Plutôt que des élections, la sécession individuelle

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OPINION : le point de vue libertarien sur les élections. La notion d’indépendance, de sécession est une notion intrinsèquement et irrévocablement individuelle (et individualiste) préférable aux arrangements électoraux.

Par Marius-Joseph Marchetti.

J’aperçois ici et là les confessions politiques des uns et des autres. C’est un enchaînement nécessaire et presque naturel lorsque des échéances électorales approchent, et j’aurais presque du mal à les juger négativement, ayant moi-même subi la fièvre des urnes il y a des temps jadis.

Je ne doute d’ailleurs absolument pas de leur bonne foi quant au vœu de l’extension de coopération sociale qui en émane bien souvent. Je dois cependant admettre que l’effet entêtant que les élections ont pu avoir sur moi s’est depuis longtemps estompé, et que je sais ce vœu pieux inapplicable par les moyens utilisés.

La doctrine libertarienne, qui n’est que la doctrine des libéraux classiques poussée jusqu’à ses conséquences logiques, fournit des éléments de réponse sur cette incapacité du politique à étendre la coopération sociale. Au contraire.

Le droit de sécession individuel, vrai symbole de la liberté

Les objectifs politiques ou anti-politiques que les libertariens et les libéraux classiques partagent les ont largement immunisés contre les campagnes électorales. Je parle de la notion d’indépendance, de sécessionnisme, comme une notion intrinsèquement et irrévocablement individuelle et individualiste.

C’est une vision qui considère l’individu comme souverain de lui-même, décideur fondamental de sa sécession à un corps social auquel il ne souscrit pas, et sa décision de s’associer à un corps social auquel il souscrit, et donc comme le fondateur de la régularité même de l’ordre social. C’est en cela que doit résider, s’il doit résider, la véritable notion d’indépendance et d’autonomie.

Si les habitants d’un territoire donné, qu’il s’agisse d’un simple village, d’une région entière ou d’une série de régions adjacentes, font savoir, par un plébiscite librement organisé, qu’ils ne veulent plus rester unis à l’État dont ils sont membres au moment de ce choix, mais préfèrent former un État indépendant ou se rattacher à un autre État, alors il faut respecter leurs désirs et leur donner satisfaction. C’est la seule manière efficace d’empêcher les révolutions ainsi que les guerres civiles et internationales. Ludwig von Mises – La politique étrangère libérale

La leçon subjective des économistes autrichiens

Les vues de l’éthique politique ne sont pas seules responsables du cheminement de pensée des libertariens. Elles reposent également solidement sur les fondements de l’économie subjectiviste que les libertariens tirent principalement de l’École autrichienne d’économie : il en découle souvent le qualificatif d’austro-libertarien.

Ses fondements reposent donc sur des questions d’ordre économique, méthodologique, épistémologique, d’une parfaite illustration de ce que doit être le rôle de la théorie et celui de l’histoire.

L’école autrichienne n’a cependant pas grand mal à s’accommoder d’une greffe lorsque celle-ci est en pleine adéquation avec le subjectivisme qui a fait la renommée de cette école (je prends l’exemple de l’incertitude knightienne, radicale et non probabilisable, que même des économistes de l’École de Chicago, comme Friedman, ont désavoué, tout empreints qu’ils étaient de la méthodologie positiviste condamnée par Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek).

L’École autrichienne n’a pas d’importantes difficultés à constater les bienfaits du rôle des prix, des évaluations des consommateurs, des entrepreneurs, des intermédiaires et de leurs institutions, pour peu qu’ils soient laissés à eux-mêmes. Elle n’a eu aucun mal à formuler une critique vérifiée et théoriquement valide de la faillite des systèmes collectivistes, 70 ans avant leurs chutes.

Et, in extenso, elle n’a eu aucun mal à formuler le fait que nos économies mixtes souffraient du même problème de calcul, de connaissance et d’incitation que les régimes collectivistes qui ont failli.

