Une Chine admirée mais crainte et détestée

President of China, Xi Jinping arrives in London, 19 October 2015 by Foreign, Commonwealth & Development Office on Flikr (CC BY 2.0) — Foreign, Commonwealth & Development Office, CC-BY

Y aura-t-il une prise de conscience des points faibles du pays entraînant un changement de ligne, ou la Chine tentera-t-elle le passage en force, militaire au besoin ?

Par Yves Montenay.

La Chine bat tous les records ! Même si ce n’est pas tout à fait vrai et qu’elle a de grandes faiblesses à long terme, cette idée est de plus en plus partagée. Et son orgueil enfle, semant la crainte et la détestation.

Non seulement elle accumule les succès, mais elle proclame qu’elle en prépare d’encore plus éclatants.

Les très grandes ambitions de la Chine

Un grand plan quinquennal et la proclamation d’une prochaine maîtrise de l’environnement témoignent de son ambition.

Ce quatorzième plan quinquennal prévoit de doubler la taille de l’économie chinoise dans les 15 prochaines années. Et pour cela il a programmé des offensives scientifiques tous azimuts : intelligence artificielle, informatique quantique, biotech, semi-conducteurs, neurosciences, médecine, exploration spatiale et maritime et recherche fondamentale.

Et bien sûr la continuation des dépenses militaires pour la modernisation de l’armée, et notamment de la marine.

Cet accent sur la science a pour but d’améliorer le classement de la Chine en matière d’innovation. Elle est actuellement à la quatorzième place des 130 pays du « global innovation index 2020 », les trois premiers étant la Suisse, la Suède et les États-Unis. La place de la Chine vient surtout de sa mauvaise note en matière d’efficacité des institutions, mais aussi de la complexité des affaires et d’un capital humain et de recherche encore insuffisant.

Ce sont les défauts classiques des pays communistes, mais ce n’est pas l’avis de la Chine qui veut au contraire planifier et financer sa mutation scientifique pour se transformer en pays le plus innovant si de la planète. Le symbole de cette volonté est le lancement du projet « de la grande baie » (celle de Shenzhen) qui devrait dépasser celle de San Francisco et sa Silicon Valley.

Le premier obstacle à franchir pour la Chine est celui de la dépendance envers les puces taïwanaises du champion mondial TSMC que Washington presse d’établir une usine aux États-Unis du fait des menaces chinoises sur Taïwan.

Cette percée scientifique est de toute façon nécessaire pour résoudre les problèmes écologiques.

L’environnement, un problème-clé

La pollution de l’air et de l’eau, et plus généralement la détérioration de l’environnement étaient devenu insupportables en Chine il y a quelques années. Il a fallu éloigner de Pékin des usines polluantes.

Mais c’était le plus facile, car on s’aperçoit que le pays est profondément endommagé. Entre-temps le problème est devenu international.

La Chine produit 30 % des émissions mondiales de CO2, contre 15 % pour les États-Unis et 10 % pour l’Union européenne (chiffres de 2016, donc Grande-Bretagne comprise). Bref, la Chine commence à être montrée du doigt comme le principal destructeur de la planète.

Il fallait réagir, au moins en paroles. La Chine a donc proclamé qu’elle plafonnerait ses émissions en valeur absolue dès 2030 et passerait à la neutralité carbone en 2060. Comme le charbon représente aujourd’hui une part importante de sa production électrique, cela suppose de grands progrès techniques… et le développement du nucléaire.

Mais il y a aussi ce qui tue les cours d’eau et se déverse dans les océans. Là aussi la prise de conscience mondiale du problème va diriger les regards sur la Chine.

Comme pour le virus, le contrôle de l’épidémie puis les vaccins, la Chine veut transformer un problème en réussite.

Les Chinois croient à ces contes de fées, ou du moins se sentent obligés de proclamer qu’ils y croient.

Une opposition interne ?

Les observateurs ont toutefois noté les propos de Wen Jiabao, Premier ministre retraité, et surtout de l’actuel, Li Keqiang. Le premier a déclaré que « la Chine devrait être un pays rempli d’équité et de justice où l’on respecterait la volonté du peuple » et le second a déploré que 600 millions de personnes avaient encore des revenus inférieurs à 129 euros mensuels.

À part ces réserves qui ne restent pas longtemps visibles sur les réseaux sociaux, la percée scientifique prévue, son application proclamée à l’environnement, et bien sûr les réussites industrielles et militaires ont poussé très haut l’orgueil chinois.

La Chine se met à agresser ses interlocuteurs

Cet orgueil vire facilement à l’impérialisme, verbal avec les loups guerriers, militaire en mer de Chine du Sud et face à Taïwan, et intellectuel sur le reste du monde.

Les loups guerriers

C’est le nom qu’ont pris de nombreux diplomates chinois et autres représentants internationaux de ce pays. Il s’agit d’attaques verbales violentes envers le pays hôte ou la position occidentale sur tout problème à l’ordre du jour.

Cela été illustré par l’incident d’Anchorage, où après une part de sa vigoureuse mise au point américaine, le représentant chinois explosa son temps de parole de dix minutes pour se répandre en propos peu diplomatiques pendant 30 minutes.

Cela me rappelle les déclarations leurs homologues soviétiques à l’époque de la guerre froide.

C’est inquiétant, car ou bien ces déclarations sont sincères, et confirment le caractère belliqueux, voire impérialiste de Chine, soit elles sont purement carriéristes, c’est-à-dire un excès de zèle pour se faire bien voir du président. Dans ce dernier cas les dirigeants chinois risquent de commettre des erreurs catastrophiques pour tout le monde.

Le cas de Taïwan est en train de devenir un test.

