Rousseau était-il libéral ?

Jean-Jacques Rousseau (Image libre de droits)

Si la pensée de Rousseau reste parfois obscure et paradoxale, une interprétation libérale, voire hayekienne, de la philosophie politique de Rousseau est possible.

Par Guillaume Moukala Samé.

Dans La Présomption Fatale, Hayek1 reproche à Rousseau d’avoir répandu l’idée selon laquelle la liberté et les règles sont incompatibles, tout en faisant « du sauvage le héros virtuel des intellectuels progressistes ».

Cette interprétation de la philosophie politique de Rousseau est courante, notamment chez les libéraux. Il est vrai que de nombreuses déclarations de Rousseau sont controversées. Par exemple, que chaque individu sera « forcé » d’être libre2, ou que « chacun de nous met sa personne et toute sa puissance en commun sous la direction suprême de la volonté générale ».

Par ailleurs, on peut également trouver dans les écrits de Rousseau une défense puissante et inconditionnelle de la liberté : « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, à ses droits d’homme, et même à ses devoirs d’homme. […] Un tel renoncement est incompatible avec la nature de l’homme ; ôter toute liberté à sa volonté, c’est ôter toute moralité à ses actes. » ; un éloge du droit de propriété : « Il est certain que le droit de propriété est le plus sacré de tous les droits du citoyen3 » ; et même de l’homme civilisé lorsqu’il écrit que la société civile a transformé « un animal morne et borné » en « un être pensant, un Homme ».

Rousseau était également un admirateur de la civilisation romaine, pour laquelle « il n’y avait rien de si sacré que la vie des simples citoyens ».

Cette partie de la pensée de Rousseau est souvent négligée au profit de ses affirmations les plus controversées. C’est pourquoi il n’est pas très populaire parmi les libéraux : il est tantôt présenté comme un précurseur du socialisme, tantôt comme un défenseur du primitivisme.

Pourtant, après une analyse attentive du Contrat social et du Discours sur l’économie politique, cette interprétation nous semble injustement simplificatrice. Nous soutiendrons même que si la pensée de Rousseau reste parfois obscure et paradoxale, une interprétation libérale, voire hayekienne, de la philosophie politique de Rousseau est possible.

Pour ce faire, nous clarifierons d’abord le concept de contrat social, ensuite nous analyserons le rapport entre le droit et la liberté tant dans l’œuvre de Rousseau que dans la tradition hayékienne et enfin nous interpréterons le concept de volonté générale à la lumière des discussions précédentes.

L’origine de la société et le contrat social

Pour Rousseau, la première et la seule société naturelle est la famille. Les parents assurent la protection de leurs enfants jusqu’à ce qu’ils atteignent la maturité et deviennent capables de survivre seuls dans la nature. Mais si la famille continue d’exister au-delà de ce point, selon Rousseau, elle n’est plus une institution naturelle mais devient une convention sociale.

Cette dichotomie entre le naturel et le social  est assez artificielle, mais courante dans la pensée de Rousseau. Le terme naturel renvoie ici à l’état de nature : tout ce qui existait dans cet état originel est par définition naturel, tandis que tout ce qui éloigne l’Homme de sa condition primitive est une construction sociale.

Indéniablement, en décrivant l’Homme primitif qui ne connait « presque d’autres maladies que les blessures4», qui ne se « plaint jamais de la vie » ni ne « se fâche », Rousseau dépeint, dans son Discours sur l’inégalité, une vision idéalisée de la condition naturelle de l’Homme.

La question que tout le monde se pose : si l’état de nature était si paradisiaque, alors pourquoi les Hommes en sont-ils venus à se former en sociétés ?

Comme le souligne Rousseau dans le Contrat social :

Les hommes sont arrivés au point où les obstacles à leur survie dans l’état de nature surpassent les ressources de chaque individu pour se maintenir dans cet état. Cette condition primitive ne peut donc durer ; le genre humain périra s’il ne change pas son mode d’existence […] Leur seul moyen de se conserver est donc d’unir un certain nombre de forces, afin qu’elles soient conjointement assez puissantes pour faire face aux obstacles5.

Ici, Rousseau reconnaît très explicitement que la coopération sociale est non seulement bénéfique, mais aussi nécessaire. Que les hommes se portent mieux lorsqu’ils unissent leurs forces est une idée chère aux libéraux classiques : il s’agit ni plus ni moins que de la division du travail mise en lumière par Adam Smith, ou de la loi de l’association énoncée par David Ricardo.

Il est également intéressant de noter qu’elle correspond exactement à la définition que l’économiste Ludwig von Mises donnait à une société humaine : « une association de personnes en vue d’une action coopérative 6.« 

Cependant, cela ne nous dit rien sur la nature politique de cette association de personnes ni sur les règles qui vont la gouverner.

Pour Rousseau, tout le problème, est de

Trouver une forme d’association qui mette toute la force commune au service de la défense et de la protection de la personne et des biens de chaque associé, en le faisant de telle sorte que chacun d’eux, tout en s’unissant à tous, n’obéisse encore qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant7.

