Doit-on bâtir une cathédrale pour donner un sens à son travail ?

Les responsables qui se débattent pour créer une noble raison d’être, une cathédrale, en pensant que cela résoudra le problème du désengagement de leurs collaborateurs doivent s’attendre à de cruelles désillusions.

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Peterborough cathedral by Gary Campbell Hall (creative commons) (CC BY 2.0)

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Doit-on bâtir une cathédrale pour donner un sens à son travail ?

Publié le 20 janvier 2021
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Par Philippe Silberzahn.

C’est entendu, notre époque est en recherche de sens, du moins c’est ce qu’on répète à l’envi aussi bien dans les entreprises que dans la société dans son ensemble. L’absence de sens conduit au désengagement et les directions des ressources humaines des grandes entreprises sont lancées dans une grande course pour recréer du sens sous la houlette de dirigeants visionnaires.

L’idée est qu’une vision ambitieuse, une noble raison d’être, un grand récit, donneront un sens aux âmes en errance. Cette idée est bien traduite par une fable fameuse, celle du tailleur de pierres qui construit une cathédrale, motivé par quelque chose de plus grand que lui.

Toute séduisante qu’elle soit, cette fable joue pourtant sur des ressorts très contestables et le fait qu’elle soit devenue une référence obligée des séminaires de motivation est regrettable. Non, il n’est pas nécessaire de bâtir une cathédrale pour donner un sens à son travail.

La fable est connue : un voyageur arrive sur le chantier d’une cathédrale. Il avise un ouvrier et lui demande ce qu’il fait. « Je taille des pierres » répond-il sans enthousiasme. Il avise un second ouvrier et lui pose la même question. « Je construis un mur » répond celui-ci. Enfin, il pose aussi la question à un troisième ouvrier. « Je bâtis une cathédrale ! » répond-il avec enthousiasme.

Cette fable est une légende urbaine, faussement attribuée à Charles Péguy. Elle est devenue une référence de tous les programmes de motivation et de nombreux coaches. Elle aussi évoquée par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik dans son ouvrage Parler d’amour au bord du gouffre qui en fait la lecture suivante :

« Le caillou dépourvu de sens soumet le malheureux au réel, à l’immédiat qui ne donne rien d’autre à comprendre que le poids du maillet et la souffrance du coup. Alors que celui qui a une cathédrale dans la tête transfigure le caillou, il éprouve un sentiment d’élévation et de beauté que provoque l’image de la cathédrale dont il est déjà fier. »

Un dualisme irréel

Étrange pensée dualiste qui veut qu’entre le caillou et la cathédrale il n’y ait rien.

Que le caillou soit dépourvu de sens, c’est une évidence ; mais ce n’est pas de caillou dont il est question ici, c’est du travail de l’homme sur le caillou. Un ouvrier peut évidemment éprouver « un sentiment d’élévation et de beauté que provoque l’image de la cathédrale dont il est déjà fier » mais est-ce nécessaire pour qu’il donne un sens à son travail ? Rien n’est moins sûr, car pourquoi ce travail ne pourrait-il pas avoir un sens en lui-même ? Pourquoi le sens de notre travail devrait-il nécessairement venir de l’extérieur, comme une sorte de supplément d’âme ?

Ce sens peut parfaitement venir du travail lui-même : le plaisir du geste, la satisfaction de réussir le découpage de la pierre, de s’améliorer de jour en jour, de maîtriser une technique complexe, d’être reconnu par ses pairs ou ses clients pour la qualité de son travail, le plaisir de travailler au sein d’une équipe et de la voir fonctionner et accomplir un résultat collectif, si bassement matériel qu’il soit jugé par les professeurs de morale.

J’ai moi-même souvent éprouvé ce sentiment indéfinissable de grande satisfaction dans des tâches par ailleurs assez prosaïques. Et donc, entre le caillou dépourvu de sens et la cathédrale qui peut en fournir un se trouve le travail qui en fournit de par sa nature même. L’homme n’est donc pas condamné à choisir entre la misère du caillou et l’exaltation de la cathédrale.

D’ailleurs on se rappelle sans doute une citation qui ressemble fort à notre fable. Elle est attribuée à Saint-Exupéry (mais probablement apocryphe) :

« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose. Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. »

C’est joli mais c’est incompréhensible. Si tu veux construire un bateau, trouve de bons ouvriers et un bon architecte, pas des rêveurs. La naïveté romantique est certainement plaisante, la phrase est jolie, et le poète a le droit de glorifier les rêveurs, mais retrouver ce type de citation dans des écrits de management est pour le moins inquiétant. Celui qui veut construire un bateau serait bien avisé de ne pas s’en inspirer sinon je ne monterais pas dans celui-ci.

