Faut-il privatiser le CNRS ?

CNRS : ne faut-il pas, comme dans tous les grands pays du monde, que la recherche soit entièrement logée à l’intérieur de l’Université ?
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Faut-il privatiser le CNRS ?

Publié le 31 mars 2021
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Par Serge Schweitzer.

Cette question suscitée par la rédaction de Contrepoints est évidemment complexe. Les idéologues et les dogmatiques sont tout prêts à répondre.

Pour les uns, le CNRS est le fleuron absolu de la recherche française, il n’est pas question même de le réformer.

Pour les autres, le CNRS est un concentré de défauts de toutes natures et il faut impérativement le dissoudre. Comme fréquemment, l’organisme en question ne mérite ni l’excès d’honneur que certains lui attribuent, ni l’excès d’indignité décerné par les autres.

Avant de préciser ses incontestables succès, puis les critiques légitimes et enfin quelle solution pourrait être trouvée, il est peut-être nécessaire pour une analyse et une discussion sereines, de rappeler préalablement quelques éléments.

Le CNRS, un projet poussé par de grands scientifiques

Le CNRS est né en 1939 de la fusion de deux organismes scientifiques qui avaient quelques années d’existence. Ici, quelque chose de très important est à rappeler. C’est sous l’impulsion de quelques très grands scientifiques de réputation mondiale que le CNRS est né.

C’est en raison du très grand retard et de la très grande misère des facultés des sciences d’avant la Seconde Guerre mondiale. Deux noms sont à jamais attachés à cette naissance. Du côté des politiques, le ministre Jean Zay. Du côté des  scientifiques, le père du CNRS est Jean Perrin.

Après quelques hésitations, le régime de Vichy décida le maintien du nouveau-né qui connaît un développement assez lent sous la Quatrième République, puis exponentiel à partir de 1958. Charles de Gaulle estimait que le prestige du pays était fortement corrélé au niveau de sa recherche scientifique. Et pendant onze ans le budget du CNRS augmenta de 25 % par an.

En 1982, durant le premier septennat de François Mitterrand, le ministre de tutelle Jean-Pierre Chevènement prit une décision lourde de conséquences, c’est-à-dire intégrer dans la fonction publique d’État le personnel du CNRS. Voilà donc les chercheurs et les autres personnels fonctionnaires à vie.

Le CNRS est sous tutelle du ministre de l’Enseignement supérieur et, pour faire bref, il suffit de savoir qu’il est divisé en dix grands instituts. Neuf sont dédiés aux sciences dures, et un, mais de grande taille, aux sciences humaines. Son budget pour 2021 est de trois milliards sept cents millions d’euros dont des ressources propres de 870 millions d’euros, ce qui démontre un certain dynamisme.

Il dispose de 32 000 fonctionnaires, dont 11 000 chercheurs. Mais il faut ajouter que 44 000 autres personnes travaillent dans des laboratoires liés au CNRS. La quasi totalité de ces personnels travaille à l’université. Les salaires sont calqués exactement sur elle.

Le CNRS gère 5600 familles de brevets, ce qui les classe en sixième position derrière Peugeot, Valeo, Safran, etc. En quelques années, le CNRS a créé 1400 startups dans une perspective de valorisation de la recherche.

Ces quelques éléments rappelés, tournons-nous d’abord vers les réussites du CNRS. On ne peut, du moins si l’on est sérieux, lui dénier d’être un organisme de recherche de très haut niveau dans les sciences dures.

En tête des classements mondiaux

Selon le classement Webometrics qui mesure l’audience des organismes scientifiques à travers le web, le CNRS est en seconde position mondiale, et première au niveau européen.

Mais certains objecteront que le CNRS n’a guère de concurrent puisque la France est parmi tous les grands pays le seul au monde où l’intégralité de la recherche n’est pas insérée dans l’Université. La réponse est aisée : si on prend un autre classement qui intègre les Universités et couvre plus de 18 000 revues scientifiques, le CNRS est toujours au second rang mondial.

Il peut aligner huit Prix Nobel de physique, deux de médecine, deux de chimie, et dix médailles Fields de mathématiques.

Ces réussites sont incontestables et attestent du niveau remarquable d’un certain nombre d’équipes. Mais ne faut-il pas dire, comme dans la publicité : « mais ça, c’était avant » ?

