Les géants du Net contre Trump : la guerre culturelle devient partition

Donald Trump crédits Gage Skidmore (CC BY-SA 2.0)

L’anti-trumpiste ne reconnait plus le trumpiste comme faisant partie de la même communauté de citoyens raisonnables, et vice-versa. C’est pourtant cette reconnaissance qui est au cœur de la société libérale.

Par Frédéric Mas.

Durant la première décennie après l’établissement de la République romaine en 509 avant Jésus-Christ, le petit peuple opprimé et méprisé par une aristocratie patricienne majoritaire au Sénat décide de déserter Rome et de se retirer sur le Mont Sacré.

Là, il célèbre ses propres Dieux et finit par créer ses propres institutions, les tribuns, que les patriciens seront bien obligés d’accepter pour éviter la disparition définitive de la République. Pour Machiavel, de cette tension entre patriciens et plébéiens est née la liberté politique1.

En 2021, à l’ère de l’économie de l’information et des médias numériques, une partie des électeurs et sympathisants de Donald Trump, mais aussi des conservateurs plus classiques ou des libéraux, menacent de quitter les réseaux sociaux dominants pour se réfugier sur d’autres réseaux alternatifs.

Pour eux, il s’agit de trouver un nouvel espace plus propice à une liberté d’expression qu’ils jugent menacée par des GAFAM plus soucieuses d’éliminer des fake news qu’elles trouvent toujours du même côté. Toujours selon eux, les géants de la tech ne font plus mystère de leur agenda politique progressiste agressif.

Les nouveaux plébéiens

Comme les plébéiens, ils se sentent opprimés et méprisés par les nouveaux patriciens que sont les élites progressistes, qui cumulent capital économique, politique et culturel. Celles-ci sont aux commandes à Washington, dans les médias et dans la Silicon Valley, elles sortent des meilleures universités et se sentent investies de la mission sacrée d’éclairer un peuple américain ignorant, idiot et voué à disparaître de toute façon.

Comme les plébéiens, la réponse conservatrice à ce sentiment de mépris se traduit par la volonté d’investir dans des institutions parallèles, plus libres, moins attentatoires à la vie privée et surtout à la liberté de s’exprimer sous toutes ses formes. Parler, Mewe ou Gab sont en quelque sorte leur Mont Sacré, où ils peuvent s’adonner à leurs Dieux et célébrer leurs propres héros.

C’est que la suppression du compte Twitter du président Donald Trump a donné le ton de la nouvelle ère numérique qui s’ouvrait devant nous. Certains se sont scandalisés de cette atteinte à la liberté d’expression, ou encore du double standard observé entre le compte du président des États-Unis et d’autres chefs d’État de régimes dictatoriaux qui n’ont jamais été inquiétés pour leurs positions violentes et liberticides.

D’autres ont applaudi à l’initiative morale de Twitter.

Entreprise privée modérant sa propre plateforme en fonction de sa propre charte éthique, Twitter a fait sauter le compte de l’une des plus grandes menaces existantes pour la démocratie américaine, comme l’a démontré le pitoyable assaut des ultras du président la semaine dernière à Washington.

On imagine que le geste éthique des entreprises du net est aussi motivé par le souci de ne pas trop vexer les nouveaux maîtres de Washington. Le régulateur aurait tôt fait de pondre une nouvelle taxe ou des lois anti-trust pour domestiquer les récalcitrants.

Dans tous les cas, la place des GAFAM comme la nouvelle forme de capitalisme qu’elles représentent dans le fonctionnement de la démocratie américaine pose question. Assisterions-nous à la décorrélation définitive entre une nouvelle forme de capitalisme de surveillance et les vieilles institutions démocratiques et libérales ? La question reste pour le moment ouverte.

Punition des déplorables et rejet des élites progressistes

L’affaire ne s’arrête pas là : la gauche veut punir la droite, et la droite s’enferme dans sa colère et le rejet des élites. La montée aux extrêmes est en train de réduire toute position intermédiaire ou nuancée en miettes.

Parler, le réseau social favori de la droite américaine, devenue le refuge non seulement des trumpistes, mais aussi de tous ceux fatigués de la modération jugée biaisée des Twitter ou Facebook, a été banni par Google, Apple et Amazon. Ce matin, il était hors ligne. Les géants de la tech s’engagent contre Donald Trump, mais aussi pour faire disparaître le trumpisme. Ou tout ce qui peut lui ressembler de près ou de loin.

Forbes, le célèbre magazine économique new-yorkais, a mis en garde solennellement les entreprises qui chercheraient à embaucher les anciens collaborateurs de Trump. En novembre dernier, un cacique du parti démocrate s’interrogeait déjà gravement : comment va-t-on faire pour « déprogrammer » des dizaines de millions d’Américains qui ont choisi Donald Trump ? À ses yeux la situation était similaire à la dénazification de l’Allemagne d’après-guerre ou de démocratisation du Japon à la même période. Rien que ça.