La cathédrale : une hiérarchie de valeurs anti-humaniste

Il y a une seconde dimension problématique dans la fable de la cathédrale. C’est que bien évidemment on parle d’une cathédrale, et pas d’une boulangerie ou d’un égout.

Imaginez qu’elle se termine avec un ouvrier qui énonce fièrement : « Moi, Monsieur, je construis un égout ! » Elle tomberait sans doute à plat. On ne peut être fier de construire un égout enfin voyons ! Elle fonctionne parce qu’implicitement, nous avons une hiérarchie de valeurs qui place une cathédrale très haut au-dessus d’autres bâtiments, notamment ceux du monde dit matériel comme une boulangerie, ou pire encore des égouts ou des urinoirs.

Il y a ici un vilain petit modèle mental sous-jacent d’une hiérarchie des respectabilités : bâtir une cathédrale c’est plus noble que bâtir une boulangerie, et ce parce que le spirituel est supérieur au matériel. Plus que cela, le monde marchand et matériel ne peut aucunement être spirituel, il est donc moralement inférieur.

Le modèle mental qui sépare les deux, et les hiérarchise, n’est pourtant rien d’autre que cela, un modèle mental, c’est-à-dire une croyance. Elle est légitime, mais elle n’est pas universelle, elle est donc contestable.

D’ailleurs quiconque le connaît sait que le monde marchand et matériel est très spirituel. Avec son air de fausse évidence, ce qu’on essaie de nous imposer avec cette fable, c’est une façon hiérarchisée et moralisante de voir le monde.

C’est une vision héritée de l’ancien régime, un régime d’ordre et de castes, de nobles et d’ignobles. Le malheureux ouvrier serait soumis au réel, mais est-ce pire que d’être soumis à l’irréel, à supposer qu’il soit soumis à quelque chose ?

Misère du constructeur de cathédrale

La troisième dimension problématique de cette fable c’est qu’on peut œuvrer à la construction d’une cathédrale et pourtant être misérable, notamment si les conditions de travail sont mauvaises.

Je ne crois pas que les esclaves qui ont construit le pont du Gard, une des merveilles du monde, aient éprouvé un sentiment d’élévation et de beauté dans leur travail, et si ça avait été un édifice religieux ça n’aurait rien changé à leur misère.

Nombre de mes étudiants sont partis rejoindre des ONG, pleins de nobles ambitions, de belles cathédrales en construction, pour en revenir dégoûtés par ce qu’ils ont vu sur le terrain, et nous connaissons tous des cadres travaillant dans de belles entreprises à la raison d’être évangéliquement irréprochable qui pourtant ne sont pas heureux.

À l’inverse, Morning Star, l’entreprise citée en exemple par Frédéric Laloux dans son ouvrage Reinventing organizations comme un modèle où l’engagement des collaborateurs est très élevé et la satisfaction au travail très forte, produit… de la purée de tomates.

On peut être un tailleur de pierres, voire un casseur de cailloux ou un producteur de purée de tomates heureux et épanoui, avec un travail ayant un véritable sens, sans avoir de cathédrale en tête. Construire un mur pour garder des vaches peut avoir autant de sens que construire une cathédrale.

Il n’y a aucune raison de penser que l’un est nécessairement moralement supérieur à l’autre, même si nous avons été formés et déformés à penser le contraire.

Il ne s’agit pas de dire qu’il ne faut jamais mobiliser les gens sur un projet ambitieux, sur quelque chose qui les dépasse. Il existe bien sûr des cas où la cathédrale peut être vecteur d’ambition.

On l’a vu avec l’engagement dans la Résistance ou avec la mobilisation des personnels soignants au plus fort de la crise de la Covid. Sans doute, avoir « une cathédrale dans la tête transfigure le caillou », mais il est faux de dire que seul l’objectif de la cathédrale donne un sens au travail sur le caillou ou que cette transfiguration est nécessaire pour créer du sens.

Mais tout le monde n’est pas motivé par la même chose. Certains rejoindront une organisation en raison du noble but qu’elle poursuit, c’est notamment le cas du secteur associatif. Vous vous engagez avec les Restaurants du cœur parce que distribuer des repas à des personnes qui ont faim a un sens pour vous, c’est votre cathédrale.

D’autres s’épanouiront dans une équipe commerciale où règne une forte émulation et où l’obtention d’un contrat procure joie et fierté, sans que le produit ou service vendu ne soit considéré comme ayant la moindre valeur métaphysique.