Préalablement, il est nécessaire par honnêteté de distinguer ce qui se fait en sciences humaines et en sciences dures. Autant, aujourd’hui encore, en mathématiques, en physique, en chimie, en  biologie, en informatique, le CNRS possède des laboratoires de niveau mondial ; autant, la situation en sciences humaines n’est pas comparable.

Là encore, il serait malhonnête de généraliser. Maurice Allais a fait toute sa carrière au CNRS, Stéphane Courtois a pu mener ses études sur le communisme au CNRS, longtemps, Pierre Chaunu a été très influent dans les nominations en histoire, Jean Tirole est passé par le CNRS. La section droit a eu pour responsable de très grands juristes jusqu’il y a un quart de siècle. À partir des années 1980, des nominations très politiques et très surprenantes sur le plan scientifique eurent lieu en sciences humaines, section qui a basculé dans trop de cas dans un militantisme systématique.

Au-delà de cas particuliers, le CNRS d’aujourd’hui souffre de sept péchés capitaux.

Les 7 péchés capitaux du CNRS

D’abord, une rigidité aux effets délétères. La fonctionnarisation dans la recherche incite-t-elle à se  surpasser ?

Ensuite, une centralisation simultanément très forte ; et pourtant, on s’accorde à  reconnaître que les directions générales du CNRS ont depuis longtemps renoncé à réellement diriger les instituts.

Le troisième péché capital est le gigantisme. Le CNRS est un immense Titanic. Il est donc incroyablement difficile de manœuvrer un tel ensemble.

Le quatrième péché est une très grande politisation qui se couple avec le cinquième péché qui est la syndicratie qui n’est pas le même phénomène que d’avoir simplement des syndicats.

Les recrutements sont de plus en plus opaques. Attention cependant de ne pas imaginer que le problème serait résolu par intégration dans l’Université. En effet, en matière d’opacité des recrutements cette dernière a malheureusement presque valeur d’exemplarité !

Le sixième péché capital est constitué par une pression de plus en plus forte d’une demande des évaluations collectives des équipes et non plus des évaluations  individuelles. Des sortes de soviets à l’intérieur du CNRS. Or si l’on a besoin les uns des autres dans les recherches complexes, s’il est une chose qui est bien individuelle, c’est le talent du chercheur.

Le dernier des sept péchés capitaux, c’est une formidable bureaucratie. Bien sûr, de  même que dans l’armée, pour un homme sur le terrain, il en faut au moins un en back office, de même, les chercheurs doivent être secondés par des ingénieurs, des techniciens, et d’autres métiers. Mais on l’a constaté en introduction, le ratio est quand même faible.

Des vices et des vertus, tel est le bilan. Cela amène à une question souvent posée : faut-il privatiser le CNRS ? La question est sans doute mal posée. Ne faut-il pas d’abord, comme dans tous les grands pays du monde, que la recherche soit entièrement logée à l’intérieur de l’Université ?

Étrange séparation entre recherche et université

Redisons-le tant la chose est étrange : le seul des grands pays du monde où une partie substantielle de la recherche est séparée de l’Université, c’est la France. Bien sûr, il existe une forte préférence pour sa privatisation.

Nous avons recroisé tous les classements mondiaux. Les sept universités qui émergent sont : le MIT, Stanford, Harvard, Oxford, Cambridge, Princeton, et  Chicago. Ces sept universités sont toutes privées. Mais le réalisme impose de prendre en compte le statut des universités en France depuis la grande loi napoléonienne de 1807 et la loi Edgard Faure de novembre 1968.

Doit aussi être pris en compte la lâcheté presque légendaire des politiciens français. Imaginer que certains auraient le courage d’abord d’intégrer le CNRS dans l’Université, puis de permettre à celles qui le désirent d’être privatisées, est un rêve caressé par certains, mais qui ne sera pas réalité, du moins à court terme. Dans ces conditions, la meilleure voie reste tout simplement la possibilité d’expérimenter.

Pourquoi Berkeley est-elle une université de premier rang ? Parce que cette université entièrement publique est géographiquement à quelques encablures de l’université privée de Stanford. Si donc Berkeley veut attirer des étudiants de qualité, il lui faut chaque jour se surpasser.

