis rien, comme on dit

    • C’est justement parce que j’apprécie cet auteur le reste du temps que je me permettais de penser que cet article était inutile 🙂

  • l’inflation se trouve dans la peau du chat de Schrödinger : galopante ET NON galopante.
    De rien 😉

    • de ce que j’ai compris, l’auteur conclue sur : « galopante ET transitoire » , car le débat des économistes considère que « galopante » est l »énoncé A et « transitoire » est l’énoncé « NON A » (au sens logique classique)

    • Bonjour MichelC. Oui et non. NON galopante = transitoire dans le débat actuel sur l’inflation des économistes. Donc on a bien galopante ET transitoire, si l’inflation est dans le eau du chat

      • Je ne parlerais pas d’inflation dans ce qui nous guette, mais simplement un correctif de la hausse artificielle de pouvoir d’achat que ce sont octroyé les dernières générations par la dette, la création monétaire, les couts énergétiques largement sous-évalués…

  • Bonjour MichelC. Oui et non. NON galopante = transitoire dans le débat actuel sur l’inflation des économistes. Donc on a bien galopante ET transitoire, si l’inflation est dans le eau du chat

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