Rousseau apparait ici fortement attaché au droit de propriété et à la liberté individuelle. L’Homme libre est décrit comme quelqu’un qui « n’obéit qu’à lui-même », ce qui est tout à fait compatible avec la définition libérale de la liberté, la fameuse liberté négative, c’est-à-dire l’absence de coercition.

C’est alors qu’intervient le contrat social. Il est essentiellement composé d’une seule clause :

Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout.

C’est la première apparition de l’expression volonté générale dans le Contrat social. Cette notion est au centre dans la pensée de Rousseau. En fait, tout se résume à la volonté générale.

Notre tâche principale dans les sections suivantes sera de saisir ce que Rousseau entend réellement par là.

La loi et la liberté

Dans le Contrat social, Rousseau fait une distinction fondamentale entre la « liberté naturelle » et la « liberté civile ».

Cette distinction est, je crois, essentielle pour bien comprendre les écrits de Rousseau. Alors que la liberté naturelle « n’est limitée que par les pouvoirs de l’individu », la liberté civile « est limitée par la volonté générale ».

En d’autres termes, la liberté naturelle est le type de liberté dont jouit l’Homme primitif dans l’état de nature. Dans celui-ci, l’Homme est entièrement libre au sens positif du terme, car il n’a à obéir à aucune loi. Tout ce qui est physiquement possible est autorisé. L’état de nature décrit en ces termes est donc un état anarchique.

Au contraire, dans une société, l’Homme doit obéir à des règles. Il n’est donc pas libre au sens de la liberté naturelle. La question fondamentale que Rousseau cherche à résoudre est de savoir comment être libre tout en obéissant à des lois.

C’est la raison pour laquelle la pensée rousseauiste peut paraître contradictoire : il ne précise pas toujours de quelle liberté il s’agit. Cependant, il faut bien comprendre que lorsque Rousseau affirme que chaque individu sera « forcé » d’être libre, il ne justifie pas la tyrannie au nom de la liberté, il souligne simplement que dans une société, chacun est forcé d’obéir à la loi puisque tout non respect de la loi appelle une réponse coercitive de la part de l’État.

Ce paradoxe philosophique est présenté de manière plus éloquente dans le Discours sur l’économie politique :

Par quel art inconcevable a-t-on pu trouver le moyen d’assujettir les hommes pour les rendre libres ? d’employer au service de l’État les biens, les bras, et la vie même de tous ses membres, sans les contraindre et sans les consulter ? d’enchaîner leur volonté de leur propre aveu ? de faire valoir leur consentement contre leur refus, et de les forcer à se punir eux-mêmes quand ils font ce qu’ils n’ont pas voulu ? Comment se peut-il faire qu’ils obéissent et que personne ne commande, qu’ils servent et n’aient point de maître ; d’autant plus libres en effet que sous une apparente sujétion, nul ne perd de sa liberté que ce qui peut nuire à celle d’un autre ? Ces prodiges sont l’ouvrage de la loi. C’est à la loi seule que les hommes doivent la justice et la liberté.

Chez Rousseau comme dans la tradition romaine, la loi, c’est la liberté.

À ce stade, un premier parallèle peut être dressé entre Rousseau et Hayek.

Ce dernier est parvenu à établir « de façon magnifique » la thèse centrale du rule of law8. Non seulement la loi et la liberté ne sont pas en contradiction, mais elles « s’appellent l’une l’autre ». Pour comprendre comment la loi —qui est pourtant une contrainte—peut nous rendre libres, Hayek fait une distinction très fondamentale entre les lois et les commandements9. Les lois sont des règles abstraites qui s’appliquent à tous. Les commandements sont des ordres dirigés vers des individus particuliers.

Ainsi, dans la mesure où les règles ne sont pas discriminatoires mais qu’elles « s’appliquent également à toutes les personnes se trouvant dans des circonstances similaires », elles ne sont pas coercitives.

Pour Hayek :

Quand nous obéissons aux lois, c’est-à-dire à des règles générales abstraites établies indépendamment de leur application à notre cas particulier, nous ne sommes pas soumis à la volonté d’autrui et nous sommes donc libres.

Quel rapport avec Rousseau? La volonté générale.

La véritable signification de la volonté générale

Pour Rousseau, la légitimité de la loi repose sur la volonté générale : on est libre  lorsqu’on obéit à la volonté générale.

Mais que faut-il entendre par volonté générale ?

Nous soutenons la thèse selon laquelle « la suprême direction de la volonté générale » de Rousseau n’est rien d’autre que le rule of law d’Hayek, et que les règles générales et abstraites d’Hayek ne sont rien d’autre que la volonté générale de Rousseau.

Dissipons d’abord un malentendu répandu : la volonté générale n’est pas révélée par un simple vote à la majorité, ni même à l’unanimité. À la question « Faut-il réunir toute la nation à chaque événement imprévu ? », Rousseau répond dans son Discours sur l’économie politique : « Certainement pas. Elle doit d’autant moins s’assembler, qu’il n’est nullement certain que sa décision soit l’expression de la volonté générale10 ». Voilà qui est clair.