Si au lieu de rêver, nous considérons le possible, la solution est la suivante : laisser en France se développer sans aucune entrave des universités entièrement privées. C’est alors que ceux attachés à l’université publique y trouveront, à terme, leur compte. En effet, stimulées par la concurrence, elles s’obligeront à l’excellence, ce qui arrêtera le lent mais inexorable déclin qu’elle semble connaître ainsi que la recherche française.

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  • 32000 fonctionnaires dont seulement 11000 chercheurs, tout est dit. J’aimerais aussi connaître la proportion de « chercheurs en sociologie ». Certes il en faut, combien?

    • jacques lemiere
      31 mars 2021 at 8 h 06 min

      moi je trouve que rien n’est dit …

      recherche publique signifie « mission » à accomplir…

      ce qui importe est d’atteindre un « résultat ».. ce qui prêt à la critique c’est alors les moyens en regard du résultat…

      donc..on fait quoi on compare la recherche français à la recherche chinoise coréenne, américaine..?? comment???

      si 32 000 chercheurs français ( sur 32000 employés du CNRS° produisaient des avancées réelles sur des questions qui n’interessent qu’eux mêmes… et qu’enfin on sait si les milles pattes ont des biais sexistes. et ce pour un cout « modeste ».. alors rien à dire?

      produire de la connaissance n’ets pas nécessairement rendre un service au public, plus exactement, toutes les connaissances ne se valent pas.. en travail accompli pourtant..ça se vaut.

    • Une partie des ces fonctionnaires pourrait être chargés de lire, de regrouper, de traduire les publications étrangères et de les diffuser dans les entreprises concernées !
      Ce qui permettrait entre autre de justifier les impôts que les entreprises paient à l’État (Un organisme de ce genre existe au Japon et sûrement en Chine).

      • Privatiser le CNRS, ça tombe sous le sens !
        (parité entreprises université et surtout pas l’état-j’me-mêle-de-tout)

      • Donc si je comprends bien, on va former les chercheurs à bac+8 (voire plus) pour traduire des articles et faire le facteur. Pas la peine de continuer à avoir des doctorats à l’université vu comme cela.

        Vous ne croyez pas que c’est aux entreprises de faire de la veille scientifique ?

  • Liberté du Peuple
    31 mars 2021 at 7 h 34 min

    Merci pour cet article.
    Effectivement, l’expérimentation est au cœur de la réussite, dans bien des domaines. Peut-on imaginer une entreprise où aucune initiative ne viendrait de la base, où tous les acteurs suivraient le modèle imposé par le siège ? On expérimente, puis on prend le modèle qui semble le mieux marcher, jusqu’à ce qu’une autre initiative semble apporter plus de bénéfice. C’est un peu comme le fédéralisme en Suisse : chaque canton observe ce que fait son voisin, et adapte sa stratégie si celle du voisin semble plus porteuse.

  • jacques lemiere
    31 mars 2021 at 7 h 56 min

    Le risque politique qui il y a quelques années était pris de haut, apparait avec le climat et l’environnement de plus inquiétant.

    mais c’est assez simple; quelle est la mission de service public de la recherche..?

    la vérité pas plus que les innovations ne font pas le bonheur de tous.

  • Une toute petite remarque, Oxford et Cambridge sont bien des universités publiques mais avec une très grande autonomie.

    • Ce genre d’organisme fonctionne avec des financements d’entreprises privées ! Chez nous en France le corps enseignant est absolument opposé à des financements autres que par nos impôts !

      • Vous voulez plutôt dire qu’en France les entreprises privées sont très réticentes à investir dans la recherche…C’est tellement vrai que l’état, toujours très obligeant envers ces dernières, propose un max d’argent public pour que les laboratoires du CNRS travaillent pour les entreprises privées.

  • Je suis plutôt un libéral mais je pense qu’un organisme comme le CNRS doit absolument rester dans le giron public. Un financement d’État pour la recherche fondamentale est impératif toutefois il y a des sujets d’études un délirants comme passer une vie à étudier les discours des politiques et de décompter le nombre de fois une expression à été utilisée ! D’abord les politiciens ne sont pas une référence et un autre organisme peut être plus adapté à cela : Les Immortels.
    D’autre part recruter des chercheurs (surtout des trouveurs) qui ont déjà bossé (5 à 10ans mini) dans la vraie vie (en entreprise) et pour une période de 20 ans maxi en suite, retour à la vraie vie ou dans l’éducation (mais avec un engagement à ne pas intégrer un organisme étranger).