Les défections au sein du Parti républicain se multiplient depuis que le président a totalement perdu sa crédibilité après les événements de Capitol Hill. L’ancien gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger, a même brandi son épée de Conan le Barbare devant les caméras pour condamner les excès du trumpisme insurrectionnel. À la parodie lugubre de coup d’État répondent les fanfaronnades d’un vieil acteur fatigué.

Les trumpistes ne doivent pas seulement être ostracisés sur la toile, mais aussi dans leurs carrières professionnelles. La cancel culture doit battre son plein pour faire disparaître les vestiges d’une présidence vécue comme un affront pour l’ensemble de l’establishment progressiste qui domine le pays.

Le débat public n’est plus une conversation entre citoyens, mais un club privé entre gens bien éduqués et conscients des vrais enjeux qui mènent le monde : l’écologie, la justice sociale, la défense des minorités, et éventuellement la guerre contre ceux qui ne sont pas d’accord.

Le sentiment d’injustice s’intensifie

À droite, le sentiment d’écœurement et d’injustice n’a fait que s’intensifier. Les derniers événements visant à invisibiliser en masse tout ce qui peut s’apparenter au clan du Président sortant ne fait qu’apporter de l’eau au moulin complotiste, nihiliste et quasi-insurrectionnel d’une partie d’entre eux.

Pourquoi les médias et les élites condamnent des méthodes qu’ils approuvaient ou excusaient pendant tout le mandat de Trump ? Les manifestations violentes, qu’elles soient antifas ou inspirées par Black Lives Matter, la campagne contre des statues considérées comme des symboles d’oppression, qui s’est fini en procès en règle contre toute l’histoire des États-Unis, tout cela n’apparaît jamais dans les propos des nouvelles élites progressistes. Qui se souvient de la campagne de dénigrement de Brett Kavanaugh ? Des menaces d’invasion faites contre le Capitole s’il était investi à la Cour suprême ?

Tout ceci les fait relativiser l’intrusion du dernier carré trumpiste au sein du Capitole. Ils ont oublié que le monde entier les regardait, et qu’en affaiblissant le symbole, ils avaient affaibli la démocratie américaine elle-même, et cela au plus grand bénéfice d’ennemis qu’ils s’étaient jurés de combattre.

La lutte pour la reconnaissance

Comme au moment de la sécession de la plèbe, ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est la lutte pour la reconnaissance entre deux factions identitaires qui ne se reconnaissent aucune légitimité morale. L’existence même du trumpisme est vécue par une partie de la population américaine, celle des minorités, comme une oppression systémique et la preuve vivante de la perpétuation d’un système qui en font des citoyens de seconde zone.

L’existence même du progressisme anti-Trump diffus qui innerve médias, universités et états-majors politiques, est vécue par une partie de la droite toutes tendances confondues comme une guerre ouverte contre ce qu’elle est et ses valeurs.
Tous s’accusent d’avoir perdu la raison.

Choix moral et liberté politique

Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’individu porteur de choix moral qui est nié et dont on demande l’exclusion de la communauté, réelle ou virtuelle. L’anti-trumpiste ne reconnait plus le trumpiste comme faisant partie de la même communauté de citoyens raisonnables, et vice-versa. C’est pourtant cette reconnaissance mutuelle entre citoyens qui est au cœur de la société libérale.

Pour Francis Fukuyama, qui se place dans le sillage de Hegel plutôt que de celui de Hobbes ou Locke, le libéralisme est interprété comme « la poursuite de la reconnaissance rationnelle, c’est-à-dire la reconnaissance sur une base universelle selon laquelle la dignité de chaque personne comme être humain libre et autonome est reconnue par tous2. » Là où la société se morcelle en clans et en factions, l’irrationalité réapparaît et le libéralisme s’évapore. Le risque est aujourd’hui plus grand que jamais en Occident, et pas seulement sur le net.

Comme le disait Machiavel, c’est de la tension permanente entre patriciens et plébéiens que sont nées les institutions libres de la République romaine.

Il ajoutait cependant que les aspirations des peuples libres pouvaient se révéler fausses : « Si ces idées sont fausses, il y a le recours aux assemblées, où peut apparaître un homme de bien qui, par son discours, leur fait sentir leur erreur. Comme le dit Cicéron, les peuples, quoique ignorants, sont capables d’apprécier la vérité et ils s’y rendent aisément quand elle leur est présentée par un homme qu’ils estiment digne de foi. »

Qui aujourd’hui, au sein de la République américaine, sera suffisamment digne de foi pour convaincre les frères ennemis de protéger la liberté contre leurs propres passions destructrices ?

  1. Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, IV.
  2. Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992, p234.
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