Joséphine Baker méritait-elle le Panthéon ?

the immortal josephine baker crédits j no (creative commons) (CC BY-NC-ND 2.0)

OPINION : la panthéonisation de Gisèle Halimi a été refusée du fait de certaines prises de position. Dès lors, on peut se demander si Joséphine Baker était davantage digne de cet honneur rare.

Par Éloïse Lenesley.

Négrophobe : c’est en ces termes pour le moins inattendus que le syndicaliste anti-impérialiste Tiémoko Garan Kouyaté qualifia Joséphine Baker quand celle-ci afficha publiquement son soutien à Benito Mussolini en guerre contre l’Éthiopie en 1935, alors qu’elle voyait naïvement en lui un rempart contre l’esclavagisme.

Parée de bananes ou flanquée d’un guépard en laisse, la facétieuse meneuse de revue triomphait depuis une dizaine d’années en capitalisant sur un exotisme en vogue dont raffolait le tout-Paris mais qui n’était pas pour plaire aux activistes. Elle faillit même être intronisée reine de l’Exposition coloniale de 1931. Bien plus tard, elle deviendrait l’amie d’un autre dictateur, Castro, que ses enfants étaient priés d’appeler « tonton Fidel ».

Loin des clichés politiquement corrects

D’aucuns ne voudraient retenir aujourd’hui que ses faits de résistance et son militantisme antiraciste. L’annonce de sa panthéonisation a suscité un bel unanimisme à grand renfort d’articles dithyrambiques frisant l’hagiographie. Pourtant, la personnalité de Joséphine Baker ne fut pas toujours aussi politiquement correcte.

La biographie Joséphine, une vie mise à nu que lui consacra Jean-Claude Baker (qui, bien que non officiellement adopté, rejoignit la famille à l’âge de 14 ans) esquisse un portrait admiratif mais néanmoins critique, écornant sérieusement l’image idyllique de sa « Tribu arc-en-ciel ».

Dans les années 1950, poussée par un insatiable fantasme de fraternité universelle, la chanteuse se met en tête d’adopter plusieurs enfants de nationalités et de religions diverses afin de démontrer qu’ils peuvent cohabiter en parfaite harmonie et que l’humanité n’est qu’une seule et même race.

Au total, douze rejetons de différents continents, parfois achetés à leurs parents dans des conditions très contestables, seront accueillis dans son magnifique château des Milandes en Dordogne, chacun étant assigné à un rôle bien défini et tenu de respecter sa culture d’origine : japonais bouddhiste, finlandais protestant, colombien catholique, algérien musulman… Ne parvenant pas à adopter un enfant juif, elle jette son dévolu sur un petit Parisien qu’elle convertit au judaïsme et renomme Moïse.

Le petit clan est exhibé aux journalistes et aux touristes qui payent pour le voir manger, jouer ou chanter dans la propriété. De nos jours, de telles pratiques feraient scandale. Sur les photos de famille, seule Joséphine Baker arbore un large et inamovible sourire.

Cette théâtralisation du vivre-ensemble avant l’heure lasse les enfants qui, eux, souffrent du manque d’intimité et ont le sentiment d’être les « poupées » ou les « singes domestiques » de cette mère souvent absente, contrainte d’enchaîner les concerts pour subvenir aux besoins d’une famille toujours plus nombreuse.

Inflexible, elle ne tolère pas les écarts ni la fantaisie dont elle-même abuse sans retenue. « Si nous la contredisions, sa réaction était de nous gifler ou de nous réprimander. » confie son fils Brahim.

Une mère qui « ne savait pas s’occuper de ses enfants »

Bien que bisexuelle ayant épousé en troisièmes noces un musicien gay, elle chasse l’un de ses fils quand elle découvre qu’il est homosexuel, pour ne pas, dit-elle, qu’il « contamine » la fratrie. Paulette Coquatrix se souvient d’une mère aimante mais « qui ne savait pas s’occuper de ses enfants ».

À l’adolescence, les aînés se rebellent, n’acceptant plus les injonctions maternelles qui les privent de leur indépendance. Autoritaire, Joséphine Baker l’est aussi avec son personnel : « Elle était brusque avec ses domestiques, ne les payant pas pendant deux ou trois mois, leur criant dessus », prétend son neveu Artie. Dilapidant son argent bien que criblée de dettes, elle doit compter sur la générosité de ses fans et de ses riches bienfaiteurs, médiatisant pour ce faire ses difficultés financières.

La star sait utiliser son image, au risque d’agacer. Face à son patriotisme exacerbé à son retour du Maroc à la libération, le compositeur Alain Romans, également résistant, lui lance, sarcastique : « C’est vraiment très gentil à toi d’avoir sauvé la France pour nous, Joséphine. » En 1963, après avoir assisté au discours mémorable de Martin Luther King, elle lâche : « J’aurais fait mieux ».

Fantasque, excessive, irrésistible et altruiste pour les uns, ingérable et mégalo pour les autres, Joséphine Baker aura accompli un parcours exceptionnel ruiné par la folie des grandeurs. Les témoignages d’une partie de ses enfants dans la presse sont certes beaucoup plus indulgents que cette biographie. Elle n’est, en tout cas, pas l’icône sacralisée qu’on nous présente désormais.

La panthéonisation de Gisèle Halimi a été refusée au motif qu’elle s’opposa à la guerre d’Algérie. Dès lors, on peut se demander si Joséphine Baker était davantage digne d’un tel honneur et si ce choix n’a pas été guidé par le seul but d’accorder pour la première fois ce privilège rare à une femme noire, à des fins électoralistes.

Il ne s’agit pas ici de nier le talent ou le civisme de Joséphine Baker mais de s’interroger sur une gadgetisation des hommages consistant à distribuer par clientélisme des médailles, des noms de rue et aujourd’hui des places au Panthéon à des célébrités qui ne le méritaient peut-être pas vraiment.

Avoir encensé Mussolini, même brièvement, et jeté dehors un fils homosexuel, ce n’est quand même pas rien. Et d’ailleurs, qu’en aurait-elle pensé ? « La faire entrer au Panthéon ? Maman n’aurait pas accepté », déclarait son fils Akio en 2015. Il y a une éternité.

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