    • jacques lemiere
      31 mars 2021 at 12 h 53 min

      parce que vous pensez que la science est importante comme moi…

      voire un atout pour le pays , ce genre d’idées, soit…. mais on ne doit pas contraindre les gens à penser « bien »…

      ça relève assez du même principe de la défense de la médecine reposant sur la preuve…

      maintenant question ..que doit la « france au fait que le cnrs soit public? à quelle france alternative pouvez vous comparer?

    • Donc la vraie vie c’est en entreprise? Heureusement que j’ai fait des petits boulots en tant qu’étudiant, j’ai un peu vécu….

  • Au CNRS, combien de « chercheurs » en sciences sociales, juridiques, politiques ont fait des dépôts de brevets, contribué à des licences d’exploitation et à des partenariats avec les entreprises ? Ce ne sont pas avec eux que la France pourra se réindustrialiser.

    • jacques lemiere
      31 mars 2021 at 12 h 55 min

      donc la recherche ne doit être jugée que par rapport à quoi??? aux brevets qui en découlent? à la genèse de pib?

      doonner son avis c’ets bien essayer de l’articuler sur des principes généraux aiderait plus.

      • jacques lemiere
        31 mars 2021 at 13 h 03 min

        la recherche appliquée peut être financée par le privé…
        la recherche fondamentale relève plutôt d’une forme de mécénât..

  • Encore une fois aucune mention n’est faite au sujet du Japon. L’Université de Tokyo, une douzaine de campus, forme des ingénieurs, des professeurs et des étudiants qui, diplômés, trouvent facilement un emploi de haut niveau. Tokyo-Tech est un pôle d’excellence situé sur un campus exceptionnel. L’université de Tokyo a un statut semi-privé. L’Université de Waseda (économie et sciences sociales) entièrement privée est mondialement connue. La différence entre le Japon et la France ou d’autres pays européens est l’accès très difficile, sur concours, aux universités comme à Taïwan et en Corée. Vous avez mentionné UC Berkeley que je connais bien pour m’y être rendu à plusieurs reprises est une université de l’Etat de Californie. Elle est gratuite pour les résidents de l’Etat mais très coûteuse pour les non-résidents comme toutes les autres UCs. Un Français voulant aller faire ses études de médecine à UC Los Angeles devra débourser plus de 120000 dollars par an de scolarité et il devra se loger et se nourrir à ses frais. Lorsque je suivais des cours de biologie à UCLA je peux vous affirmer qu’il n’y avait pratiquement pas d’étrangers ou de non-résidents !

  • je crains que le CNRS soit comme les autres administrations françaises : pas réformable…

  • La priorité est d’éradiquer le statut de fonctionnaire :

    1) Tous les chercheurs travaillant au CNRS devraient être recrutées sur la base de contrats à durée déterminée renouvelables en fonction des résultats obtenus ; la durée de ces contrats serait modulables selon les missions définies en tenant notamment compte que certains projets demandent plusieurs années pour être menés à bien.

    2) Le personnel administratif doit relever du droit commun en espérant que celui-ci continue à évoluer – si lentement, hélas – pour permettre de licencier les gens qui ne sont pas à la hauteur.

    Les « sciences » humaines, terme inapproprié tutoyant l’usurpation, posent un vrai problème car, contrairement aux sciences « dures », il est difficile d’évaluer objectivement le travail et les résultats de ceux qui s’y adonnent : si certains domaines sont « cadrables », comme le droit pour lequel il existe certains repères objectifs, la situation est plus compliquée pour l’Histoire, sans parler de la sociologie, de la psychologie, etc. ; dans ces matières, le CNRS s’est transformé pour nombre de personnes en une prébende à vie : trop peu de travail et de publications, voire presque rien, activités « militantes » de toute nature, etc. qui s’apparentent au parasitisme. De ce fait, la pratique régnant dans certaines disciplines décrédibilise le CNRS et pille nos finances.
    Il faudrait voir à l’étranger – et pas seulement aux États-Unis – comment ces questions sont traitées, voire résolues.

