Rentrée 2021 : open bar pour Bercy avant la présidentielle !

Bruno Le Maire by Fondapol Nigel Dickinson (CC BY-NC-ND 2.0) — Fondapol-Nigel Dickinson, CC-BY

Pour Emmanuel Macron, la politique de l’open bar qui déborde de tous les guichets publics doit être interprétée comme une politique responsable visant à « protéger » les Français, pas comme une fuite en avant…

Par Nathalie MP Meyer.

À peine rentrée de vacances et l’esprit encore bien loin du terrain politico-économique qui m’occupe ici ordinairement, je jette néanmoins un œil nonchalant sur les dernières nouvelles de l’actualité française et qu’apprends-je ?

Que « l’économie française se porte bien ! », qu’elle a réalisé un véritable « exploit » sur le plan du chômage, que le retour au niveau d’avant-crise est prévu pour la fin de cette année et que la France peut s’enorgueillir des meilleurs chiffres de croissance de la zone euro ! C’est tout simplement merveilleux !

Comme c’est notre ministre de l’Économie lui-même en personne qui l’affirme, vous pouvez être assurés, chers lecteurs, que ce ne sont pas là lénifiants propos lancés au petit bonheur la chance pour bercer les Français jusqu’au jour du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, mais les très sérieuses conclusions d’une analyse multifactorielle sans concession de notre situation économique.

Tenez, voici un premier exemple absolument renversant qui devrait définitivement faire taire les grincheux et les pessimistes : figurez-vous que dans la semaine du 9 au 15 août, les factures de cartes bleues des restaurants ont augmenté de 5 % par rapport à la même période de 2020. Sur les deux premières semaines d’août, ce sont même 15 % de croissance qui furent enregistrés dans la consommation des ménages !

Si vous n’êtes pas totalement convaincus, voici un autre élément décisif qui ne saurait mentir : le taux de chômage. À 8 % au deuxième trimestre 2021 d’après les suivis de l’INSEE, il a retrouvé son niveau de 2019, cette époque bénie où tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Rien que de très logique d’ailleurs : les faillites d’entreprises en cascade que d’aucuns prédisaient n’ont pas eu lieu. Mieux, elles ont chuté de presque 39 % entre 2019 et 2020, et 2021 semble pour l’instant encore plus calme sur ce front. Historiquement situé au-dessus de 50 000 par an (51 000 en 2019), leur nombre est tombé à 31 300 en 2020 et se situe à 15 800 sur les 7 premiers mois de 2021 contre 19 000 sur la même période de 2020 :

Bref, inutile d’en rajouter car le résultat s’impose de lui-même : la France devrait finir l’année sur une croissance perdue de vue depuis longtemps de 6 % (au lieu des 5 % avancés auparavant) tandis que l’Allemagne continuera de piétiner lamentablement sous les 4 %. Pas de doute, la politique du gouvernement porte ses fruits.

Comme je le disais plus haut, c’est merveilleux. La France est passée par un confinement dur suivi de deux confinements non pas mous mais clairement erratiques, elle a vu nombre de ses activités mises à l’arrêt administrativement pendant des semaines et des semaines, elle a subi de multiples variantes de couvre-feux et des interdictions de déplacement dans certains périmètres à géométrie très variable – et ô miracle, elle ne s’est jamais aussi bien portée !

À entendre notre formidable Bruno se congratuler sans fin sur France 2, j’avais presque envie de chanter « Vive la crise ! »

Alors bien sûr, les grincheux et les pessimistes dont je suis, ainsi que tous les Français de bonne volonté qui aimeraient juste pouvoir additionner 2 et 2 sans tomber sur des résultats aberrants, ne sont pas sans remarquer que ce magnifique panorama de l’économie française souffre de quelques, disons, impasses.