La menace sur Taïwan et la mer de Chine du Sud

La Chine a toujours revendiqué Taïwan, mais jusqu’à présent la menace n’a fait que favoriser l’élection des nationalistes méfiants envers Pékin.

L’étape suivante a été d’essayer de séduire la population taïwanaise en parlant de la formule « un pays, deux systèmes, comme à Hong Kong ». Mais la reprise en main de ce territoire et la répression actuelle ont enlevé toute valeur à cet argument aux yeux des Taïwanais.

Reste l’option militaire. Jusqu’à présent la flotte chinoise n’était pas assez puissante pour envisager une invasion. Mais les choses ont changé.

Les États-Unis multiplient leurs appuis verbaux à Taïwan, mais la flotte américaine ira-t-elle jusqu’à tirer des missiles sur une flotte d’invasion chinoise au risque d’une escalade nucléaire ?

En mer de Chine du Sud, Pékin transforme des atolls en bases militaires même lorsque les traités internationaux les attribuent aux Philippines, à la Malaisie ou au Vietnam. Les incidents se multiplient avec les pêcheurs de ce dernier pays.

Les marines militaires américaine, française et d’autres pays continuent à croiser en mer de Chine du Sud pour montrer il s’agit toujours d’une eau internationale, mais cela change-t-il quelque chose à cette annexion de fait ?

La multiplication des bases chinoises à l’étranger

En dehors des zones revendiquées, la marine chinoise multiplie ses bases à l’étranger, « comme les États-Unis et d’autres » rappelle Pékin. En pensant à la France, on peut citer Djibouti où la base chinoise est bien plus importante que les bases française et américaine, et maintenant Kiribati, au milieu de l’Océan pacifique, pays avec lequel la Chine est en train de traiter, ce qui agace beaucoup les États-Unis.

Et il n’y a pas que militaires, la Chine essayant d’imposer ses idées dans les médias étrangers.

La censure chinoise gagne l’étranger

D’après Evan Osnos dans The New Yorker « La Chine revendique l’exterritorialité de sa pratique de la censure. » En tant que principal importateur de pétrole du Golfe, elle a demandé et obtenu la censure par les pays arabes et l’Iran de la répression des Ouïgours.

Vedette du club de foot londonien Arsenal, Mesut Özil, Allemand d’origine turque, critique en 2019 la répression des Ouïgours par Pékin. La diffusion de ses matchs est annulée. En novembre de la même année, la mairie de Prague évoque Taïwan et la tournée d’orchestres de la capitale tchèque en Chine est également annulée.

Cela s’ajoute aux achats de journaux africains et de formation des journalistes en Chine.

Le cas australien

L’Australie a interdit les équipements 5 G de l’entreprise chinoise Huawei et demandé une enquête indépendante sur l’origine du Covid-19.

En représailles la Chine a imposé d’énormes taxes sur le vin australien et bloqué toutes les importations en provenance d’Australie, notamment celle de charbon, déclenchant des coupures de courant dans son propre réseau.

En novembre 2020 les diplomates chinois ont publié une liste « des 14 façons dont l’Australie empoisonne les relations bilatérales », ciblant notamment les réflexions anti chinoises de clubs politiques australiens.

La réaction de l’opinion publique a empêché les compromis demandés par les industriels australiens.

Une usine à articles scientifiques

L’influence intellectuelle (soft power) chinoise se fait également dans le domaine de la science universitaire. Soit pour faire du zèle, soit par consigne, les scientifiques chinois publient à tour de bras. Élisabeth Bik, qui tient le blog Science Integrity Digest, a reçu 400 demandes de publication d’articles qu’elle juge bidonnés.

Tout cela agace le reste du monde et en particulier l’Occident.

La réaction occidentale

Le ton général des médias du reste du monde vire de plus en plus à la sinophobie, sauf là où les gouvernements ont intérêt à de bonnes relations avec la Chine et où ils contrôlent la presse. Le gouvernement américain ne manque pas une occasion de proclamer défendre les règles internationales fondées sur l’ordre.

L’Europe est de moins en moins tolérante.

Le Parlement européen examine avec beaucoup de scepticisme l’accord sur les investissements chinois en Europe conclu dans les derniers jours de la présidence allemande du Conseil européen… et de celle de Donald Trump aux États-Unis. Comme en Australie en effet, les industriels allemands font pression à l’inverse de l’opinion publique pour de bonnes relations avec la Chine. Mais l’opinion publique compte au Parlement.

Pire encore, la Commission européenne évolue vers un contrôle des investissements étrangers, comprenez chinois. Elle enquêterait pour savoir si l’investisseur serait subventionné directement ou indirectement par son pays lors du rachat d’une entreprise européenne, ou lors de la candidature à surestime un contrat public de plus de 250 millions d’euros.

La Chine a-t-elle compris le fonctionnement des démocraties ?

Les déclarations brutales de la Chine se multiplient, et, comme prévu par Pékin, les milieux d’affaires occidentaux et notamment allemands plaident pour la compréhension car le marché chinois leur paraît fondamental.

Mais Pékin surestime l’influence des capitalistes occidentaux et oublie les électeurs, dont les gouvernements sont obligés de tenir compte. Comme d’ailleurs, à la longue, les entreprises elles-mêmes, qui doivent suivre leur personnel et surtout leurs clients.

À mon avis le gouvernement chinois sous-estime ses propres faiblesses, la démographie d’abord, mais plus encore l’aveuglement dû à la courtisanerie nécessaire pour survivre politiquement. Et surtout la faiblesse institutionnelle due au communisme rappelée ci-dessus.

L’offensive de séduction chinoise est donc pour l’instant un échec. Y aura-t-il une prise de conscience des points faibles du pays entraînant un changement de ligne, ou la Chine tentera-t-elle le passage en force, militaire au besoin ?

Mise à jour 14/05/2021

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