Comment la Chine communiste s’embourgeoise

La dictature continue en Chine, même si ce n’est plus celle du prolétariat, mais celle de la « bourgeoisie de connivence ».

Par Yves Montenay.

Le communisme est censé être « la dictature du prolétariat ». Initialement, pendant la révolution russe, les bolcheviques mettaient l’accent sur le monde ouvrier, même s’il y avait une faucille aux côtés du marteau dans le symbole du parti. Mais le communisme chinois s’est peu à peu éloigné de cette image d’Épinal…

Le maoïsme : paysans et révolution culturelle

La condition humaine de Malraux décrit des communistes encore imprégnés de « valeurs ouvrières ». Mais Mao imposera peu à peu en Chine sa vision des « campagnes encerclant des villes », qui s’expliquait stratégiquement par la faiblesse de la base ouvrière dans la Chine de l’époque alors que l’immense majorité peuplait les campagnes.

Les points saillants du règne de Mao sont d’abord les communes populaires, gigantesques kolkhozes censés produire même de l’acier (souvent inutilisable) et qui vont générer environ 40 millions de morts de famine, et ensuite la révolution culturelle qui enverra des intellectuels triturer les déjections humaines dans les champs pour leur apprendre la vraie vie, celle des paysans, tandis que l’on détruisait les œuvres d’art du « passé féodal et bourgeois ». Et Mao ferma les universités.

Le post-maoïsme va tourner le dos à tout cela.

Le post-maoïsme

Deng Xiaoping ayant discrètement survécu à ces bouleversements va prendre le pouvoir avec le slogan « peu importe qu’un chat soit rouge ou non, pourvu qu’il attrape des souris ».

Autrement dit, pour nourrir le peuple motivons les paysans en leur rendant l’usage de leurs récoltes, laissons faire les créateurs d’entreprises et les investisseurs étrangers qui commenceront par distribuer des salaires, apporteront l’argent pour notre équipement et aideront nos sous-traitants à acquérir leur niveau technique et à se développer.

C’est exactement ce qui s’est passé, et Deng Xiaoping est à mon avis le vrai fondateur de la Chine d’aujourd’hui, contrairement à Mao et probablement au président Xi, alors que ce sont ces deux seules personnalités qui sont mises en avant à l’occasion de la célébration du centenaire du parti communiste chinois.

Un capitalisme sauvage, puis de connivence

Dans un premier temps, on assiste à la croissance rapide d’un capitalisme sauvage : bas salaires, horaires très lourds, aucune protection sociale, fraudes sur la qualité, fortes pollutions etc.

Ce capitalisme sauvage est probablement encore fréquent aujourd’hui, mais n’a pas les honneurs de la presse officielle ni ceux des experts internationaux dont les analyses intéressent surtout les multinationales voulant s’implanter en Chine.

Il a été complété peu à peu par un capitalisme de connivence lorsque l’importance de l’entreprise nécessitait des relations politiques. Cela a certes été le cas dans de très nombreux pays mais a été accentué en Chine par l’encadrement très ferme du parti communiste : il vaut mieux échanger des services avec les maîtres du pays que de les attaquer de front.

Les entrepreneurs sont donc massivement entrés au parti, et la liste des membres fait parfois penser à celui d’une chambre de commerce.

La colonisation du parti par les entrepreneurs et les diplômés

En près d’un demi-siècle, la société chinoise a beaucoup évolué : la proportion des campagnards a beaucoup décru, même si elle comprend les migrants intérieurs rattachés administrativement à leur campagne d’origine mais travaillant en ville sans avoir le droit de profiter de ses prestations.

Une nouvelle classe supérieure est apparue : celle des urbains au sens administratif du terme, c’est-à-dire non seulement vivant en ville, mais ayant administrativement le droit d’utiliser ses services sanitaires, administratifs, récréatifs, scolaires et universitaires.

Car très sagement Deng et ses successeurs ont recréé des universités souvent dirigées par des Chinois ayant acquis leur diplôme en Occident, le plus souvent aux États-Unis ou en Europe. J’ai par exemple encadré des étudiants chinois d’excellent niveau terminant leurs études à l’École Centrale de Paris.

La première génération d’entrepreneurs s’est donc souvent inscrite au parti pour avoir les relations nécessaires, mais les nouvelles générations de cadres supérieurs et universitaires y sont entraînées tout naturellement.

Certes il y a théoriquement une sélection sévère, mais il est probable qu’elle est quelque peu adoucie par les relations qui ont permis leur carrière, par exemple dans les entreprises d’État et la fonction publique. Et puis, accepter 95 millions de membres au Parti communiste laisse supposer que les portes ne sont pas si fermées que ça.

Je vous parie donc un bon café que la bourgeoisie supérieure urbaine est maintenant très présente dans l’appareil du parti.

Mais pas forcément au sommet : aux postes de direction à la fois politique et économique, on trouve souvent des « princes rouges », enfants des cadres du parti de l’époque maoïste, même si certains ont dû se faire discrets au moment de la révolution culturelle.

C’est d’ailleurs le cas du président Xi, dont le père a été un compagnon de Mao qui a survécu à un mauvais passage à cette époque.

Mais le succès récent des entreprises chinoises a généré une réaction du pouvoir.

