Le dogecoin est-il un concurrent sérieux au bitcoin ?

One Dogecoin BY Aranami(CC BY 2.0) — CC-BY

Alors que le marché des crypto-actifs a connu une montée spectaculaire des cours durant les derniers mois, une étrange cryptomonnaie a réussi à se démarquer dans l’engouement général : le dogecoin.

Par Ludovic Lars.

Cette cryptomonnaie, ayant pour effigie une tête de chien, a en effet défrayé la chronique en voyant son prix multiplé par 100 en 2021, passant de 0,0038 euro le 1er janvier à 0,39 euro à la mi-avril ! Mais que vaut vraiment cette cryptomonnaie et est-elle capable de concurrencer le bitcoin ?

Dogecoin : un mème avant tout

Au même titre que le bitcoin, le dogecoin est ce qu’on appelle une cryptomonnaie, c’est-à-dire une pseudo-monnaie qui fonctionne de manière décentralisée sur internet grâce à la cryptographie et à l’économie. Les unités de dogecoin sont créées et échangées grâce à un protocole du même nom, Dogecoin.

Dogecoin est issu d’une copie et d’une modification du code source de Bitcoin. En effet, l’une des propriétés de Bitcoin est que le code source du logiciel est libre et disponible publiquement sur le web.

Par conséquent, tout le monde peut le copier, le modifier et créer son propre système de cryptomonnaie. Dogecoin fait donc partie des nombreuses copies réalisées durant les premières années d’existence de Bitcoin, au même titre que Litecoin par exemple.

Dogecoin est né le 6 décembre 2013, avec pour particularité d’avoir une valeur fondée sur un mème internet, c’est-à-dire un élément culturel reconnaissable, reproduit et transmis par imitation en ligne.

Dogecoin a en effet débuté comme une blague. Son emblème est la photo d’un Shiba, un chien de race japonaise, du nom de Kabosu, photo publiée par la japonaise Atsuko Sato sur son blog personnel, et qui est devenue virale sur internet en 2013 à cause du regard espiègle de l’animal.

En raison de ce caractère adorable, le chien a été baptisé doge par les internautes, par déformation enfantine du mot anglais dog. Les reprises de la photo s’accompagnent souvent de phrases simpliste en anglais comme much wow, so hip, such awake, etc.

À la fin du mois de novembre 2013, le marché des cryptomonnaies connaissait une bulle spéculative. Le prix du bitcoin montait en flèche, et dépassait alors les 600 euros (il atteindrait les 850 euros début décembre). C’est à ce moment-là que l’américain Jackson Palmer, responsable marketing chez Adobe, a décidé de faire une blague historique sur Twitter :

« En train d’investir dans le Dogecoin, à peu près sûr que c’est l’avenir. » Puisqu’il y avait Bitcoin, Litecoin, Namecoin, Feathercoin, pourquoi n’y aurait-il pas un système de cryptomonnaie nommé Dogecoin qui reprendrait l’image du chien tant partagée sur internet ?

Cela aurait pu en rester là, mais après avoir le succès de sa blague sur IRC, Jackson Palmer a décidé d’aller plus loin. Après quelques jours de programmation, et surtout grâce à la contribution de Billy Markus, alors développeur à IBM, le lancement de la cryptomonnaie a pu avoir lieu. Le 6 décembre, Dogecoin était né.

Pour continuer sur le thème de l’humour, le concept de Dogecoin était que les récompenses distribuées aux mineurs (les personnes en charge de confirmer les nouvelles transactions) étaient aléatoires !

Miner était donc une loterie : durant les débuts de Dogecoin, on pouvait ainsi gagner entre zéro et un million de dogecoins à chaque bloc. Dogecoin avait également son site web, son fil sur le forum Bitcointalk et même son propre subreddit.

Le succès a été immédiat. Dogecoin contrebalançait le côté sérieux et sombre de Bitcoin, dont la réputation était notamment affectée par l’affaire Silk Road qui faisait les gros titres à l’époque. Cela a donné lieu à un engouement unique qui s’est répercuté dans le monde réel, comme le financement de l’équipe de bobsleigh de Jamaïque ou la Dogeparty de New York du 7 février 2014.

Cela s’est aussi ressenti sur le prix, qui avait augmenté énormément avant de redescendre aussi sec lors de l’éclatement de la bulle. Ce côté très spéculatif n’a pas disparu aujourd’hui : puisque le dogecoin est entièrement basé sur un mème, l’engouement autour de cette cryptomonnaie est à chaque fois très viral, provoquant de grandes phases de hausse suivies de phases de baisse quasiment aussi intenses. Le dogecoin est donc la cryptomonnaie qui se prête le plus au mécanisme du pump and dump exploité par certains acteurs du marché.