  • Bon je n’ai pas l’habitude de faire des commentaires, mais je n’ai pu résister, tellement cet article m’a fait bondir. Le constat initial sur le CNRS, bien qu’il soit améliorable, n’est pas si mal.

    Passons à la suite, les supposés 7 péchés capitaux. (1) Je note que pour vous, rigidité=fonctionnariat. J’aimerais bien que l’on développe ce raccourci surprenant. (2) Le CNRS n’est centralisé qu’au niveau de sa tête, il est complètement délocalisé géographiquement (administrativement parlant) et scientifiquement (instituts et sections) (3) Oui le CNRS est gros, il faut savoir ce que l’on veut… le MIT, montré en exemple, emploie 13000 personnes environs (5) les recrutements ne sont pas plus ou moins opaques qu’avant, il y en a simplement moins (6) La demande d’évaluation collective ne vient pas du CNRS mais du ministère (via l’HCERES) (7) Le problème de la bureaucratie n’est pas propre au CNRS, mais se retrouve dans tous les organismes d’états.

    Dernier point, je n’ai pas de mots assez durs pour qualifier la conclusion de votre article. Donc selon vous, si Berkeley est aussi réputé, c’est parce qu’il y a Stanford pas loin…. Transportons nous donc à Boston. On peut y trouver le MIT ou Harvard, des structures privées, légèrement prestigieuses. Mais on peut aussi y trouver University of Massachussets Boston, publique et bien moins connue et réputée. Pourtant étant à côté de Harvard et du MIT elle devrait tendre à l’excellence non ? J’espère que vous voyez en quoi votre constat est simpliste. Vous semblez ignorer complètement le mode de fonctionnement et de financement des universités américaines, qu’elles soient privées ou publiques.
    Au lieu de vouloir mettre le CNRS dans les universités, il serait préférable de se poser la question du sous-financement de ces dernières. Petit indice, cherchez du côté de la dualité grandes écoles – Université (bizarrement également une spécificité française, cela devrait vous parler), et de tout ce que cela implique en termes de financements et de connaissance de la recherche par l’industrie.

    • La réponse à votre question posée au point (1) se trouve au point (7).

      • Je ne suis pas sur que bureaucratie soit synonyme de fonctionnariat. Personnellement, je dirais plutôt que cela rime avec administration, laquelle peut être publique certainement mais aussi relever du droit privé.

        • @YJ : la « toute petite » différence est que, de facto, un fonctionnaire (ou une personne sous statut similaire : ÉDF, RATP, SNCF, etc.) est inamovible et il faut qu’il ait tué père et mère pour qu’on envisage de le révoquer.

          Si on peut comprendre que certains agents de l’État, comme les militaires ou les policiers, bénéficient d’un statut spécifique, compte-tenu des nombreuses contraintes de leur métier qui appartient au cœur des fonctions régaliennes de l’État, si on peut comprendre qu’un chercheur en mathématiques « théoriques » bénéficie d’un contrat pluriannuel au CNRS pouvant être plus long que la norme afin de le mettre à l’abri de pressions court-termistes qui n’ont pas de sens dans ces matières, il faut limiter le plus possible les dérogations au droit commun. Ainsi, depuis des années, dans le canton de Vaud (Suisse), les salariés cantonaux ne relèvent plus d’un régime dérogatoire au droit commun du travail, ce qui permet notamment de sanctionner ou de licencier ceux qui sont en faute, comme dans le privé (en Suisse ; parce qu’en France, il reste des progrès à faire) : on n’est pas aux États-Unis, tout le monde bénéficie de protections sociales, y compris en cas de chômage (mais c’est très encadré pour lutter contre les abus) et cette situation des employés de l’État vaudois n’est pas contestée alors que la démocratie directe (notamment les votations d’initiative populaire) permettrait de revenir au système antérieur (statut de la fonction publique) ; de toute évidence, ce n’est pas un sujet pour les Vaudois… Et quand on sait le niveau de vie en Suisse, on ne peut parler de paupérisation des masses ou de précarisation des salariés, thèmes favoris du discours ranci de maints syndicats en France.

          Bref, il faut user avec une infinie mesure de statuts dérogatoires et, quand c’est le cas, les mettre en place pour des durées limitées pouvant être renouvelées le cas échéant mais après décision solidement fondée en droit. Pas de caste de fonctionnaires s’autoreproduisant à perpétuité comme en France !