La réaction stalinienne de Xi Jinping

Tel un nouveau Staline mettant fin à l’expérience de la Nouvelle Politique Économique lancée par Lénine pour réparer les dégâts de la collectivisation, Xi Jinping vient de donner un coup de barre à gauche.

Il semble avoir senti que les patrons des grandes entreprises privées prendraient un poids politique important et qu’il était temps de donner un coup d’arrêt pour sauver son autorité.

Cela notamment face à une personnalité comme Jack Ma, qui était devenu nationalement et internationalement très connu. Lorsque ce dernier a voulu étendre ses activités au domaine financier, il a été brutalement prié d’abandonner ses fonctions et de se consacrer à des œuvres sociales. D’autres ont été emprisonnés ou exécutés.

La Chine contemporaine, le meilleur des mondes ?

« Les sycophantes », pour reprendre un terme souvent utilisé par The Economist (traduction libre : les flatteurs assurant le chef de son génie et de ses succès) multiplient les déclarations vantant la grandeur de la Chine et insultant les étrangers.

Le thème de la dégénérescence de l’Occident, de son désordre politique, physique et moral se généralise.

Pour l’instant, le système chinois semble fonctionner. Du moins si l’on en croit les informations officielles et ce que disent les Chinois interviewés sur place, qui sont enthousiastes, par conviction ou par prudence.

Mais quand on s’adresse aux Occidentaux d’origine chinoise qui sont nombreux dans les entreprises ou institutions d’analyse de la situation sur le terrain, on a au contraire des échos d’un étouffement mal supporté, avec notamment l’effacement très rapide de toute réflexion, même anodine, sur les réseaux sociaux.

Les nouvelles de Hong Kong sont particulièrement glaçantes, venant de milieux habitués à la liberté d’expression.

Le président veille au grain

Le gouvernement chinois garde son argument principal : la hausse du niveau de vie par rapport à celui des parents. Mais cet argument perd de sa pertinence avec le temps. Les coûts du logement et de l’éducation pèsent sur le revenu disponible et empêchent notamment d’avoir davantage d’enfants, en dépit des nouvelles exhortations du président au vu du recensement de 2020.

Cette légitimation par l’augmentation du niveau de vie est donc maintenant relayée par un nationalisme devenu agressif avec l’arrivée du président Xi au pouvoir.

Et plus récemment, s’y est ajouté dans tous les niveaux de l’éducation l’enseignement à « la pensée Xi ». Les sinologues ont noté que les arguments ont pris une tournure religieuse : le parti a « une mission », il faut avoir « la foi ».

Parallèlement le parti a remplacé l’administration dans le domaine de la gestion des médias. De même a été mise en place dans le parti une procédure permettant de condamner les fonctionnaires sans passer par les tribunaux.

Cela va-t-il durer ?

En tant qu’Occidentaux, nous pensons que la liberté de critique et d’expression est nécessaire à l’innovation, et que rebâtir l’histoire en disant que la prospérité actuelle provient du socialisme et du parti tout-puissant, alors qu’elle résulte du retour à l’économie de marché ne peut que conduire à la paralysie.

Bref nous supposons qu’il aura une contradiction à terme entre une discipline de plus en plus féroce et un recrutement de plus en plus éduqué et élitiste.

Déjà, les enfants gâtés du pouvoir demandent qu’on assouplisse la règle du travail neuf heures par jour six jours par semaine, tandis que les femmes qui ont maintenant fait des études supérieures rechignent à devenir des mères au foyer élevant les trois enfants que leur demande le président.

Mais pour l’instant, nous l’avons vu, les fantaisies de ce genre sont mal vues.

De la dictature du prolétariat à celle de la bourgeoisie urbaine ?

Car la dictature continue, même si ce n’est plus celle du prolétariat, mais celle de la « bourgeoisie de connivence ».

La « dictature du prolétariat » était de fait une oligarchie rassemblant des « révolutionnaires professionnels » tels Lénine, Staline, Mao, puis leurs seconds montés au pouvoir après leur mort : Khrouchtchev, Deng Xiaoping… qui ont souvent légèrement libéralisé l’héritage.

Cette dictature du prolétariat a créé une « nouvelle classe » de policiers (au sens très large) et de bureaucrates, classe sans cesse dénoncée depuis Trotski, qui a freiné la libéralisation après la chute du communisme. C’est illustré en Russie par Vladimir Poutine, un ancien du KGB qui a placé ses collègues aux postes clés.

Le remplacement en cours en Chine de l’oligarchie d’origine révolutionnaire par cette nouvelle classe de la « bourgeoisie de connivence » pourrait donner une assise plus large au régime.

Mais elle laisse de côté une grande partie de la population : ruraux et migrants internes, urbains ayant échoué à l’université ou diplômés sans emploi. Par ailleurs elle devra composer avec « la nouvelle classe » bureaucratique et policière. L’opacité actuelle du régime chinois empêche malheureusement toute prospective.

Pour l’instant, le pouvoir reste aux mains d’un prince rouge qui semble avoir une vision du monde plus belliqueuse que ses prédécesseurs. La montée de la « bourgeoisie de connivence » aura-t-elle une influence inverse ? Il n’y en a pas de signe pour l’instant.

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