Le professeur Jean Pradel : une figure exemplaire

Le professeur Jean Pradel, bien connu des étudiants en droit, s’est éteint. Son ami Serge Schweitzer lui rend hommage.

Par Serge Schweitzer.

Jean Pradel est mort. Ce n’est pas phrase convenue, ni rhétorique vaine, d’écrire la stupeur qui a saisi tous ses amis et au-delà, la communauté des juristes et des facultés de droit. Jean, puisque tu nous demandais de t’appeler ainsi, faisait partie de l’infime cohorte de ceux que, contre toute raison, nous imaginions comme immortels.

Que les lecteurs non familiers de cet immense professeur nous fassent une grâce : ne pas croire que comme trop souvent les lignes qui suivent empruntent à l’hypocrisie « il est toujours joli le temps passé une fois qu’ils ont cassé leur pipe, les morts sont tous de braves types » (Georges Brassens – Le temps passé).

Jean Pradel me permettra cette familiarité car le trait le plus saillant de sa personnalité, réellement extraordinaire, était l’incroyable simplicité de ce géant de la pensée. À force d’écouter nos professeurs dans leur hiérarchie des maîtres du droit, les noms suivants émergeaient irrésistiblement et à tous les coups : le doyen Carbonnier, André Tunc et François Terré en droit privé, André de Laubadère et Georges Vedel en droit public, et Jean Pradel en droit et procédure pénale.

Mais c’est ce dernier nom qui était toujours accompagné des commentaires les plus élogieux. Ce n’est que plus tard que j’ai enfin compris le pourquoi de ce respect exceptionnel dans une profession universitaire où l’on est volontiers persifleur et critique envers les chers collègues. Bref, comme des générations d’étudiants l’ont expérimenté, Jean Pradel faisait partie de ces êtres dont on se demande si réellement ils existent  tant ils sont des mythes. Évidemment c’est stupide, mais c’est ainsi.

Si je conte cela avant même d’évoquer l’immense savant et le modèle absolu du professeur, c’est que ce qui frappait plus que tout chez Jean Pradel c’était l’homme qu’il fut. On a du mal à ne plus écrire l’homme qu’il est.

L’homme

Avant de rencontrer pour la première fois ce mythe, on était si impressionné que l’on était persuadé de bafouiller et lamentablement ânonner quelques platitudes convenues.

Je fais sa connaissance depuis environ une minute lorsqu’il me dit d’une façon parfaitement naturelle : « Je te prie de me tutoyer… »

Je restai interdit, protestai de bonne foi, expliquant que je ne pourrais pas et il me dit alors avec une incroyable simplicité « Tu me tutoies, cher collègue, ou l’on ne se parlera plus… »

Inutile de dire que cela ne fut ni aisé, ni instantané avant enfin d’y arriver…

Ce qui précède n’est pas anecdotique mais révèle Jean Pradel tout entier. Je l’ai vu des dizaines de fois traiter de la même façon dans toutes les dimensions avec le président ou le doyen de l’université, le président des innombrables pays dont il écrivit le Code pénal, l’agent d’entretien des photocopieuses et le personnel chargé de la propreté de l’Institut Catholique de Vendée.

Le professeur Pradel tirait une fierté toute particulière à exposer en toute occasion et devant tous les publics qu’à l’issue de son éblouissante carrière universitaire l’une de ses plus grandes fiertés était d’avoir pu pendant 21 ans continuer à enseigner le droit et la procédure pénale française, européenne et comparée à l’Institut Catholique de Vendée à La Roche-sur-Yon.

Un homme d’excellence, mieux un homme rare, mieux encore un homme exceptionnel, tel était Jean Pradel.

Le savant

D’autres ont davantage de compétences pour évoquer le juriste et le pénaliste mondialement connu et respecté.