          • Je comprends votre argument, et je peux y souscrire en partie. Néanmoins, il y a un certain mythe à croire que parce qu’on va privatiser le CNRS, ou tout simplement qu’on défonctionnarise les chercheurs, ces derniers deviendront tous nobélisables et les « mauvais » disparaîtront (se feront licencier quoi). Primo, le CNRS ressemble à beaucoup d’autres organismes, la très grande majorité des gens travaillent bien et efficacement (je pourrais même dire passionnément pour beaucoup d’entre eux). On est loin de la ‘planque’. Il ya bien quelques brebis galeuses. Comme partout je serai tenté de dire (et même dans le privé). Deuxio, il va falloir évaluer les travaux et l’efficacité des chercheurs. Contrairement à ce que beaucoup de monde imagine, l’évaluation est permanente dans ce milieu. Mais elle est faite par d’autres chercheurs (c’est inévitable, ce sont des experts, seuls d’autres experts peuvent évaluer). Donc in fine, la plupart des chercheurs seront bien évalués (comme c’est le cas actuellement), et cela ne changera pas grand chose. Tertio, imaginons qu’on décide de virer un tiers de chercheurs, sur la base d’un efficacité moyenne. On les remplace par qui ? Il n’y a pas un réservoir énorme de jeunes doctorants très brillants. Enfin dernier point, les chercheurs au CNRS sont effectivement fonctionnaires, donc difficilement révocables. Mais dans la plupart des pays avancés (je ne connais pas bien les autres), la plupart des chercheurs ont des statuts très protégés aussi (même aux US). Je ne connais aucun chercheur étranger qui s’est fait licencier.

            • @YJ : tout d’abord, merci d’avoir pris la peine de me répondre de manière courtoise et détaillée avec une réelle honnêteté intellectuelle ; contrairement à d’autres, vous faîtes la preuve que l’on peut avoir certains désaccords sans se croire obligé de pratiquer une agressivité tous azimuts.

              Sur le fond, je crois que nous pourrions être d’accord sur certains points :

              1 – Distinction entre les chercheurs et les administratifs

              Pour ces derniers, un statut dérogatoire, comme celui de fonctionnaire, ne se justifie pas ; or, c’est en premier lieu dans cette catégorie que se créent des zones de basse productivité et un excès injustifié des effectifs qui handicapent le fonctionnement des institutions comme le CNRS ou les hôpitaux : sur ce dernier point, la comparaison avec la situation dans les homologues allemands et suisses est parlante.

              Aussi, pour cette catégorie de personnel, un statut dérogatoire au droit commun me semble injustifiable… sauf pour des syndicats incapables de convaincre les salariés du privé.

              2 – Statut des chercheurs

              N’en étant pas un moi-même, je me borne à poser une question : est-il souhaitable qu’une personne soit chercheur pendant toute sa vie professionnelle ?

              Dans certains cas, peut-être, mais il faudrait établir certains critères les plus objectifs possibles.

              En sens inverse, il me semble que dans un certain nombre de cas, la réponse est négative pour au moins les raisons suivantes.

              a) Dans certaines matières relevant des sciences dites « dures », il semble qu’on ne soit plus aussi productif passé un certain âge… même si ce n’est pas le cas de tous ;

              b) Dans un certain nombre de cas, il semble qu’une carrière alternant recherche et « travail productif classique » soit la meilleure « recette » pour engendrer des travaux de qualité, surtout en recherche appliquée.
              Là aussi, notez que je formule des hypothèses ou des questions et non une affirmation tranchée : la seule chose que je puis affirmer avec quelque assurance concerne le droit (je suis juriste et ai rédigé quelques études) dans lequel, en général, les meilleures thèses et études sont écrites par des personnes ayant au moins 10 à 15 ans d’expérience professionnelle alors que maintes thèses écrites en fin d’études sont trop théoriques et oublient que le droit est avant tout un « métier de plombier », i.e. apporter des solutions pratiques et fonctionnelles aux problèmes que peuvent connaître les personnes dans leur vie et les entités de toute nature dans leur fonctionnement. Certes, certains travaux juridiques plus « abstraits » sont nécessaires, comme la recherche fondamentale pour l’industrie, mais ils doivent rester minoritaires ;

              c) Concernant les chercheurs encore : il semble que les abus (personnes peu ou plus productives) existent d’abord dans les « sciences » sociales dont la nature « floue » rend plus difficile une évaluation objective et efficace : de mémoire, François de Closets évoquait cela dans un de ses ouvrages (« Tous ensemble ! », de mémoire).

