Légion d’honneur au président Sissi : de quels Hommes la France défend-elle les droits ?

Julian Assange by Anarchimedia(CC BY-SA 2.0) Image adapted from Videoconferencia con Julián Assange-Foro Cultura Digital by Secretaría de Cultura de la Nación is licensed under CC BY-SA 2.0 — Anarchimedia, CC-BY

Aujourd’hui, le président Sissi soupçonné de bafouer les droits humains est honoré pour raisons diplomatiques par le pays des droits de l’Homme.

Par Louise Alméras.

Le 7 décembre dernier, l’Élysée semblait bien appartenir au monde des morts, comme d’autres jours, en recevant le président al-Sissi pour le décorer de la Légion d’honneur.

Selon la mythologie grecque, rappelons-le, l’Élysée est le lieu des Enfers où les âmes vertueuses se retrouvent après leur mort. Les héros établis par le monde, aujourd’hui, s’y retrouvent également, faisant penser parfois aux Enfers de la culture chrétienne.

À l’Élysée, comme à l’église, on voit passer les pécheurs et les saints. Là, honneurs et gloires, ici pardon et charité aux âmes belliqueuses. On n’a donc pas le même œil pour regarder l’étoffe, qu’elle soit celle d’un pécheur ou celle d’un héros. Mais il se trouve parfois que les deux se confondent.

Une légion d’honneur controversée

Ainsi de la plus haute distinction nationale, censée récompenser les services émérites rendus à la Nation. L’attribution de la plus haute distinction de la Légion d’honneur aux chefs d’État, estimée protocolaire depuis Napoléon en 1802, est pour sa part avant tout diplomatique et symbolique.

Mouammar Kadhafi et Nicolae Ceaucescu l’ont eux-mêmes reçue malgré leurs hauts faits criminels. L’insigne aurait-il fait office d’absolution ? Seul Bachar Al-Assad a été forcé de restituer sa distinction en 2018, défendu de toute relation diplomatique avec la France.

Pourtant, quand le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi est fait grand’croix de la Légion d’honneur en toute discrétion au palais de l’Élysée, cela ne passe pas auprès de tous.

L’intellectuel italien Corrado Augias s’est immédiatement défait de sa Légion d’honneur, reçue en 2007, pour faire montre de son désaccord :

« À mon avis, le président Macron n’aurait pas dû concéder la Légion d’honneur à un chef d’État qui s’est objectivement rendu complice d’atroces criminels. Je le dis pour la mémoire du pauvre Giulio Regeni (Italien enlevé par les services de renseignement égyptiens, mort en 2016 des suites d’actes de torture, NdA), mais aussi pour la France, pour l’importance que cette distinction représente encore, deux siècles après avoir été instaurée. »

D’autres intellectuels italiens ont suivi son geste. Ce sont les seuls. Le sont-ils aussi à attacher de l’importance à l’honneur de la France ?

L’information a seulement été mal digérée par la presse française qui n’avait pas été prévenue de l’évènement. Même si Libération n’a pas hésité à évoquer le « déshonneur » de cette décoration.

La France pays des droits de l’Homme ?

Mais si la geste diplomatique, avec ses apparats, ses nécessités et ses contradictions, éveille aujourd’hui la colère, c’est sans doute à cause de la perte de valeurs et de sens allant crescendo depuis un temps certain à bien des niveaux.

Certes, chaque pays doit faire son possible pour préserver ses liens diplomatiques, certes, la coutume dédouane d’une intention délibérée. Mais jusqu’à un certain point. Et ce point-là, avec le maréchal Sissi, semble dépasser la limite.

La Légion d’honneur finit par menacer de devenir un objet d’apparat ; pire, un miroir aux alouettes fait de lâcheté et de fausse bravoure pour sauver la face, au risque de perdre son âme. Fût-elle symbolique, l’âme de la France a autrefois été évoquée dans la bouche de certains.

Et elle compte toujours. L’attribution de la Légion d’honneur à Arnaud Beltrame il y a deux ans le prouve. Aujourd’hui, un président Sissi largement soupçonné de bafouer les droits humains (on parle de près de 60 000 prisonniers politiques dans son pays) est honoré pour raisons diplomatiques. Et ce par le pays des droits de l’Homme.

Tandis qu’un homme tel que Julian Assange, dont le prochain procès en extradition se tiendra le 4 janvier 2021, n’intéresse pas la France qui lui refuse le droit d’asile. Ne parlons même pas des honneurs. Sans doute aussi pour raisons diplomatiques ?

 

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.