Géopolitique de la biologie : qui remportera la suprématie de l’édition du génome ?

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Par CRISPR, la modification du génome de plantes ou des animaux (incluant l’humain), deviendrait une plate-forme technologique de dimension suffisamment importante pour être stratégique

Par Guillaume Levrier.
Un article de The Conversation

Parmi les récits scientifiques qui se sont développés autour de l’émergence de CRISPR, dont la découverte a été récompensée du dernier prix Nobel de Chimie, celui de la course technologique a le vent en poupe.

Le chercheur et médecin américain Carl June, spécialiste du développement de thérapies utilisant l’utilisation de l’édition du génome, va jusqu’à parler de confrontation de type « Sputnik 2.0 » entre les États-Unis et la Chine.

Par CRISPR, la modification du génome de plantes ou des animaux (incluant l’humain), deviendrait une plate-forme technologique de dimension suffisamment importante pour être stratégique, voire souveraine.

L’étude (disponible en accès libre ici) des métadonnées d’un corpus de plus de 18 000 articles scientifiques, issues de la base de données Scopus, permet de contextualiser ce sentiment de confrontation entre deux superpuissances scientifiques. Ce faisant, elle permet en creux de montrer les importantes limites de la recherche européenne, laquelle paraît moins apte à capitaliser sur ses acquis et ses atouts.

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Nombre de publications à propos de CRISPR selon les années.
Guillaume Levrier, Fourni par l’auteur

 

Les données récoltées montrent que les centres de recherche chinois ont été moins rapides à publier des études mobilisant CRISPR. Pour autant, ces centres ont été capables de rattraper leur retard, jusqu’à surpasser en nombre de publications les centres européens (définis comme situés dans l’UE28).

Le nombre de publications n’est évidemment pas un indicateur suffisant pour jauger du niveau scientifique atteint par tel ou tel centre. Il permet cependant d’obtenir des ordres de grandeur à l’échelle de ces zones géographiques.

La qualité des articles est difficile à évaluer, en particulier sur un tel nombre de documents qui se répartissent dans plus de 200 sous-disciplines. Pour autant, on peut noter que l’article moyen, qu’il soit publié par des centres de recherches aux États-Unis, en Chine ou en Europe, reçoit peu ou prou le même nombre de citations.

Les articles américains les plus cités sont en revanche beaucoup plus cités que leurs homologues européens et chinois.

Les centres de recherche basés dans les régions de Boston et de San Francisco sont particulièrement influents. On remarque cependant que dans certaines disciplines, les chercheurs chinois sont en pointe. C’est notamment le cas pour les disciplines mobilisant l’édition du génome des plantes.

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Nombre de publications à propos de CRISPR selon les pays.
Guillaume Levrier, Fourni par l’auteur

 

La République Populaire de Chine était le seul pays, hors Occident, à participer au projet international de séquençage du génome humain (HGP) au tournant du deuxième millénaire. Sa contribution a été comparable à celle de la France (soit environ 1 % du total).

Aujourd’hui, la Chine dépasse à elle seule l’ensemble des pays européens en nombre de publications, alors même qu’Emmanuelle Charpentier (Max Planck – Berlin) et Jennifer Doudna (IGI – Berkeley) ont été récompensées par le prix Nobel pour la découverte de CRISPR. Comment interpréter un tel renversement ?

Plusieurs pistes peuvent être explorées. La domination américaine dans le secteur des sciences de la vie n’est pas nouvelle, et elle continue d’être portée par la rivalité entre les universités des côtes est et ouest du pays. L’élan de la recherche chinoise dans ces domaines n’est pas nouveau non plus : le pays a fortement investi à la fois dans les technologies de séquençages de l’ADN et dans la modification des plantes, et ce même bien avant la potentialisation de CRISPR comme outil de recherche.

Le génie génétique fait partie, au même titre que l’intelligence artificielle ou d’autres technologies de pointe, des items listés comme cibles des plans quinquennaux du Parti communiste chinois (PCC).

Tout cela justifie-t-il l’idée d’une course qui viserait à asseoir une « suprématie des nucléases » ? L’édition du génome est-elle considérée comme une plate-forme technologique où se jouerait une souveraineté future par les dirigeants et les stratèges des pays qui utilisent ces techniques ? Plusieurs indices pointent dans ce sens. Le magazine Science a par exemple rapporté en 2020 que sur les 189 scientifiques du National Institute for Health (NIH) qui ont subi une enquête pour « non-déclaration de liens financiers avec des gouvernements étrangers », 93 % l’ont été pour des suspicions de liens avec la Chine. 54 d’entre eux ont démissionné ou ont été licenciés.

Cette idée d’une course technologique existe aussi dans l’esprit de ceux qui se considèrent désormais non plus acteurs mais spectateurs de ces développements technologiques. Lors la consultation menée par le gouvernement français en 2018 dans le cadre des États généraux de la bioéthique, certaines contributions anonymes renvoient ainsi les deux ensembles, États-Unis et Chine, dos à dos face aux enjeux de la technique qui se joueraient donc en dehors des frontières de l’Europe.

Ce faisceau d’indices ne suffit pas à lui seul à démontrer que les techniques CRISPR seraient un des centres de gravité de la confrontation entre Chine et États-Unis. Il montre cependant que ce développement technoscientifique emblématique du début du XXIe siècle est principalement porté par la relation de collaboration et de rivalité de ces deux ensembles. Il ne va pas de soi que l’Europe parviendra à se maintenir au niveau.

Guillaume Levrier, Doctorant – CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po), Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

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