Le fait que les économistes subjectivistes ont depuis longtemps démontré l’impossibilité de comparer des utilités individuelles réfute les doctrines collectivistes qui disent reposer sur l’intérêt général : cela porte un coup fatal aux thèses consistant à dire que les résultats majoritaires obtenus en démocratie sont une méthode efficicace de prise de décision collective.

De plus, comme l’ont soulevé certains économistes du Choix Public ou de l’École de Chicago, les électeurs sont dans une situation d’ignorance rationnelle qui est à leur désavantage : en fait, il est rationnel pour eux de demeurer ignorants des conséquences des politiques économiques entre autres, car l’investissement en termes de temps et d’argent peut être très important en comparaison du bénéfice retiré ; l’électeur ne dispose jamais que d’un seul bulletin de vote, et son poids est donc insignifiant.

L’homme moyen est à la fois mieux informé et moins corruptible dans les décisions qu’il prend en tant que consommateur qu’en tant que votant lors des élections. Ludwig von Mises –  L’Action Humaine

Le système des prix est certes imparfait, mais l’allocation des ressources par les processus politiques se heurte à des problèmes fondamentalement plus problématiques. Les prix fournissent à la fois des informations sur la rareté relative des ressources en même temps qu’ils indiquent des opportunités de profit à découvrir et exploiter, alors que les processus politiques ne disposent pas de tels instruments.

Les processus politiques, quels qu’ils soient n’ont pas les moyens de résoudre les problèmes de calcul économique (soulevé par Mises), de dispersion des connaissances (soulevé par Hayek) ou d’empêcher les captures de rente par des groupes de pression (soulevé par l’École du choix public).

Au contraire, plus les processus politiques prennent de l’ampleur et moins la concurrence entrepreneuriale est apte à découvrir les sources de profits du fait de l’existence d’inefficiences à résoudre.

En favorisant certains producteurs, voire en accaparant un secteur, les processus politiques portent un coup à l’usage des mécanismes entrepreneuriaux. Par la même occasion, ils attirent des entrepreneurs politiques qui chercheront à capturer cette rente.

La leçon des économistes classiques

L’économie fournit surtout une connaissance négative.

Le plus souvent, elle enseigne aux hommes ce qu’ils ne doivent pas faire. En cela, elle peut s’attirer les foudres de ceux qui pensent qu’il suffit de mettre en place les bonnes personnes pour les diriger pour que tout aille mieux. C’est ce que les classiques ont déjà expérimenté par le passé et ce que leurs successeurs connaissent aujourd’hui.

Mais comme certains aiment à le dire, bad economics makes bad politics. D’une conception erronée de l’économie il ne peut en sortir que de mauvaises politiques : peu importe que les hommes politiques soient bons ou non.

C’est la grande leçon à tirer des économistes classiques. Et c’est pour cela que les classiques comme Adam Smith ont cherché un système où même les hommes les plus retors soient contraints de jouer le jeu coopératif avec leurs voisins.

… de plus, les gouvernements que, en fait, les gens risquent d’obtenir sont moins susceptibles de connaître l’intérêt de l’individu que l’individu lui-même. Sans doute est-ce là l’attitude fondamentale [des classiques]. Les économistes classiques, en tant que groupe, avaient une piètre opinion de la sagesse des gouvernements et d’importants soupçons qu’en réalité, ils étaient susceptibles de se révéler le véhicule d’intérêts particuliers. Lionel Robbins – The Theory of Economic Policy in English Classical Political Economy – page 184

Ce système est fondé sur la propriété privée, la protection et la garantie des contrats et le mécanisme de pertes et profits. C’est ce qu’Adam Smith appelait le système de liberté naturelle. Et cela implique que la propriété privée soit radicalement protégée, ainsi que les actions individuelles qui en découlent.

Cela implique que l’État et les processus politiques soient fortement limités, pour ne pas dire évincés. Comme un certain nombre d’économistes autrichiens ou du choix public l’ont montré, vous pouvez être sûrs que certains investissent des ressources pour obtenir des privilèges grâce à un État ayant la capacité de leur en fournir.