              3 – Comment évaluer les chercheurs et qui doit le faire ?

              Question qui rappelle un peu l’adage latin « Quis custodiet ipsos custodes? » (Qui gardera ces gardiens ?) Assurément, il faut que ce soient des personnes en mesure d’évaluer le contenu et l’intérêt des travaux des chercheurs ; mais il faut éviter les risques d’arrangements douteux du type « Je te valide tels travaux dans ton équipe si tu soutiens tel projet. »

              Par ailleurs, la présence, même en proportion minoritaire, de non-chercheurs (comme des gestionnaires car des activités de recherche passent par la gestion de budgets et de personnels parfois importants et il n’est pas certain que des chercheurs soient toujours les plus qualifiés pour évaluer l’efficacité de cette gestion) peut revêtir un réel intérêt si elle favorise une certaine transparence.

              Bref, il faudrait voir comment les travaux de recherche sont évalués dans les pays développés, comme la Suisse, l’Allemagne, le Japon ou les États-Unis.

              4 – Conclusion : pas de statut de fonctionnaire généralisé

              Sur la base de ce qui précède, je pense que l’attribution systématique aux chercheurs d’un statut de « fonctionnaire à vie » fonctionnaire à vie soit une bonne solution. Il me semble que, pour la plupart des chercheurs, des contrats pluriannuels pouvant être prolongés sur une vraie justification et dont la durée serait modulée selon la nature des recherches poursuivies serait la meilleure solution.

              Il s’agit de tendre vers le meilleur équilibre possible entre stabilité des situations individuelles (il faut une certaine sécurité matérielle pour pouvoir se livrer à des activés de recherche) et efficacité de la recherche car, comme tous les utilisateurs de crédits publics (autrement dit, de l’argent du peuple, les chercheurs doivent rendre compte périodiquement de la bonne utilisation de ces moyens.

              Encore une fois, n’étant pas spécialiste en la matière, je pose surtout des questions et formule certaines hypothèses : en tout cas, la situation actuelle au CNRS est loin d’être satisfaisante car son mode de gestion, notamment l’extrême rigidité et l’opacité créées par la généralisation du statut de fonctionnaire, entraîne des abus dont il faut rendre compte et qui doivent être corrigés.

              • Merci pour votre réponse, très argumentée ! Je vais essayer d’apporter un peu de mon expérience personnelle (je suis chercheur CNRS en sciences dites ‘dures’):

                1) C’est assez difficile de conclure. Il y a effectivement quelques cas isolés de personnes qui ne font plus grand chose. Ceci alimente le moulin libéral… Mais, je me répète, on reste dans l’exception d’après mon expérience personnelle. Par ailleurs, pour les appuis techniques, il est indispensable d’avoir du personnel qui reste en place de nombreuses années, voire plusieurs dizaines d’années. Certains ont un niveau d’expertise tel que les perdre peut s’avérer dramatique pour un laboratoire. Avec un contrat à terme, on peut imaginer ces personnes se faire débaucher, alors que le statut de fonctionnaire peut les inciter à rester (plus que le salaire, qui n’est pas très élevé). Pour les administratifs, le milieu de la recherche croule sous la bureaucratie, imposée généralement par le ministère, les régions, etc… Mais comme l’embauche de fonctionnaire est très difficile, on embauche massivement des CDD courts. Ces personnes passent la moitié de leur temps à se former aux nombreux outils (complexes) de gestion, et ensuite généralement ils partent ailleurs. L’efficacité est loin d’être au rendez vous. A mon avis, le statut actuel est la seule manière de recruter des gens compétents, au vu des salaires proposés. Donc pour des contrats longs, il faudrait que les salaires soient plus élevés. Comme en Allemagne pour reprendre votre exemple. Par ailleurs, en Allemagne comme en suisse, il est beaucoup plus facile de passer du public au privé (et vice versa).

