Supprimer l’ENA, mais aussi la tradition saint-simonienne et l’État-providence

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Pour en finir avec l’ENA, il faut non seulement la supprimer mais aussi restaurer les formations universitaires, réduire au strict minimum les investissements publics, et ramener l’État à ses missions subsidiaires régaliennes.

Par Jacques Garello.

La suppression de l’ENA n’est qu’une impudente opération de communication parce qu’elle a déjà été évoquée par Emmanuel Macron dans sa campagne électorale et relancée il y a plus d’un an dans la perspective des municipales.

Suppression de l’ENA en campagne électorale

En effet, le mardi 18 février 2020 était remis au gouvernement le rapport de Frédéric Thiriez, investi par le Président de la mission d’étudier la suppression de l’ENA, qui coûtait trop cher depuis son transfert à Strasbourg.

Depuis quinze mois rien de nouveau : une farce est par nature sans lendemain ; mais la voici qui fait la Une de l’actualité depuis la semaine dernière ! C’est que notre cher Président ressort le lapin de l’ENA de son chapeau électoral chaque fois qu’il s’agit de conquérir l’appoint de quelques millions de citoyens populistes qui exècrent à juste titre le pouvoir élitiste. C’est réellement se moquer de la démocratie que d’utiliser une propagande aussi grossière.

Nous ne savons pas aujourd’hui si la propagande aura des effets électoraux proches (régionales de juin 2021) ou éloignées (présidentielles de 2022). Mais suivant son habitude, le Président entend séduire « en même temps et ensemble » tout le spectre des électeurs et exploiter les mécontentements populaires – car la majorité des Français n’aime ni l’ENA ni les énarques.

Bien évidemment les libéraux français ont toujours été opposés à l’ENA.

Deux députés libéraux, Hervé Novelli et Jean Michel Fourgous, avaient déposé en 1993 une proposition de loi pour la suppression de l’ENA. Naturellement ils n’avaient pas été suivis par une Assemblée nationale de droite dûment chapitrée par le gouvernement Balladur.

Mais les libéraux savent bien que l’ENA n’est pas en soi le problème. À la question débattue depuis quelques jours de savoir si les énarques sont formatés il a souvent été répondu Non. « Je ne suis pas sorti d’un moule » avait dit Emmanuel Macron pendant sa campagne, lorsque lui avait été demandé s’il pourrait réformer le pays alors qu’il était énarque.

L’énarque est-il formaté ?

La réponse est évidemment oui, quatre fois oui.

Le programme et les enseignants de la prestigieuse école

La pensée unique y triomphe depuis sa création en 1945 : du point de vue économique la troisième voie entre communisme et libéralisme, entre plan et marché ; du point de vue politique un pouvoir absolu et jacobin.

Le recrutement des énarques

La plupart d’entre eux est issue des grandes écoles qui sélectionnent de jeunes esprits parmi les plus brillants. L’université et les diplômes qu’elle délivre n’ont aucun intérêt, l’enseignement supérieur y étant en fait nivelé par le bas depuis des décennies. La grande école est une spécificité française, alors qu’ailleurs les études se font dans les universités. Mais une grande école est une école où le savoir ne se discute pas, alors que la tradition universitaire tolère une large ouverture d’esprit et la diversité culturelle.

La culture du socialisme saint-simonien

Les grandes écoles françaises, et en particulier l’École polytechnique, cultivent consciemment ou non, le socialisme saint-simonien. Peut-être parce qu’il n’y avait pas été admis, Henri de Saint Simon lui vouait une admiration sans borne, et avait conçu l’idée que seule une élite d’un niveau intellectuel élevé pouvait être utile à une société scientifiquement organisée.

Toute son œuvre est imprégnée du mépris pour les politiciens, juristes, magistrats, propriétaires, et de l’admiration pour les scientifiques, les industriels. Selon Daniel Villey, « il appelle de ses vœux une nouvelle noblesse de laboratoire et d’affaires. Banquiers et entrepreneurs sont faits pour s’entendre car le crédit est nécessaire pour réaliser les grands projets de la nouvelle ère scientifique ; Saint Simon partageait ici la croyance d’Auguste Comte dans l’avènement d’un nouveau monde.

Les disciples de Saint Simon vont en effet donner toute la mesure de leur créativité, mais aussi de leurs débordements, avec le Second Empire. Napoléon III les a encouragés – et les grands travaux publics aussi bien que les grandes banques (et les grands scandales financiers aussi) vont laisser des traces dans l’esprit français : l’État est innovateur, le pouvoir est au service du progrès et de la richesse.

Voilà sans doute la grande aventure du capitalisme de connivence qui commence. Voilà pourquoi Valéry Giscard d’Estaing a créé la Fondation Saint Simon dans les lieux mêmes de l’École, les anciens bâtiments de la rue Descartes.

L’étatisme jacobin

La tradition saint-simonienne s’inscrit dans la séculaire exception française de l’étatisme jacobin.

L’Ancien Régime avait concentré le pouvoir entre les mains d’un despote absolu, mercantiliste spoliateur maître de l’économie et de la monnaie. La Révolution crée l’École en 1794 pour donner à la République les ingénieurs dont elle a besoin. Napoléon Ier couronne le tout en donnant à l’école une vocation et une organisation militaires.

La devise sera désormais : « Pour la patrie, les sciences et la gloire ».

Et depuis plus de deux siècles l’État élargit sans cesse son périmètre, jusqu’à devenir Providence quand le socialisme contaminé par le collectivisme communiste deviendra égalitarisme. Dans cette voie l’ENA elle-même sera réorganisée en pratiquant la discrimination positive, en tenant compte de l’origine sociale, de la parité des sexes, etc.

Emmanuel Macron voudrait que la nouvelle École d’Administration Publique soit un modèle de mixité.

Rien ne change, il faut en finir avec l’ENA

En conclusion, vous vous apercevrez sans doute que les thèmes, les phrases et les projets de notre Président s’inscrivent parfaitement dans la longue histoire de l’ENA : partant du despotisme de l’Ancien Régime, passant par le jacobinisme révolutionnaire et impérial, puis par le socialisme saint-simonien, l’École Nationale d’Administration est bien devenue le creuset où se fondent pouvoir politique, haute administration, grandes entreprises. Tous ensemble, et en même temps.

C’est ce qui a rendu l’ENA odieuse non seulement aux populistes, mais aussi aux démocrates, et aux libéraux.

Pour en finir avec l’ENA, il faut non seulement la supprimer mais aussi restaurer les formations universitaires, réduire au strict minimum les investissements publics, et ramener l’État à ses missions subsidiaires régaliennes.

C’est pour quand ?

Cet article est paru dans la Nouvelle Lettre du 16 avril 2021

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