Le « mur des faillites » n’est pas à l’ordre du jour et le chômage n’est plus un problème ? Uniquement à condition d’oublier que l’économie française vit bien involontairement sous perfusion depuis que M. Macron a imprimé dans les esprits son slogan du « quoi qu’il en coûte » et fait déferler sur la France les dépenses publiques associées. Pas de restrictions de ce côté-là ; même si notre presse nationale nous rapporte avec un peu beaucoup de complaisance que les locataires de Bercy auraient bataillé ferme pour limiter les ambitions budgétaires des ministres dans le Projet de loi de finances 2022 à venir, ici et ici par exemple.

Pourquoi y aurait-il plus de chômage qu’en 2019 puisque les restrictions d’activité ont été immédiatement compensées par une généreuse allocation d’activité partielle qui permet de ne pas licencier et qui court toujours ? Du reste, il est audacieux de prendre un retour à 2019 pour une glorieuse conquête sociale : à l’époque, et encore aujourd’hui, notre chômage est au moins au double de celui de nos voisins les plus performants (encore que sur ce point, il soit difficile d’interpréter correctement les publications des divers instituts nationaux de la statistique tant que l’on n’est pas revenu à une situation économique entièrement délivrée du poids des réglementations sanitaires).

Pourquoi y aurait-il des faillites puisque que le Fonds de Solidarité toujours en cours et le Prêt garanti par l’État (PGE) prolongé au moins jusqu’en décembre 2021 permettent par effet d’aubaine de maintenir artificiellement une illusion de bonne santé chez des entreprises qui auraient inévitablement mis la clef sous la porte dans les circonstances normales d’activité ?

Quant à la croissance retrouvée en 2021, elle s’annonce puissante et nous place dans le peloton de tête des pays européens, mais uniquement à condition d’oublier que la France a enregistré l’un des plus forts reculs européens du PIB en 2020 (-8 % pour une moyenne de -6 % dans l’Union européenne et -4,8 % en Allemagne). Il y a beaucoup de rattrapage dans ce rebond attendu de 6 % qui de toute façon ne nous permettra pas d’accéder au niveau de PIB par habitant dont jouissent les Allemands (53 700 USD en parité de pouvoir d’achat en 2020 contre 46 200 en France).

Et last but not least, à condition d’oublier que la France en tant qu’État n’avait pas le premier sou vaillant en caisse pour se lancer dans la caricature d’open-bar qu’elle est devenue. Déjà endettée de près de 100 % du PIB à la fin de l’année 2019, elle caracolait à plus de 118 % à la fin du 1er trimestre de cette année.

Or tout indique que ce n’est qu’un début. Prolongation des aides Covid, plan de relance, plan d’investissement, pass culture étendu aux lycéens et collégiens, introduction d’un pass sport, garantie jeunes, ticket à 1 euro dans les restaurants universitaires, revalorisation des salaires des enseignants, etc. – tout ceci est au menu de la fin du quinquennat. On jugera sur pièces quand on disposera des chiffres définitifs du budget 2022, mais l’exécutif actuel est clairement en bonne voie d’obtenir haut la main sur ses prédécesseurs la médaille d’or de la dépense publique et du déficit public en période préélectorale.

En attendant, le poids de la dette publique allemande est nettement moins lourd aujourd’hui (71 % de son PIB à fin mars 2021) que celui de la France avant la crise sanitaire, laquelle France représente actuellement à elle seule 24 % de l’endettement de la zone euro pour une part de PIB de 20 % qui tend en outre à s’amenuiser lentement mais sûrement à mesure que la dette augmente.

Sachant tout cela, on a du mal à voir où Bruno Le Maire trouve autant matière à tresser ses propres lauriers. Mais il est vrai que pour lui comme pour Emmanuel Macron, la politique de l’open bar qui déborde de tous les guichets publics doit être interprétée comme une politique solidaire et responsable (sic) visant à « protéger » les Français, certainement pas comme une fuite en avant délétère dont personne ne sait au juste comment on pourra se sortir.

Ou plus exactement : dont personne n’ose envisager sereinement la fin. Réélection d’abord, la suite après. Ça promet.

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