                2) Le métier de chercheur peut être très différent d’une discipline à l’autre. Dans mon domaine, le métier de chercheur comporte plusieurs facettes, et en fonction de l’âge on fait des choses différentes. Un chercheur plus agé a en général une implication supérieure en gestion et évaluation de la recherche (direction d’équipe ou de laboratoire). Ceci peut apparaitre comme une baisse de productivité individuelle, mais c’est grâce à cela que les ‘jeunes’ chercheurs ont le temps d’être plus productifs. Encore une fois, je pense que la vision externe du CNRS est assez caricaturale et caricaturée. On imagine des chercheurs un peu iconoclastes faisant des recherches apparemment inutiles dans des domaines farfelus. Ce n’est pas ma réalité. Par exemple, dans mon labo, la majorité des recherches concernent des aspects industriels à plus ou moins long terme.
                Donc je ne sais pas s’il est souhaitable qu’un chercheur le soit à vie. En ce qui me concerne, je n’ai pas envie de faire autre chose, et je suis encore très productif. Je connais beaucoup de chercheurs étrangers, d’excellent niveau. Ils sont tous chercheurs à vie pour la plupart (pas nécessairement statutairement mais dans les faits oui), il n’y a pas d’exception francaise dans ce domaine.

                3) Il n’y pas de solutions miracles. Au niveau national (et international) j’évalue des travaux et des demandes de financements émanant de personnes que je connais généralement (c’est normal nous nous croisons en conférences vu que nous travaillons sur des sujets proches). Ce n’est pas un système francais. Tous les pays fonctionnent ainsi. Donc il y a forcément un peu de copinage, c’est humain. Toutefois, comme les évaluations sont anonymes, je n’hésite pas à ne pas recommander un travail peu convaincant, même si je connais bien le chercheur. La seule solution c’est l’éthique. J’insiste sur ce point, il est primordial. Et avoir un salaire et un statut qui dépendent peu des ‘performances’ (un peu quand même pour l’avancement de grade) incite moins à la tricherie et au copinage.

                4) On en revient au point 1. Avoir des contrats longs pour les chercheurs me semblent possible, comme dans pas mal de pays. Mais à ce moment la, il faut tout ajuster comme dans ces pays. Donc adapter les salaires, plus faibles que dans les pays aux PIB équivalents. Et faire en sorte qu’il soit plutôt facile de renouveler ces contrats longs. Franchement, je pense que ceci va coûter bien plus cher que le fonctionnement actuel.

                • @YJ : merci beaucoup de cette réponse courtoise, honnête, détaillée et claire : des échanges comme cela, j’en redemande ! Même si je dois relire vos propos et réfléchir encore, j’ai d’ores et déjà appris beaucoup de choses et, plus que jamais, je me garderai des affirmations péremptoires.

                  Cordialement,

    • jacques lemiere
      4 avril 2021 at 9 h 27 min

      On va faire simple …. quelle est la foutue mission publique du cnrs ou pourquoi vous acceptez qu’un type quelconque , par exemple un flat earther soit forcé de payer le salaire des chercheurs du cnrs ????
      répondez donc à ça sans considerations arbitraires sur ce que doit être une société et ce que doivent penser les gens.

      • L’existence du CNRS et de toute la recherche publique en général est un choix politique. Nous ne sommes pas obligés de financer la recherche en tant que nation. Néanmoins, tous les pays les plus avancés le font (et avec plus de moyens relativement à la France pour la plupart), il y a sûrement une raison. Cherchez bien….

        Si vous ne voulez pas que le simple citoyen paye pour cette recherche, libre à vous, votez pour un parti en accord avec cette idée.

        PS que les « flat earther » contribuent à la recherche ne me gêne pas, bien au contraire…

  • Privatiser le CNRS peut-être pas, le supprimer non plus puisque certains bons chercheurs y trouvent un cadre favorable, mais lui retirer son monopole, même pour la recherche fondamentale, est nécessaire parce que son style bureaucratique, son recrutement très consensuel, son attachement aux sujets à la mode sont trop dissuasifs pour les candidats les plus indépendants et originaux qui n’ont d’autre choix que de devenir plombiers ou de s’exiler vers la concurrence étrangère où ils font merveille.

  • Les commentaires sont fermés.

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