Noël en 1870 : une lugubre célébration pour Paris assiégé

Louis Emile Benassit (1833-1902), French soldiers during the winter of 1870, oil on panel, 34 x 26 cm Public Domain

Finalement, Noël 2020 n’est peut-être pas le pire qu’ait connu notre pays. Il y a 150 ans, nos compatriotes avaient bien des sujets de se lamenter.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Noël en 1870 tombe un dimanche. Paris est assiégé par l’armée allemande depuis 100 jours. Il fait excessivement froid. Ce froid exceptionnel dure depuis plusieurs semaines. Au 25 décembre le sol est tellement dur que le travail des tranchées est arrêté.

Finalement, Noël 2020 n’est peut-être pas le pire qu’ait connu notre pays. Il y a 150 ans, nos compatriotes avaient bien des sujets de se lamenter.

Noël en 1870 : pas une priorité

Pour les journaux parisiens, en tout cas, Noël n’est guère la priorité. Ce 25 décembre n’est jamais qu’un jour de guerre parmi d’autres. « Qui songe aux brimborions à l’heure qu’il est » lit-on dans Le Siècle (27 décembre 1870).

Les colonnes de la presse sont presque entièrement occupées par les informations militaires. Paris connait seulement depuis peu les détails des opérations militaires du début du mois de décembre. Depuis que la France a perdu ses deux armées organisées, l’une encerclée à Sedan avec Napoléon III et l’autre livrée par Bazaine à Metz, les Français ont tenté d’éviter l’inévitable.

Paris, qui subit depuis le 20 septembre 1870 un siège, est devenu le pôle central de la guerre.

Paris assiégé depuis 100 jours

Le gouvernement provisoire, aux mains des républicains, a tenté de lever des milices armées dans l’esprit de l’an II. Gambetta n’a cessé de payer de sa personne. Tous ses efforts tendant vers le même but, secourir la capitale. À la surprise des Allemands, une armée de la Loire s’est constituée, marchant sur Orléans qui est libérée le 10 novembre.

Ce succès éphémère se révèle vite illusoire. Les combats de Patay et Loigny, le 2 décembre 1870, remettent les pendules à l’heure. Dès le 5 décembre, Orléans est de nouveau aux mains des Allemands. L’armée des mobiles s’est brisée sur la puissance de feu d’une armée de métier.

La délégation du gouvernement provisoire, d’abord réfugié à Tours, a du gagner Bordeaux plus sûr. Six cents kilomètres séparent les deux capitales, une bien longue distance pour des pigeons voyageurs saisis par le froid.

Tout espoir de libérer Paris s’est évanoui. Les Prussiens ont choisi d’abord l’usure comptant sur la famine pour réduire la ville. Trochu se révèle parfaitement passif, l’armée de Paris se contentant de quelques sorties totalement inutiles. Le général ne croit pas à la réussite d’une percée et considère la capitulation inévitable. Mais il garde cette pensée pour lui et tient en public un discours de fermeté.

Fêter Noël en 1870 : 25 grammes de beurre par tête

Depuis le début du mois de décembre, la situation s’est beaucoup dégradée pour les Parisiens avec la hausse des produits alimentaires. Sans doute les boucheries ont-elles délivré le jour de Noël un peu de viande de bœuf, et non de cheval, et un peu de beurre demi-sel, 25 grammes par tête. Un luxe par les temps qui courent.

Le Figaro du 27 décembre, bien loin de ses anciennes préoccupations mondaines, s’intéresse à la « chasse aux aliments » : « Pour tout le monde, la halle est déserte. […] le céleri lui-même est devenu une rareté […] la volaille de plus en plus rare est aussi de plus en plus cher. Les oies et les dindons atteignent des prix fabuleux : de 80 à 90 fr. et ils sont mauvais. »

Et ce n’est pas le confinement mais le dénuement généralisé qui tue le secteur de la restauration : « Le nombre de restaurants diminue chaque jour et les meilleures maisons se demandent le jour si elles ouvriront le lendemain. »

L’Univers (26 décembre) sous la plume du farouche polémiste catholique Louis Veuillot, ironise : « Dans les dix ou douze articles dictés par la sanglante Noël de 1870, il apparaît surtout un vif regret de tant de boustifailles supprimées. »

Non seulement on ne peut plus bouffer mais on se gèle. Il n’y a plus ni gaz, ni charbon et le bois se vend à prix d’or.

