Faut-il privatiser le CNRS ?

A vendre by Frédéric Bisson (creative commons) (CC BY 2.0)

Ne faut-il pas, comme dans tous les grands pays du monde, que la recherche soit entièrement logée à l’intérieur de l’Université ?

Par Serge Schweitzer.

Cette question suscitée par la rédaction de Contrepoints est évidemment complexe. Les idéologues et les dogmatiques sont tout prêts à répondre.

Pour les uns, le CNRS est le fleuron absolu de la recherche française, il n’est pas question même de le réformer.

Pour les autres, le CNRS est un concentré de défauts de toutes natures et il faut impérativement le dissoudre. Comme fréquemment, l’organisme en question ne mérite ni l’excès d’honneur que certains lui attribuent, ni l’excès d’indignité décerné par les autres.

Avant de préciser ses incontestables succès, puis les critiques légitimes et enfin quelle solution pourrait être trouvée, il est peut-être nécessaire pour une analyse et une discussion sereines, de rappeler préalablement quelques éléments.

Le CNRS, un projet poussé par de grands scientifiques

Le CNRS est né en 1939 de la fusion de deux organismes scientifiques qui avaient quelques années d’existence. Ici, quelque chose de très important est à rappeler. C’est sous l’impulsion de quelques très grands scientifiques de réputation mondiale que le CNRS est né.

C’est en raison du très grand retard et de la très grande misère des facultés des sciences d’avant la Seconde Guerre mondiale. Deux noms sont à jamais attachés à cette naissance. Du côté des politiques, le ministre Jean Zay. Du côté des  scientifiques, le père du CNRS est Jean Perrin.

Après quelques hésitations, le régime de Vichy décida le maintien du nouveau-né qui connaît un développement assez lent sous la Quatrième République, puis exponentiel à partir de 1958. Charles de Gaulle estimait que le prestige du pays était fortement corrélé au niveau de sa recherche scientifique. Et pendant onze ans le budget du CNRS augmenta de 25 % par an.

En 1982, durant le premier septennat de François Mitterrand, le ministre de tutelle Jean-Pierre Chevènement prit une décision lourde de conséquences, c’est-à-dire intégrer dans la fonction publique d’État le personnel du CNRS. Voilà donc les chercheurs et les autres personnels fonctionnaires à vie.

Le CNRS est sous tutelle du ministre de l’Enseignement supérieur et, pour faire bref, il suffit de savoir qu’il est divisé en dix grands instituts. Neuf sont dédiés aux sciences dures, et un, mais de grande taille, aux sciences humaines. Son budget pour 2021 est de trois milliards sept cents millions d’euros dont des ressources propres de 870 millions d’euros, ce qui démontre un certain dynamisme.

Il dispose de 32 000 fonctionnaires, dont 11 000 chercheurs. Mais il faut ajouter que 44 000 autres personnes travaillent dans des laboratoires liés au CNRS. La quasi totalité de ces personnels travaille à l’université. Les salaires sont calqués exactement sur elle.

Le CNRS gère 5600 familles de brevets, ce qui les classe en sixième position derrière Peugeot, Valeo, Safran, etc. En quelques années, le CNRS a créé 1400 startups dans une perspective de valorisation de la recherche.

Ces quelques éléments rappelés, tournons-nous d’abord vers les réussites du CNRS. On ne peut, du moins si l’on est sérieux, lui dénier d’être un organisme de recherche de très haut niveau dans les sciences dures.

En tête des classements mondiaux

Selon le classement Webometrics qui mesure l’audience des organismes scientifiques à travers le web, le CNRS est en seconde position mondiale, et première au niveau européen.

Mais certains objecteront que le CNRS n’a guère de concurrent puisque la France est parmi tous les grands pays le seul au monde où l’intégralité de la recherche n’est pas insérée dans l’Université. La réponse est aisée : si on prend un autre classement qui intègre les Universités et couvre plus de 18 000 revues scientifiques, le CNRS est toujours au second rang mondial.

Il peut aligner huit Prix Nobel de physique, deux de médecine, deux de chimie, et dix médailles Fields de mathématiques.

Ces réussites sont incontestables et attestent du niveau remarquable d’un certain nombre d’équipes. Mais ne faut-il pas dire, comme dans la publicité : « mais ça, c’était avant » ?

