Criminalité : non, ce n’est pas toujours la faute aux inégalités économiques

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L’argument des inégalités économiques sert à la fois à obscurcir l’action d’autres facteurs déterminants dans l’analyse de la criminalité et à déresponsabiliser les coupables.

Par Vilfredo Burgess.

La question des inégalités économiques est devenue centrale dans le débat public depuis au moins les grands succès publics et académiques des travaux de Thomas Piketty et la crise de 2008. La crise sanitaire remet au centre cet enjeu de société.

Les inégalités économiques sont souvent associées à la gestion libérale de l’économie, et opposées par les libéraux comme Margaret Thatcher, dans de célèbres discours à la Chambre des Communs, à la pauvreté accumulée par le socialisme. Mais plus largement, les inégalités économiques seraient le symptôme d’une société atomisée et défiante, et servent d’outil explicatif d’autres phénomènes cruciaux pour la vie publique, notamment la violence.

Dans ce contexte, l’argument des inégalités économiques sert à la fois à obscurcir l’action d’autres facteurs déterminants dans l’analyse de la criminalité et à déresponsabiliser les coupables. Nous nous proposons d’examiner les problèmes posés par cette corrélation et les limites de sa portée explicative.

Quelles inégalités, quels crimes ?

Il existe aujourd’hui un vaste consensus universitaire (Zhang 2018) affirmant l’existence d’un lien entre les inégalités économiques et les niveaux de criminalité. Regardez les pays où tout le monde est pauvre : pas de crime. Regardez les pays où tout le monde est riche : pas de crime. Ce n’est que lorsqu’il s’agit d’une différence de richesse relative que la criminalité éclate. Une explication qui pourrait nous être familière est celle de Gary Becker, prix Nobel d’économie et célèbre pour sa théorie du choix rationnel : quelqu’un en bas de la hiérarchie sociale a moins à perdre dans un acte illégal.

La première question qui se pose est celle de la mesure des deux variables en présence : l’inégalité et la criminalité. L’inégalité est en général estimée à l’aide de l’indice de Gini. Pour l’obtenir, on commence par accumuler des données sur la répartition du revenu national d’un territoire entre ses différentes régions, puis l’on calcule la distance entre cette répartition et une répartition « idéale », celle de la « ligne de parfaite égalité », qui est la représentation graphique d’une parfaite équi-répartition des richesses. La différence entre les deux est mesurée par l’indice de Gini, compris entre 1 et 100 (ou 0 et 1 selon les conventions). Plus l’indice de Gini est élevé, plus la répartition des richesses est inégale.

L’indice de Gini n’est pas le seul indice existant.

Une des critiques qui lui est faite est de ne pas prendre en compte la répartition sociologique quasi invariante des richesses au sein de la société, et non au sein du territoire seulement. Pour étudier la répartition des richesses au sein d’une société, on divise celle-ci par déciles : il s’agit d’un dixième de la population. Le 1er décile est constitué des 10 % les plus pauvres, le dernier des 10 % les plus riches. On sait que les déciles 5 à 9 concentrent 50 % des richesses (ce sont les classes moyennes et supérieures) et que les déciles sous la médiane (D1 à D4) ainsi que le dernier décile se partagent l’autre moitié.

Cependant, cette autre moitié est répartie de façon très variable, et d’autres indices que l’indice de Gini permettent de mieux prendre en compte cette variabilité : par exemple le Palma ratio, qui est le quotient entre la part du revenu détenu par les 40 % les moins riches et celle détenue par les 10 % les plus riches.

La criminalité est simplement mesurée à l’aide du ratio du nombre de crimes pour 100 000 habitants. Le problème ici n’est pas dans la mesure du phénomène étudié mais dans sa définition : qu’est-ce qui constitue de la criminalité ?

En effet, différents comportements illégaux répondent différemment à la corrélation avec les inégalités économiques.

Si l’on prend l’homicide en exemple, il existe une forte corrélation entre le nombre d’homicides pour 100 000 habitants et l’indice de Gini ou le Palma ratio dans de nombreux cas. Toutefois, cette corrélation cesse d’exister si l’on choisit plutôt d’étudier les vols, qui corrèlent plutôt avec la pauvreté.

L’idée qui semble émerger est que dans une situation d’inégalité, ce n’est pas la jalousie du pauvre qui le pousse à agir pour avoir ce que l’autre a, mais l’envie, qui exige que l’autre n’ait pas ce qu’il a, même si vous ne l’avez pas non plus. Pour les crimes plus rares, là encore, biais d’échantillonnage sans doute, mais surtout facteur confondant, la corrélation s’effrite :

Il faut donc distinguer la pauvreté et les inégalités. Beaucoup d’études indiquent une corrélation entre pauvreté et inégalité économique, parce qu’il est vrai que la plupart des pays pauvres sont très inégaux, mais ils le sont moins que des pays plus riches ou en développement (dont le Brésil et l’Afrique du Sud sont de bons exemples).