Les légions de responsables de ressources humaines qui se débattent pour créer une noble raison d’être, une cathédrale, en pensant que cela résoudra le problème du désengagement de leurs collaborateurs doivent s’attendre à de cruelles désillusions.

Retour vers soi-même

Le sens de notre travail est important mais il n’est pas nécessaire d’aller le chercher à l’extérieur de nous-mêmes par une recherche transcendantale, un supplément d’âme.

Penser que notre travail ne peut avoir de sens que lorsqu’on bâtit une cathédrale c’est nous condamner à la misère morale car il se construit peu de cathédrales. C’est un impératif épuisant, un idéal inatteignable et donc destructeur.

C’est voir l’homme comme un simple moyen d’atteindre une fin idéale au lieu de le voir comme une fin. C’est une vision anti-humaniste. Et comme l’humanisme, il faut au contraire opérer un grand retour de l’extérieur vers l’intérieur et permettre à chacun de donner le sens qu’il souhaite à son action, et de cocréer ce sens collectivement, sans considérer comme une nécessité que cela passe par une cathédrale.

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  • J’applaudis cet excellent article des deux mains et des deux pieds, je ne trouve rien à ajouter, rien à enlever. On devrait le donner en sujet d’étude dans tous les lycées de France et de Navarre, tellement il tombe juste pour réfuter tous les préjugés négatifs contre l’entreprise, le travail, et le savoir-faire manuel. Un parfait sujet de bac aussi bien en économie qu’en philosophie.

  • Un excellent article !

    Concernant le premier point évoqué, le sens du travail que l’on peut trouver aussi bien dans le plaisir du geste que dans l’œuvre accomplie : Aristote faisait lui aussi une distinction similaire entre la « praxis » et la « poiésis ».

  • Très bel article !

  • Pour moi le travail c’était pour faire mieux vivre ma famille. Ce ne fut pas toujours facile et il y a même eu des moments très pénibles mais j’ai toujours essayé d’enrichir mes taches pour y trouver du plaisir et de la satisfaction… J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont poussé à faire quelques études et si j’étais dans un bureau j’ai toujours eu beaucoup de plaisir à travailler avec mes mains. J’ai rencontré des gens pas très diplômés mais qui avaient des mains en or et je les trouvais admirables.

  • Pour moi « donner du sens » n’a pas de sens. Ce n’est qu’un slogan péroré dans les entreprises sans explications et non adapté à tous les emplois. Enfin les entreprises de formation des têtes hiérarchiques ont trouvé un bon filon d’or.

  • C’est la recherche de la valorisation par la notoriété (vu à la télé, chefs d’œuvres grandioses, 1000 publications dans des revues internationales à comité de lecture, …) qui obsède les ambitieux qui n’ont pas une très bonne opinion d’eux-mêmes.
    D’autres aiment la discrétion, la découverte d’un petit trésor, la solution d’un beau problème qu’on ne révèle pas, un procédé de fabrication qu’on garde secret.
    Sagesse de l’inventeur solitaire, impénétrable, exigeant mais immunisé contre le jugement d’autrui.

  • La quête de » l’inaccessible étoile » est inhérent à l’homme. Toute action ne peut qu’être orientée « cathédrale » ou Polaris ou n’importe quoi d’autre, avec un autre nom, qui exprime un dépassement de soi, une transcendance, une aspiration supérieure.

    Règle de base rappelée par le recours à l’image de la cathédrale des conseils en management : ne jamais dénier à autrui la grandeur de ses aspirations et ne pas s’en laisser priver.

    Autrement dit tout travail ne peut être accompli que s’il comporte une dimension sacrée ; et tout travail est éligible (il n’y a pas de sot métier dit la sagesse populaire). D’ailleurs, si le libéralisme est en échec, c’est parce qu’une liberté qui n’est pas orientée cathédrale ne peut apporter aucune satisfaction : sur la durée, cette liberté ne tient pas et elle se perd, car elle tourne à vide et épuise la motivation.

  • On peut se demander en effet quelle gueule aurait une cathédrale dont les ouvriers qui l’ont construite (ou tenté de le faire), ne connaissent pas les gestes basiques de leur profession, n’y excelle pas, et n’y prennent aucun plaisir. Il y a toujours qqes virage à bien négocier avant d’atteindre la route qu’on aperçoit à l’horizon. L’art du geste est probablement plus important d’ailleurs que l’image du but à atteindre. Les japonais (tai-chi, calligraphie, tir à l’arc etc) et les golfeurs l’ont bien compris. Les maçons aussi.

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