C’est la recherche de rente (rent-seeking), pour reprendre les termes de l’économiste Gordon Tullock. Le seul moyen de limiter le lobbying est de limiter la capacité des pouvoirs publics de créer des réglementations et de distribuer des privilèges.

Tout le monde cherche à satisfaire ses désirs, à atteindre ses objectifs quels qu’ils soient. Tout le monde dédie des moyens pour les atteindre, qui sont aussi divers qu’il y a d’individus. Et ces fins ne sont pas que matérielles. Cependant, l’intérêt individuel ne conduit pas toujours à une situation où il y a harmonie des intérêts.

Celui-ci peut aussi occasionner une tragédie des biens communs. Une même action individuelle produit des conséquences et des réactions différentes selon le cadre institutionnel dans lequel elle se manifeste.

Prenons un exemple.

Il existe un nombre très important de différences entre essayer de se loger sur un marché non réglementé, essayer de se loger là où il y a un contrôle des loyers (c’est-à-dire là où tout un ensemble de transactions est prohibé au-dessus d’un certain prix), et essayer de se loger là où les logements sont alloués par l’État et où le système de prix n’existe pas.

Si dans le premier cas, vous avez un marché qui tend à répondre aux demandes de chacun, dans le second cas, vous aurez des pénuries, des tentations et tentatives de contourner la réglementation. Et dans le dernier cas, des effets de corruption ajoutés aux effets du second cas.

En dehors du cadre de la propriété privée et du mécanisme de pertes et profits, les actions individuelles occasionnent souvent des effets nocifs. Mais c’est moins le fait d’un individualisme qu’on récrimine (souvenons-nous que tout phénomène social trouve son expression dans des actions prises individuellement) que d’une structure de coûts d’opportunités modifiée artificiellement, souvent par des politiques dont l’objectif déclaré est d’éradiquer le mal social.

L’erreur peut toujours intervenir dans une économie de marché non réglementée. Cependant, du fait de sa structure des coûts d’opportunité, les gens sont incités à corriger leurs erreurs car ils en subissent directement les coûts.

Le marché crée de la valeur en récompensant les entrepreneurs qui sont les plus à même de satisfaire les besoins des consommateurs. Le marché politique détruit de la valeur car les entrepreneurs politiques ne sont pas soumis au processus de pertes et profits. Et le processus électoral n’est pas un bon substitut.

Un politicien ou homme d’État n’a pas les moyens nécessaires pour évaluer les coûts d’opportunités des différents projets qu’il pourrait mettre en place dans le but de choisir le plus profitable, c’est-à-dire le plus satisfaisant : c’est le problème du calcul.

De plus, du fait de la structure des coûts à laquelle fait face le politicien ou le bureaucrate, celui-ci est encouragé à rechercher, non pas la satisfaction des consommateurs mais de ceux qui le soutiennent et de ses siens propres : c’est le problème des incitations.

La révolution des idées avant la révolution politique

Alors ces élections sont peut-être effectivement encore une fois les plus importantes. C’est ce qu’on nous rabâche à chaque fois, peut-être bien car le politicien n’a que la prochaine élection à terme en vue.

Pas parce qu’il faut bien voter. Mais parce qu’il faut vous instruire des dangers que le processus politique fait peser sur vos us, vos capacités de calcul, vos capacités de nouer des relations commerciales ou non-commerciales, et vos aptitudes à nouer des relations sociales. Car vous n’avez pas le droit divin de vous choisir un maître, mais celui d’être votre propre maître dans la limite des droits bien fondés d’autrui.

Lisez Ludwig von Mises, Carl Menger, Murray Rothbard, Friedrich Hayek, Israel Kirzner, Hans-Hermann Hoppe, James M. Buchanan, ou que sais-je. Réfléchissez. Mais prenez conscience que le processus civilisationnel c’est d’être à la fois son propre représentant et de voir son droit naturel bien respecté, de telle sorte que la coopération sociale se manifeste réellement, et non pas ce destructionnisme camouflé qui détruit l’ordre et la coopération sociale par hubris et copinage.

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