Par ailleurs, la pauvreté étant une notion totalement relative (souvent définie comme x % du revenu médian), on ne peut parler d’une « augmentation » de la pauvreté si un plus grand pourcentage de la population vit sous x % quand ce revenu médian… augmente ! On peut aussi bien observer une augmentation de l’inégalité dans les déciles 5 à 9 (qui n’affectent donc pas la médiane), et la pauvreté pourrait augmenter si le revenu médian augmentait tandis que les revenus marginaux baissaient (et vice versa), autant d’effets documentés et évoqués dans la littérature (Karagiannaki 2017 ; Bourguignon 2004).

Est-ce donc la pauvreté qui est en cause, ou l’inégalité ? Ou est-ce l’inégalité seulement en situation de pauvreté, l’inégalité n’étant alors qu’un facteur aggravant qui n’a aucun effet pris à part ? Pris à part en effet, et pour pousser le problème jusqu’à l’absurde, l’indice de Gini du Royaume-Uni est à peu près comparable à celui du Burundi.

Plus d’inégalités, plus de crimes ?

Le rapport de l’association caritative anglaise Equality Trust de 2011 sur le sujet nous offre une bonne occasion de tester la corrélation ainsi établie.

Il propose de contraster les cas du Royaume-Uni et du Japon pendant la seconde partie du XXe siècle, et surtout depuis les années 1980.

Au Royaume-Uni, les inégalités de revenus ont augmenté pendant la période (de 25 à 36 pour l’indice de Gini entre 1977 et aujourd’hui selon Statista), et le taux de criminalité aussi, tandis que le Japon serait devenu un pays plus égalitaire, avec moins de crime.

Mais ce n’est pas la vérité.

Quand on regarde le Gini Country Report du Japon, publié deux ans plus tard, on y apprend que « Inequality has widened continuously since the 1980s in Japan. » S’il est vrai que la concentration de la richesse au Japon a fortement diminué au milieu du XXe siècle à la suite de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation du pays, l’inégalité n’en reste pas moins, par définition, relative : si c’est l’inégalité qui incite au crime, alors une augmentation de l’inégalité, quel que soit le niveau de départ, devrait mener à une augmentation de la criminalité. Or on observe bien une augmentation de l’inégalité au Japon depuis 1980 (Minami 2008), mais pas d’augmentation des crimes, avec un taux d’homicides pour 100 000 habitants en déclin quasi-constant (de 0,61 en 1998 à 0,26 en 2018).

Est-ce donc une augmentation relative de l’inégalité mais seulement dans les pays pauvres, ou seulement certains niveaux « extrêmes » d’inégalité dans des pays riches ou pauvres ou les deux qui sont corrélés à des hausses de la criminalité ? Le Japon post-1980 réfute la thèse de l’augmentation relative ou d’une corrélation linéaire, et le Royaume-Uni, avec son taux de criminalité en hausse (sur ce plan-là, on peut faire confiance à Equality Trust), a un indice de Gini… pas très éloigné du Japon (autour de 30, et en hausse).

En dehors de ces deux cas précis, les études sur ce sujet souffrent de deux problèmes. Premièrement, on souffre d’un biais d’échantillonnage, avec très peu de pays « très » inégalitaires (>50). Deuxièmement, entre un Gini de 40 et 50, on trouve plus ou moins ce qu’on veut : beaucoup d’inégalité et beaucoup de crimes comme beaucoup d’inégalité et peu de crimes (i.e. moins de 20 % des sondés rapportant un vol par exemple). C’est ce qu’un article de The Economist a récemment mis en lumière.

Il existe plusieurs autres exemples où la corrélation, même pour les homicides, ne saute pas aux yeux :

Tout simplement parce que d’autres facteurs entrent en jeu. Ce n’est pas la mesure de l’inégalité qui est en jeu, mais plutôt le vaste ensemble de phénomènes sociaux que cette donnée embrasse.

Les inégalités économiques, un facteur confondant

On parle en statistiques de « facteur confondant » pour désigner un facteur explicatif qui est lié à un autre non pas à cause d’un rapport de causalité direct, mais parce qu’il est l’effet accidentel d’un autre facteur avec lequel il est corrélé.

Pour prendre un exemple simple : au début de la pandémie de covid-19 que, étant donné que les Chinoises mouraient moins du virus que les Chinois, on pensait que le virus attaquait moins les femmes que les hommes.