Dans ce cas, comment comprendre l’expression ?

Dans son Contrat social, Rousseau explique :

Ce qui rend la volonté générale, c’est moins le nombre de voix que l’intérêt commun qui les unit […] S’il n’y avait pas quelque point dans lequel tous les intérêts s’accordent, nulle société ne saurait exister […] C’est uniquement par cet intérêt commun que toute société doit être gouvernée.

Quel est cet intérêt commun ?

En fait, nous en avons déjà parlé dans la première partie. L’intérêt commun, c’est la raison pour laquelle les Hommes se réunissent et forment une société pour « défendre et protéger la personne et les biens de chaque associé ».

Rousseau a souvent été critiqué pour son soi-disant holisme. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il s’exprime souvent en termes métaphysiques. Le comprendre au sens littéral conduit à des contresens, par exemple lorsqu’il écrit que « chaque membre est une partie indivisible du tout ». En fait, dans cet exemple, il y a l’idée qu’une atteinte à la liberté d’un seul individu est une atteinte à la société entière.

Pourquoi n’a-t-il pas tout simplement défini sa volonté générale comme la somme des intérêts particuliers ? Parce que chez Rousseau l’intérêt particulier n’a aucune limite. Il représente simplement les désirs de l’individu, sans bornes. Ainsi, les intérêts particuliers des individus peuvent être en conflit. Ils ne peuvent donc servir de base à la volonté générale car cela nous ramènerait à l’état de nature.

La volonté générale doit donc trouver ce qu’il y a de commun entre tous ces intérêts particuliers et le protéger. C’est seulement à cette condition que les citoyens peuvent vivre en harmonie.

Une autre caractéristique essentielle de la volonté générale est qu’elle s’applique à tous, sans distinction :

Les engagements qui nous lient au corps social ne sont obligatoires que parce qu’ils vont dans les deux sens […] la volonté générale, pour être vraiment générale, doit l’être dans son objet comme dans son essence ; c’est-à-dire qu’elle doit venir de tous et s’appliquer à tous.

Cette dernière citation nous permet d’établir un parallèle avec les règles générales et abstraites de Hayek.

Dans la pensée de Hayek, le fait que les lois s’appliquent également à tous, contrairement aux privilèges, est une garde-fou : comme la loi s’applique aussi à ceux qui la font, cela dissuade le législateur d’imaginer des lois oppressives.

De même, pour Rousseau :

Parce que chaque individu se donne tout entier, ce qui se passe ici pour un individu quelconque est la même chose que ce qui se passe pour chacun des autres, et, parce qu’il en est ainsi, personne n’a intérêt à rendre les choses plus dures pour tout le monde que lui-même11.

Autrement dit, « chaque homme en se donnant à tous ne se donne à personne ».
La loi, selon Hayek, doit également être abstraite et générale, afin de ne viser aucun individu personnellement mais de « s’appliquer également à tous les hommes dans des circonstances similaires ». De même, Rousseau écrit que « la loi considère les sujets en corps et les actions comme abstraites, jamais un homme comme individu ni une action particulière. » La ressemblance est frappante.

La meilleure façon de saisir le sens de la volonté générale est peut-être d’en donner un exemple.

Rousseau le fait dans son chapitre sur le « Droit de vie et de mort » :

C’est pour nous sauver des assassins que nous consentons à mourir si nous devenons assassins.

En d’autres termes, nous renonçons volontairement à notre liberté naturelle qui inclut la liberté de tuer pour un bien plus grand, la liberté civile et donc la sécurité de notre personne et de nos biens.

Conclusion

Jean-Jacques Rousseau est indéniablement un penseur complexe dont l’œuvre n’est pas exempte de contradictions. J’ai tenté de réconcilier certains de ces paradoxes. L’expression volonté générale a peut-être apporté davantage de confusion que de clarification et aurait pu être exprimée autrement. Espérons néanmoins que cet article aura permis de lever certains malentendus, sinon d’aiguiser la curiosité du lecteur.

  1. Hayek, Friedrich August. The fatal conceit: The errors of socialism. Vol. 1. Routledge, 2013, p.49.
  2. Rousseau, Jean-Jacques. The Social Contract, 1762, p. 9. Disponible en ligne
  3. Rousseau, Jean-Jacques. A discourse on Political Economy, 1755, p. 14. Disponible en ligne
  4. Rousseau, Jean-Jacques. Discourse on Inequality, 1755, p. 12. Disponible en ligne
  5. page 6 du Contrat social.
  6. Ludwig von Mises. Liberalism. Liberty Fund, 2012, chap. 1, p. 1.
  7. Le Contrat social, p. 6.
  8. Philippe Nemo dans la préface de l’édition française de La Constitution de la Liberté, p. 8
  9. Hayek Friedrich August. The constitution of liberty, University Chicago Press, 1978 -1st éd. 1960-, p. 149.
  10. Discours sur l’économie politique, p. 6-7.
  11. p. 7 du Contrat social
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