Cette spéculation a permis à Dogecoin de survivre au fil des années, jusqu’à qu’il rencontre la popularité qu’on lui connaît actuellement. Le tournant majeur a eu lieu le 20 décembre 2020 lorsqu’Elon Musk, le patron de Tesla et de SpaceX, et l’homme le plus riche du monde, s’est saisi du mème sur Twitter, provoquant une hausse immédiate du cours. Depuis Elon Musk a posté de nouveau des tweets sur le sujet, montrant par là son attachement à ce chien unique.

 

Avec cette popularité, le dogecoin est peu à peu devenu un investissement partagé sur des réseaux sociaux comme Twitter, Reddit et TikTok. L’idée était de « l’envoyer sur la Lune » et que son prix atteigne le seuil critique de un dollar. Par la suite, plusieurs personnalités se sont mêlées au jeu de manière plus ou moins directe comme Snoop Dogg, Gene Simmons ou encore Kevin Jonas.

Ainsi, à l’instar de l’épisode Gamestop, toute rationnalité semble avoir disparu sur le marché et le prix du dogecoin paraît varier selon ses mentions sur les réseaux sociaux. Le phénomène a atteint une ampleur particulière puisqu’à l’heure où j’écris ces lignes, le dogecoin représente la septième capitalisation boursière du marché des crypto-actifs, et ce en dépit de son statut originel de blague.

Quels fondamentaux ?

Dogecoin connaît donc aujourd’hui des variations spéculatives fortes qui semblent être décorrélées de son utilité réelle. Néanmoins cela ne nous empêche pas d’essayer de comprendre sur quels fondamentaux repose cette curieuse cryptomonnaie.

Comme on l’a dit, Dogecoin est issu d’une modification du code source de Bitcoin et repose ainsi sur les mêmes principes de base. Cependant, il possède quelques distinctions particulières.

Tout d’abord, le Dogecoin se fonde lui aussi sur la preuve de travail, c’est-à-dire la dépense d’énergie, afin de garantir l’authenticité du registre des transactions. Mais un aspect fondamental diffère : depuis avril 2014, Dogecoin utilise le minage combiné (appelé merged mining en anglais) basé sur la chaîne de blocs de Litecoin, et partage de ce fait la même fonction de preuve de travail, appelée Scrypt.

Cela signifie que tout mineur de Litecoin peut faire usage de l’énergie électrique dépensée afin de valider un bloc sur Dogecoin. Ainsi, la sécurité du registre est étroitement liée à celle de Litecoin, ce qui se vérifie dans les faits.

Une seconde différence est la politique monétaire du dogecoin, aujourd’hui bien définie. Il existe actuellement 129 milliards de dogecoins et il s’en crée une quantité fixe de 10 000 unités chaque minute.

Cela correspond à un taux de création monétaire annualisé de 4 %, ce qui est proche de celui de l’argent métal. Sans bénéficier du même niveau de rareté que d’autres cryptomonnaies du même type, le dogecoin n’est donc pas non plus ultra-inflationniste contrairement à ce qu’on peut parfois lire et entendre, et l’est certainement moins que l’euro.

Ensuite, Dogecoin dispose d’une certaine ancienneté par rapport à d’autres systèmes plus récents, ce qui rassure sur sa sécurité et lui donne un relatif effet de réseau. Le dogecoin est ainsi disponible sur certaines grandes plateformes d’échange comme Kraken ou Binance et ce en dépit de son caractère humoristique.

Depuis l’engouement provoqué par Elon Musk, sa renommée est mondiale, jusqu’à faire l’objet d’articles dans la presse généraliste française, comme ceux parus dernièrement dans Le Monde et dans Les Échos.

Enfin, le dogecoin possède au moins un intérêt : il nous rappelle le caractère subjectif de la valeur popularisé par l’école autrichienne d’économie, et nous montre qu’un bien peut acquérir un prix sur le marché malgré une modèle initial délibérément absurde.

Au fil des années les gens se sont procurés du dogecoin et en ont dépensé par amusement : c’est donc sur cela que se base sa valeur. À vrai dire, le phénomène Dogecoin n’est pas si difficile à comprendre lorsqu’on voit l’engouement autour de ces choses encore plus étranges que sont les NFT.

Un concurrent à Bitcoin ?

Cela nous amène à notre question centrale : si Dogecoin possède des fondamentaux acceptables, est-il pour autant en mesure de faire de l’ombre à son frère Bitcoin ?