Il n’en fallut pas plus au New York Times pour vanter la présence d’esprit de chercheurs proposant d’administrer des œstrogènes aux hommes. En fait, il semblerait que c’est plutôt parce que les Chinoises ne fument pas qu’elles mouraient moins du covid-19. Cela n’a pas de rapport direct avec leurs chromosomes. Leur sexe est un facteur confondant.

L’inégalité économique n’est pas toujours assimilée de la même façon. Elle peut signifier la détérioration des conditions de vie pour une partie de la population, ensuite estompée par la moyennisation avec le reste de la population, mais cet embellissement statistique ne fait que cacher des tensions sociologiques, surtout dans des territoires ségrégés.

La question est donc avant tout culturelle. Par ailleurs, la croissance économique d’un pays conditionne aussi l’efficacité de sa réponse à la criminalité et sa répression : il ne faut pas seulement regarder du côté des criminels potentiels. Là encore cependant, les corrélations nous font nous mettre le doigt dans l’œil, parce qu’une « corrélation » évidente existe entre de plus grandes dépenses de police et un taux de criminalité plus élevée… parce que le taux de criminalité élevé a suscité ces dépenses importantes.

 

Ces phénomènes « culturels » ne sont pas indépendants des variables économiques que nous avons évoquées. L’effet de l’avortement sur le taux de criminalité est largement documenté, et cette pratique est notoirement plus répandue dans les pays développés.

Par extension, elle agit sur les ratios d’hommes par femmes. On peut, pour une explication causale, convoquer d’autres outils d’analyse comme le ratio de Mesquida, qui mesure le nombre de jeunes hommes (15 à 29 ans) dans une population donnée. Ce facteur est pertinent pour la mesure de la criminalité, car les études montrent que la majorité des homicides sont commis par des jeunes hommes (plus précisément entre 15 et 34 ans) (Kanazawa et Still 2000).

 

On peut donc supposer une homogénéité culturelle de sociétés inégalitaires et violentes, où le facteur culturel est un facteur confondant : l’association violence/inégalité disparaîtrait quand on contrôle pour d’autres variables dans la même aire culturelle.

C’est par exemple ce que montrent abondamment les études de Zhang 2018 sur les comtés américains, où l’on peine à voir une corrélation à partir d’un certain niveau de granulation géographique.

Comme l’écrit Songman Kang, professeur d’économie de Séoul :

En utilisant les données du panel du recensement des États-Unis au niveau des districts et des comtés, je décompose l’inégalité des revenus au niveau des comtés en composantes internes et externes et j’examine dans quelle mesure les taux de criminalité au niveau des comtés sont influencés par l’inégalité locale et la ségrégation économique. Je constate que la corrélation positive précédemment signalée entre les crimes violents et l’inégalité économique est largement due à la ségrégation économique entre les quartiers plutôt qu’à l’inégalité au sein d’un même quartier. En outre, il y a peu de preuves d’un lien empirique significatif entre l’inégalité globale et la criminalité lorsque les effets fixes du comté et du temps sont contrôlés. En revanche, une forme particulière d’inégalité économique, à savoir la concentration de la pauvreté, reste un prédicteur important des taux de criminalité au niveau du comté dans diverses spécifications.

Un problème culturel ?

Cette analyse culturelle avait été ouverte par Simpson 1985. Il soulignait alors que la meilleure manière de maximiser cette violence très endogène était d’augmenter l’hétérogénéité ethnique des villes, afin de multiplier les foyers de violence (on sait de même depuis longtemps que les agressions en général sont fortement interraciales). À l’inverse, des zones de plus grande homogénéité culturelle facilitent l’exercice d’un contrôle social informel, plus efficace dans la prévention et la répression des crimes que la police d’État perpétuellement impotente.

Difficile après ça de s’entendre dire que c’est un phénomène, que dis-je, une loi économique et non culturelle. Car si c’était une loi économique, on ne voit pas pourquoi elle s’appliquerait entre pays et pas au sein du même pays. Or ce n’est pas le cas.

Il n’y a pas plus inégalitaire que l’Île-de-France en France, mais les départements les plus criminels (en taux de crimes et délits pour mille habitants, nous parlons d’un rapport de 1 à 2 en pour mille, de 35 à 72 pour les données de 2014) sont les Alpes-Maritimes, les Bouches-du-Rhône et… Mayotte, où ce n’est pas l’inégalité qui est un problème.

Non, le problème là-bas, c’est que tout le monde est pauvre. Encore est-il vrai qu’il y a beaucoup d’inégalités en Seine-Saint-Denis, et beaucoup de crimes, mais dans ce cas il est étrange qu’à Paris, où l’on observe les inégalités les plus criantes, le taux de criminalité ne s’élève « qu’à » 59 pour mille, moins qu’en Haute-Garonne ou dans l’Hérault, qui est un département pauvre avant d’être inégalitaire.