Quelques repères cependant : il est né en 1933, son père était médecin. Il restera toute sa vie dans sa région, la Vienne, et malgré d’innombrables sollicitations, voire pressions, il ne rejoindra jamais les juristes parisiens. En dehors d’un court passage à Tunis après l’agrégation de droit privé, il a fait toute sa remarquable carrière à l’université de Poitiers, pépinière d’immenses juristes comme Jean Carbonnier, Gérard Cornu, Philippe Malaurie, la famille Savatier etc. Chez les économistes, Daniel Villey enseigna quelques années à Poitiers de même que Pascal Salin.

Après ses études, Jean Pradel fut d’abord magistrat avant de se tourner avec succès vers l’agrégation de droit privé. Il était titulaire d’un doctorat en droit civil mais également et comme son père, d’un doctorat en Préhistoire.

Au fil des années et d’une œuvre véritablement considérable, il devint l’un des pénalistes les plus respectés au monde. Lors d’un procès, lorsqu’un avocat pouvait exciper d’une jurisprudence en sa faveur commentée et appuyée par le professeur Pradel, l’affaire était dans le sac.

Il était l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages publiés par les plus grandes maisons d’édition, même s’il avait une prédilection particulière et gardait une grande fidélité à Cujas.

Les ouvrages de Pradel sont tous sans exception devenus des classiques de la littérature juridique.

Les Mélanges en son honneur attestent de l’importance de son œuvre de savant et professeur : près de 1200 pages aux Éditions Cujas sous le titre Le droit pénal à l’aube du troisième millénaire.

L’homme engagé

Jean Pradel était un homme de conviction, fortement engagé, politiquement incorrect, rétif aux modes passagères et ridicules, certes profondément ouvert mais irréductiblement ferme quand il s’agissait de la vérité. Pas sa vérité, mais la vérité.

Ainsi par exemple, évoquant une période de sa vie l’ayant fortement marquée, son service militaire pendant deux ans en Algérie, il défendait publiquement l’extrême souffrance de l’exil des rapatriés. Sans prendre position sur le fond de la question colonisation/indépendance, il ne cessait de témoigner de ce qu’il avait vu, dénonçant la fausse symétrie entre la cruauté extrême du FLN et les réactions brûlantes et épidermiques des Pieds-noirs.

Son engagement libéral n’était pas moins fort. Je peux modestement en témoigner, nous avons écrit ensemble. En effet, il m’avait fait l’amitié d’écrire un article totalement original pour les Mélanges en mon honneur. Il connaissait admirablement les grands auteurs libéraux, avait une admiration réelle pour Hayek, se passionnait pour l’analyse économique du droit, était un ami d’Ejan Mackaay.

Le socialisme hard, par opposition à la social-démocratie, était pour lui une source d’étonnements et d’interrogations.

Comment peut-on être socialiste au XXe siècle ? Nous avons maintes fois évoqué cette question et tel Raymond Boudon, il ne pouvait attribuer qu’à un dérèglement de l’esprit le fait d’appuyer les solutions planifiées et centralisées et les régimes qui, sans une exception historique, ont engendré des goulags.

Il fustigeait de toute son autorité les solutions autoritaires et totalitaires. Je l’ai entendu parler d’une voix tremblante d’émotion du national-socialisme et des fascismes. Né en 1933, il était un enfant de la guerre.

J’ai peine à évoquer le domaine de l’intime, mais il est impossible en parlant de Jean Pradel de ne pas évoquer le chrétien. C’était pour lui l’essentiel à l’égal de sa chère famille. Jean était profondément croyant mais évidemment comme toujours avec lui, dans une admirable pudeur et une retenue totale.

L’une de ses joies les plus profondes a été la remise en 2012, à l’ICES, par Mgr Castet évêque de Luçon, l’évêché du Cardinal de Richelieu, des insignes de Chevalier de l’Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, la plus haute distinction pontificale.

C’est un homme hors du commun, engagé, un savant d’une carrure exceptionnelle, un ami incomparable qui nous a quittés.

Et puisque tu exigeais de tes amis le tutoiement, laisse-moi te dire, Jean, que l’université, la pensée libre sont réellement orphelines sans toi. Tes élèves, tes thésards, tes collègues, tes amis saluent en toi un homme rarissime, un homme vrai, un homme total, un homme tout simplement.

Adieu Jean. À Dieu Jean.

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