La guerre pour Taïwan ? Précédents historiques, risques militaires

La reprise en main de Hong Kong par la Chine communiste ne peut que crisper la population taïwanaise.

Par Yves Montenay.

La Chine répète de plus en plus fortement qu’elle est décidée à « réunifier » le pays en annexant Taïwan. Et tout le monde remarque que le terme « pacifiquement » a disparu. Comme il semble que Taïwan ne puisse pas se défendre sans les États-Unis, une guerre à grande échelle est tout à fait possible si ce soutien se matérialise.

Cela me rappelle des souvenirs historiques désagréables.

De nombreux précédents de mauvais augure

L’argument « c’est le même peuple, et il doit donc être rassemblé sous notre autorité », a beaucoup servi, y compris dans l’histoire récente de l’Europe.

Je vais me borner à cette dernière.

C’est en effet ce genre de discours qui a été une cause de grand affaiblissement de l’Europe. Cela commence par la guerre de la Prusse contre la France en 1870, avec l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Ses habitants ont eu beau élire des représentants à Berlin répétant que c’était contre leur gré, il leur a été objecté : « vous êtes de civilisation et de langue germanique, donc des Allemands. Donc que ça vous plaise ou non votre place est dans notre empire (le deuxième Reich) ».

Or cette guerre de 1870 est largement à l’origine de la Première Guerre mondiale qui a détruit démographiquement l’Europe. Conflit qui est lui-même à l’origine de la Seconde Guerre mondiale revancharde. Et on se souvient que les années 1930 ont vu le rattachement de l’Autriche et des Sudètes (Allemands de Tchécoslovaquie) à l’Allemagne, « parce que faisant parti du peuple allemand ».

Aujourd’hui la Russie a annexé la Crimée pour la même raison (elle est peuplée de Russes) et soutient les sécessionnistes du Donbass (Ukraine orientale) parce que leurs habitants sont russophones dans une république bilingue (russe et ukrainien) dans laquelle l’ukrainien a en principe un rôle prépondérant.

Mais revenons au monde chinois.

Pourquoi Taïwan ?

Taïwan n’a pas toujours été chinoise et sa population initiale existe toujours même si elle est maintenant très minoritaire. Il y a eu en effet plusieurs vagues de colonisation chinoise, la dernière a lieu à l’occasion du repli de l’armée du Kuomintang dirigée par le président légitime de la Chine, Tchang Kai-Check, accompagnée de civils. Légitime ? En tout cas davantage que Mao, ce qui l’a amené à dire qu’il était le seul représentant de la Chine.

Le temps a passé, la Chine communiste a été reconnue, Taïwan ne l’est plus comme un pays distinct à la suite des pressions chinoises, mais de facto des relations quasi diplomatiques demeurent avec le monde occidental.

Remarquons que Taïwan a gagné la guerre économique, puisque ce sont des sociétés de ce pays qui ont activement participé au décollage industriel de la Chine. Cela a illustré l’efficacité de son système libéral et capitaliste. Mais psychologiquement c’est un épisode que le gouvernement chinois voudrait bien faire oublier. Et nous voyons chaque jour, notamment à l’occasion de la proclamation du centième anniversaire du parti communiste chinois que Pékin a l’habitude de réécrire l’histoire à sa façon.

Et la reprise en main de Hong Kong par la Chine communiste ne peut que crisper la population taïwanaise.

L’exemple de Hong Kong renforce le refus taïwanais et occidental

Il y a eu plusieurs tentatives de séduction chinoise envers Taïwan pour que la réunification se fasse de manière paisible. Il y a eu notamment la proposition de Pékin d’accepter le dispositif « un pays, deux systèmes, comme à Hong Kong » ce qui a paru un moment et pour certains un arrangement possible.

Mais les Taïwanais ne peuvent que constater aujourd’hui le non-respect du traité signé entre la Chine et l’Angleterre concernant la situation à Hong Kong. Et ce non-respect n’a pas seulement été une proclamation de principe pour affirmer la souveraineté de Pékin, mais a donné lieu, depuis mon article ci-dessus, à une nouvelle législation répressive et en pratique rétroactive, qui a mené à l’arrestation et à l’emprisonnement de nombreuses personnalités démocrates et a répandu une atmosphère d’autocensure et de crainte.

Il y a donc là une crainte très réelle de la population taïwanaise de se retrouver dans la même situation. Et pour les États-Unis de perdre leur statut de défenseurs de la démocratie et des libertés.

Sur le plan économique, l’offensive de Pékin contre ses propres capitalistes ne peut que renforcer la crainte de ceux de Taïwan. Tandis que d’un point de vue américain, la crainte de voir la Chine mettre la main sur la principale entreprise mondiale de production de puces électronique accroît encore l’inquiétude.

Bref tout semble réuni pour que la Chine fasse une pression violente sur Taïwan. Y aura-t-il résistance de Taïwan malgré la disproportion des forces (à ma connaissance du moins) ? Cela dépend probablement des assurances que Taïwan aura ou non de la part des États-Unis.

Ces derniers risqueraient alors d’entrer dans un engrenage les menant à une guerre nucléaire. Ils n’y tiennent pas, la Chine non plus. Mais si des avions ou des navires sont détruits, les représailles viendront… d’où mon terme d’engrenage.

La guerre froide nous a déjà fait vivre de telles péripéties.

Les leçons de la guerre froide se heurtent à la géographie

À cette époque, et malgré une forte hostilité réciproque, les États-Unis et l’URSS ont maintenu des structures de dialogue pour éviter un désastre nucléaire mondial, et notamment un « téléphone rouge » entre les responsables. Mais on a néanmoins frôlé plusieurs fois la catastrophe.

Je ne connais pas les secrets des contacts dans cet esprit entre Pékin et Washington, mais les  sinologues sont pessimistes sur leur efficacité et même sur leur existence.

De plus la géographie du théâtre des opérations laisse moins de temps pour réagir qu’à l’époque de la guerre froide. Le film Docteur Folamour l’illustre en montrant des avions américains volant des heures avant de pouvoir larguer leurs bombes atomiques sur l’URSS, laissant au contre-ordre le temps d’arriver.

La « crise des missiles » (tentative d’installation de missiles soviétiques à Cuba) a entraîné une réaction particulièrement vigoureuse de Kennedy parce que Cuba est proche des États-Unis et que des missiles partant de cette île ne laisseraient pas le temps de discuter. Mais pour les installer il fallait traverser l’Atlantique, ce qui a laissé le temps de résoudre la crise.

Le détroit de Taïwan étant beaucoup plus petit que l’Atlantique ou le Pacifique, il y a là une première raison de la contraction du temps de réaction pour stopper une invasion.

De plus, aujourd’hui, les missiles remplacent les avions, deuxième raison de la contraction du temps de réaction

Donc la « négociation au bord du gouffre » sera difficile ou impossible, et l’on en est réduit à compter sur une « modération » du président Xi, modération qui n’existera que si les États-Unis montrent qu’ils sont prêts au pire, ce qui n’est pas certain : les États-Unis sont une démocratie avec les lenteurs et les faiblesses compréhensibles que cela peut entraîner.

On retombe sur l’avantage géopolitique en faveur des régimes autoritaires, dont la Turquie s’est servi avec succès à Chypre et Poutine en Crimée. C’est ennuyeux pour Taïwan !

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