La proposition de valeur de Bitcoin est de constituer un système monétaire résistant à la censure et à l’inflation.

Premièrement, Bitcoin constitue un moyen de transférer de la valeur numérique sans avoir peur d’être censuré : personne ne peut théoriquement empêcher une transaction, geler un compte ou saisir des fonds, pas même un État.

Deuxièmement, il s’agit d’une réserve de valeur qui n’est pas soumise à la création monétaire arbitraire des banques centrales, à l’instar de l’or : le bitcoin a une politique monétaire prédéfinie, et le système est fait pour que cette politique ne soit pas altérée.

Pour savoir si le Dogecoin constitue un concurrent sérieux à Bitcoin, il faut regarder s’il est capable de le concurrencer dans l’un ou l’autre de ces aspects.

Pour commencer, Dogecoin n’a pas (du moins pas encore) la même renommée que Bitcoin et n’a pas l’effet de réseau associé. Le dogecoin est accepté par moins de plateformes d’échange, moins de services financiers, moins de commerçants, et est utilisé par moins d’individus que le bitcoin, ce qui pour quelque chose qui s’apparente à une monnaie est un gros désavantage. Pour contrer cet effet de réseau, il faudrait que le dogecoin dispose de caractéristiques techniques supérieures, ce qui n’est pas nécessairement le cas.

Au niveau du développement, force est de constater que son infrastructure logicielle est moins bien maintenue, notamment en ce qui concerne le programme utilisé par les nœuds du réseau. Il n’y a quasiment pas eu de développement pendant plusieurs années, ce qui fait que Dogecoin ne bénéficie pas des améliorations techniques et des méthodes de scalabilité (comme le Lightning Network par exemple) de Bitcoin.

Au niveau de la sécurité économique du protocole, Dogecoin est là aussi moins bien loti. En effet, puisque la récompense de minage issue de l’émission monétaire et des frais de transaction est moindre (d’un facteur 10 environ), l’énergie électrique qui soutient le réseau est sensiblement inférieure. Dogecoin est de cette façon bien plus sensible que Bitcoin aux doubles dépenses et à la censure, et n’est donc pas adapté pour transférer de grosses sommes.

Le dogecoin est également une moins bonne réserve de valeur que le bitcoin : là où la création des nouveaux bitcoins est réduite de moitié tous les 4 ans (ce qu’on appelle le halving), celle des nouveaux dogecoins est fixe (10 000 dogecoins par minute). Aujourd’hui le taux de création monétaire annualisé du dogecoin est de 4 % contre 1,8 % pour le bitcoin.

Enfin, puisque Dogecoin ne dispose pas de la même communauté d’idéalistes que Bitcoin, il est plus sensible aux modifications de protocole, et son caractère inflationniste pourrait être aggravé par une modification du code, qui pourrait intervenir pour faire perdurer la blague par exemple.

Tout n’est pas négatif, et Dogecoin dispose tout de même d’un argument de taille qui est que, contrairement à Bitcoin, son réseau n’est pas surchargé et ses frais de transaction peuvent être très bas.

En effet, Bitcoin possède une limite de capacité transactionnelle qui le contraint à ne traiter que 3 à 4 transactions par seconde et sa chaîne subit une forte demande, créant une augmentation des frais de transaction qui dépassent actuellement les 10 euros par transaction.

Dogecoin lui possède une limite 7 fois plus élevée et n’est pas sujet à ce type de problème : il s’agirait donc théoriquement d’un candidat idéal pour les utilisateurs qui souhaiteraient transférer des sommes modestes.

Néanmoins, là encore Dogecoin pêche : comme on l’a dit, les logiciels gérant Dogecoin ne sont pas correctement maintenus ou mal configurés, ce qui fait que les utilisateurs paient souvent bien plus de frais qu’ils ne le devraient.

Aujourd’hui les frais médians sur Dogecoin avoisinent les 30 centimes d’euro par transaction. Cela fait que Dogecoin est bien moins adapté que d’autres cryptomonnaies proposant des frais minimes comme Bitcoin Cash ou Litecoin.

Dogecoin n’est ainsi pas un concurrent sérieux à Bitcoin. Même si on peut lui attribuer une certaine valeur (ne serait-ce qu’à cause de la reconnaissance du mème), cette valeur est probablement surévaluée par l’euphorie qui caractérise le marché des cryptomonnaies actuellement. Il n’y a donc aucune raison d’y investir ses économies, à moins de considérer cela comme un jeu de hasard et d’être prêt à tout perdre dans l’opération.

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