Préalablement, il est nécessaire par honnêteté de distinguer ce qui se fait en sciences humaines et en sciences dures. Autant, aujourd’hui encore, en mathématiques, en physique, en chimie, en  biologie, en informatique, le CNRS possède des laboratoires de niveau mondial ; autant, la situation en sciences humaines n’est pas comparable.

Là encore, il serait malhonnête de généraliser. Maurice Allais a fait toute sa carrière au CNRS, Stéphane Courtois a pu mener ses études sur le communisme au CNRS, longtemps, Pierre Chaunu a été très influent dans les nominations en histoire, Jean Tirole est passé par le CNRS. La section droit a eu pour responsable de très grands juristes jusqu’il y a un quart de siècle. À partir des années 1980, des nominations très politiques et très surprenantes sur le plan scientifique eurent lieu en sciences humaines, section qui a basculé dans trop de cas dans un militantisme systématique.

Au-delà de cas particuliers, le CNRS d’aujourd’hui souffre de sept péchés capitaux.

Les 7 péchés capitaux du CNRS

D’abord, une rigidité aux effets délétères. La fonctionnarisation dans la recherche incite-t-elle à se  surpasser ?

Ensuite, une centralisation simultanément très forte ; et pourtant, on s’accorde à  reconnaître que les directions générales du CNRS ont depuis longtemps renoncé à réellement diriger les instituts.

Le troisième péché capital est le gigantisme. Le CNRS est un immense Titanic. Il est donc incroyablement difficile de manœuvrer un tel ensemble.

Le quatrième péché est une très grande politisation qui se couple avec le cinquième péché qui est la syndicratie qui n’est pas le même phénomène que d’avoir simplement des syndicats.

Les recrutements sont de plus en plus opaques. Attention cependant de ne pas imaginer que le problème serait résolu par intégration dans l’Université. En effet, en matière d’opacité des recrutements cette dernière a malheureusement presque valeur d’exemplarité !

Le sixième péché capital est constitué par une pression de plus en plus forte d’une demande des évaluations collectives des équipes et non plus des évaluations  individuelles. Des sortes de soviets à l’intérieur du CNRS. Or si l’on a besoin les uns des autres dans les recherches complexes, s’il est une chose qui est bien individuelle, c’est le talent du chercheur.

Le dernier des sept péchés capitaux, c’est une formidable bureaucratie. Bien sûr, de  même que dans l’armée, pour un homme sur le terrain, il en faut au moins un en back office, de même, les chercheurs doivent être secondés par des ingénieurs, des techniciens, et d’autres métiers. Mais on l’a constaté en introduction, le ratio est quand même faible.

Des vices et des vertus, tel est le bilan. Cela amène à une question souvent posée : faut-il privatiser le CNRS ? La question est sans doute mal posée. Ne faut-il pas d’abord, comme dans tous les grands pays du monde, que la recherche soit entièrement logée à l’intérieur de l’Université ?

Étrange séparation entre recherche et université

Redisons-le tant la chose est étrange : le seul des grands pays du monde où une partie substantielle de la recherche est séparée de l’Université, c’est la France. Bien sûr, il existe une forte préférence pour sa privatisation.

Nous avons recroisé tous les classements mondiaux. Les sept universités qui émergent sont : le MIT, Stanford, Harvard, Oxford, Cambridge, Princeton, et  Chicago. Ces sept universités sont toutes privées. Mais le réalisme impose de prendre en compte le statut des universités en France depuis la grande loi napoléonienne de 1807 et la loi Edgard Faure de novembre 1968.

Doit aussi être pris en compte la lâcheté presque légendaire des politiciens français. Imaginer que certains auraient le courage d’abord d’intégrer le CNRS dans l’Université, puis de permettre à celles qui le désirent d’être privatisées, est un rêve caressé par certains, mais qui ne sera pas réalité, du moins à court terme. Dans ces conditions, la meilleure voie reste tout simplement la possibilité d’expérimenter.

Pourquoi Berkeley est-elle une université de premier rang ? Parce que cette université entièrement publique est géographiquement à quelques encablures de l’université privée de Stanford. Si donc Berkeley veut attirer des étudiants de qualité, il lui faut chaque jour se surpasser.

Si au lieu de rêver, nous considérons le possible, la solution est la suivante : laisser en France se développer sans aucune entrave des universités entièrement privées. C’est alors que ceux attachés à l’université publique y trouveront, à terme, leur compte. En effet, stimulées par la concurrence, elles s’obligeront à l’excellence, ce qui arrêtera le lent mais inexorable déclin qu’elle semble connaître ainsi que la recherche française.

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