Elon Musk joue-t-il avec les cryptomonnaies ?

Sheyene Gerardi spacex ELon Musk BY Telenovela Foro (CC BY-NC-ND 2.0) — Telenovela Foro, CC-BY

Quelles qu’en soient les motivations subjectives, le fait que Tesla accepte ou non les bitcoins devient une réalité objective. Elon Musk est-il en train de démontrer que le bitcoin n’est pas encore une monnaie fiable ?

Par Gérard Dréan.

Le 8 février, Elon Musk annonçait sur Twitter que Tesla accepterait le bitcoin pour l’achat de ses voitures. Le 12 mai, il annonçait que Tesla n’accepterait plus le bitcoin, à cause de l’impact écologique des crypto-monnaies.

Pourtant, en trois mois, la consommation d’énergie de Bitcoin est restée à peu près la même, et le problème était largement connu et discuté depuis plusieurs années. Donc de deux choses l’une : ou bien Elon Musk a voulu manipuler les cours à son profit, ou bien une (au moins) de ces deux décisions – celle d’accepter le bitcoin et celle d’y renoncer – était irréfléchie.

En même temps, il est indéniable que même irréfléchies ses déclarations ont eu une influence considérable. La première a propulsé le cours du bitcoin et par mimétisme celui de toutes les cryptomonnaies vers un sommet historique à la mi-avril ; la deuxième les a fait plonger vers des abîmes dont le fond n’est pas encore en vue.

Ces péripéties prouvent à quel point ceux qui investissent aujourd’hui dans les cryptomonnaies, ou qui font l’opinion en la matière, le font sans grande connaissance des fondamentaux qui régissent l’avenir de chacune d’elles.

Il est vrai que c’est très difficile car ce sont essentiellement des caractéristiques du système informatique sous-jacent, dont la compréhension exige une solide culture informatique. Il est plus simple de suivre Elon Musk que d’essayer de se faire une opinion indépendante, qui restera de toute façon subjective.

Quelles qu’en soient les motivations subjectives, le fait que Tesla accepte ou non les bitcoins devient une réalité objective. Elon Musk est-il en train de démontrer que le bitcoin n’est pas encore une monnaie fiable ?

Qu’entend-on par « fiable » dans le cas d’une monnaie ?

Remarquons d’abord que les objections d’Elon Musk ne portent pas sur une quelconque forme de fiabilité, alors que le manque de fiabilité de Bitcoin est très réel, largement d’ailleurs à cause des déclarations d’Elon Musk et de ses semblables les whales (baleines) dans le jargon des cryptomonnaies.

Revenons sur les deux fonctions de la monnaie considérées comme fondamentales. En tant que moyen de paiement, Bitcoin est totalement fiable : chaque transaction est validée et revalidée un nombre incalculable de fois par une multitude d’acteurs, et quand elle est finalement publiée dans le Grand Livre des transactions, il devient impossible de la modifier ou de la supprimer.

Pour la fonction de réserve de valeur, « fiable » ne veut pas dire grand-chose. Rien ne peut garantir de façon absolue qu’une chose conservera sa valeur, voire s’appréciera à long terme. En économie plus encore que dans bien des domaines, la prévision n’est pas seulement « un art difficile, surtout en ce qui concerne l’avenir » comme disait très justement Pierre Dac, mais quasi-impossible puisque la valeur d’une chose est la résultante de toutes les valorisations subjectives, dont chacune est elle-même imprévisible et fluctuante.

Quel que soit le support envisagé comme réserve de valeur, il faut examiner les sous-jacents, notamment les mécanismes de fixation des cours. Quelles garanties offrent-ils ? Dans le cas de Bitcoin, aucune, si ce n’est une protection contre les manipulations monétaires des États et de leurs instruments les banques centrales, par l’inscription de la logique d’émission « en dur » dans le logiciel, ce qui rassure les investisseurs. Mais en l’absence d’un très grand nombre d’utilisateurs raisonnablement avertis des fondamentaux, les foucades des gros spéculateurs l’emporteront toujours.

Dans ses tweets ultérieurs, Elon Musk trahit sa connaissance insuffisante du sujet en promettant que « les transactions reprendront quand le minage du bitcoin sera moins gourmand en énergies fossiles », puis en annonçant « travailler avec des développeurs de Doge pour améliorer le système de transaction ».

Le principe même de Bitcoin est de confier la sécurisation des transactions à ceux qui y consacrent le plus d’énergie, les « mineurs ». Une forte consommation énergétique est consubstantielle à Bitcoin, et il est très hautement improbable (pour le moins) que Bitcoin évolue vers une moindre consommation d’énergie autrement que de façon marginale. La même chose est vraie du dogecoin, dont le logiciel est un clone de celui de Bitcoin, à la valeur de quelques paramètres près.

En revanche, Tesla pourrait se tourner vers d’autres cryptomonnaies qui utilisent d’autres technologies de consensus que la preuve de travail, et sont de ce fait infiniment moins gourmandes en énergie.

Les candidats ne manquent pas, mais sont encore beaucoup moins utilisés que le vénérable bitcoin car le plus souvent encore en phase expérimentale : soit les monnaies internes des systèmes qui sont en lice pour succéder à Ethereum en tant que plateforme généraliste et moteur de systèmes de paiement (dont les plus importantes sont Ada, Solana, EOS, IOTA et Tezos), ou les monnaies spécialisées des systèmes de paiement qui fleurissent aujourd’hui sur la base d’Ethereum et qui ne manqueront pas de fleurir sur Cardano, Iota et consorts. Ou peut-être Diem (ex-Libra) si elle sort de sa léthargie et de ses contradictions ?

Cette attention portée à la consommation énergétique pourrait être pour quelque chose dans le subit engouement pour « The Internet Computer » qui le 11 mai a bondi en une heure depuis les profondeurs du classement vers les dix premières places, et a ensuite perdu les trois quarts de sa valeur en une semaine. L’irrationalité continue à dominer l’univers des cryptomonnaies.

Mise à jour le 24/05/2021

 

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