On nous rétorquera que l’inégalité s’exerce entre les régions au sein d’un pays, mais alors pourquoi ne s’exerce-t-elle pas aussi entre les pays ? Et comment les inégalités « mondiales » croissent-elles alors que la violence diminue ? Quelle échelle voulez-vous prendre exactement ?

Car parler d’ « inégalités mondiales » n’a pas de sens, à moins de rêver d’un monde où le revenu médian du Bangladesh est équivalent à celui du Luxembourg. Ce qui n’arrivera pas. Il y a de l’inégalité criminelle là où la pauvreté s’enracine dans un terreau culturel fertile d’envie et de frustration, par exemple sexuelle (retour de nos jeunes hommes de 15 à 34 ans).

Mais de l’inégalité, on en trouvera partout : l’envie cimente les relations sociales à toutes les échelles de la hiérarchie. On envie surtout celui qui gagne un peu plus (Freud parlait fameusement du « narcissisme des petites différences »), aussi toute déviation de la « ligne de parfaite égalité » de la courbe de Lorenz a-t-elle des effets disproportionnés non pas seulement « à différentes échelles » mais à toutes les échelles. Et oui, Daly, Martin ; Wilson, Margo and Vasdev, Shawn. (2001) ont montré qu’une diminution de 0,01 point de l’indice de Gini entraînait (quoiqu’on ne sache pas comment ni où) une diminution de 12,7 % du nombre d’homicides pour 100 000 habitants.

Mais le crime est un phénomène local. Comme il est assez rare que les tueurs traversent le pays pour trucider leur victime, les différences de revenus entre Seattle et Detroit importent sans doute moins que les différences de revenus au sein de Detroit ou Seattle.

Kang (2014) nous rappelle l’importance des dynamiques locales : en effet, si l’inégalité entre différentes régions peut mener à des niveaux de criminalité plus élevés, les inégalités « naturelles » au sein d’une aire géographique ont plutôt tendance à les diminuer, sans doute davantage du fait de l’environnement culturel ayant rendu ces organisations respectives possibles. Le modèle du choix rationnel de Becker, note Kang, nous aide à comprendre pourquoi un criminel ne s’attaquerait pas à beaucoup plus mais seulement à un peu plus riche que lui : la première catégorie sait se défendre, et présente un coût trop élevé.

Nous avons donc tenté de ramener l’unité d’analyse à un niveau beaucoup plus proche de nous. La moyenne de l’activité criminelle d’une ville entière est une mesure trop grossière pour être aisément manipulée et comprise. On voit ici apparaître certains effets de seuil non-linéaires que nous avions supposés plus haut, notamment dans les quartiers les plus pauvres. Ce n’est pas la quantité mais la manière dont le crime ou les criminels sont distribués qui nous importent.

 

Bibliographie

 

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Bourguignon,  F.  (2004)  The  Poverty-Growth-Inequality  Triangle, Indian Council for Research on International Economic Relations, New Delhi Working Paper No. 125.

 

Daly, Martin; Wilson, Margo and Vasdev, Shawn. (2001) “Income Inequality and Homicide Rates in Canada and the United States” Canadian Journal of Criminology 43:  pp.219–36

 

Donohue, John J., III and Steven D. Levitt (2001). The Impact Of Legalized Abortion On Crime, Quarterly Journal of Economics, , v116 (2,May), 379-420.

 

The Equality Trust.  “Income inequality and violent crime.”Equality Trust Research Digest 2011; no.1: pp.1–5

 

Kanazawa, S., and Still, M. (2000). Why Men Commit Crimes (and Why They Desist). Sociological Theory 18 (3), 434-47.

 

Kang, S. (2014), Inequality and Crime Revisited:  Effects of Local Inequality and Economic Segregation on Crime, Hanyang University

 

Karagiannaki, E. (2017). Understanding the Links between Inequalities and Poverty. The empirical relationship between income poverty and income inequality in rich and middle income countries, CASE paper 206 /LIP paper 3, London School of Economics

 

Kelly M. (2000). Inequality and crime. The Review of Economics and Statistics, 82(4): 530–539

 

Minami, R. (2008), Income Distribution of Japan: Historical Perspective and Its Implications, Japan Labor Review, vol. 5, no. 4.

 

Simpson, Mile E. (1985), Violent Crime, Income Inequality, and Regional Culture: Another Look, Sociological Focus, Vol. 18, No. 3, pp. 199-208

 

Zhang, L. (2018), Violent Crime and Income Inequality, mémoire soumis à la California State Polytechnic University, accessible en ligne.

 

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