Noël en 1870 : le Noël de César

Le Journal des Débats constate amèrement dans son numéro du 26 décembre sous la plume de Louis Ratisbonne :

« Aujourd’hui est né Celui que le monde a appelé le Sauveur du monde, et qui devait réunir les hommes dans un fraternel embrassement. Quel rêve et quelle distance du rêve à la réalité ! […] Il a dit deux paroles : « Charité et fraternité » qui sont tombées sur la terre comme deux gouttes de lait ; mais elles sont tombées sur la pierre dure, et le sang a continué de couler. Depuis le premier Noël, il faut même citer à l’actif de la civilisation un merveilleux progrès dans l’art de le verser par torrents. »

On se console comme on peut. Le républicain radical Camille Pelletan dans Le Rappel du 26 décembre écrit :

« Noël ! Pour les chrétiens, c’est une nouvelle année qui s’ouvre. Pour huit cent mille Allemands, elle nait froide, sur une terre gelée, sans abri, loin du pays, au milieu des balles qui sifflent et des obus qui éclatent. »

Eh bien, il sera gai leur réveillon

Le royaliste Francisque Sarcey dans Le Gaulois du même jour est dans la même tonalité. Pour lui, Noël en 1870 doit être le « Noël de la patrie ressuscitée » :

« La voilà donc arrivée cette fête de Noël que les Allemands avaient marquée comme le dernier terme de la guerre. Ils avaient d’abord parlé de la célébrer chez eux, dans leur famille : ils avaient ensuite rabattu de leurs prétentions. C’était chez nous, à Paris, qu’ils se promettaient de faire réveillon, en joyeux réveillon, disent les chansons soldatesques que nous avons confisquées dans la giberne des morts.

Eh bien ! Il sera gai leur réveillon.

Tandis que leurs femmes pareront mélancoliquement l’arbre de Noël, en l’absence du père, du mari, du fiancé ou du frère, et que les enfants tout tristes demanderont à la mère : Où est donc papa ? Et que fait-il ? 

[…] Nous non plus notre réveillon ne sera pas, cette année, animé de la joie bruyante qui en est la compagne ordinaire. Le dindon traditionnel manquera sur nos tables, et les chants des soupers n’éveilleront point le deuil de la nuit.

[…] En ce jour où naquit celui qui devait enseigner au monde que tous les hommes sont frères, nous pouvons, nous du moins, nous rendre ce témoignage que nous subissons une guerre aussi injuste qu’elle est cruelle ; que nous avons désiré, la paix ; que nous l’avons même demandée, et que nous ne continuons de nous battre que parce qu’un ennemi impitoyable nous a fait des conditions incompatibles avec notre honneur. »

Noël en 1870 : l’arbre de Noël est allemand

Il est vrai que, côté allemand, l’enthousiasme est bien retombé avec cette guerre qui n’en finit pas. Noël en 1870 est bien triste pour les centaines de milliers de soldats allemands qui ne bénéficient pas du menu réservé à leurs officiers. Le siège de Paris et la levée par Gambetta d’armées peu efficaces mais bien irritantes, au nord, à l’est, au sud de la Loire, ont assombri Moltke.

Le siège de la capitale française n’avait pas été prévu par l’état-major allemand. Pour pouvoir bombarder cette ville défendue par des fortifications, il faut acheminer difficilement et de loin d’énormes canons. Le bombardement n’aura pas lieu avant le début du mois de janvier.

Le Constitutionnel du 25 décembre 1870 nous rappelle combien Noël, tel que nous le célébrons aujourd’hui, était à l’époque une particularité allemande ou alsacienne :

« C’est ce soir la Weinachten, dit l’Avenir national, la fête si chère à l’Allemagne. Cette nuit, l’arbre de noël, resplendissant de lumières, orné de devises, de rubans, de fruits, de bonbons, de toutes les joies de l’enfance, abritera sous ses branches les cadeaux, les surprises que parents, enfants, amis, se ménagent les uns les autres avec un soin jaloux ; mais un voile de tristesse assombrira cette fête du foyer domestique, cette véritable fête nationale de l’Allemand, qui malgré son origine religieuse, confond dans un même sentiment les chrétiens de toutes sectes et jusqu’aux juifs eux-mêmes. »

Dieu est décidément allemand

Le même  journal ajoute :

« Parisiens, devenus soldats, fêtons aussi Noël à la façon qui nous sied aujourd’hui, c’est-à-dire en prenant l’anniversaire de la naissance du Christ pour la date de notre résurrection de patriotes, de citoyens et d’hommes libres ! Que le ciel exauce ce vœu qui doit être le vœu de tous : dans les sabots de Noël du Paris de 1870, que Dieu mette la victoire ! »

Mais le Ciel resta sourd aux prières des Français. Ce diable de Bismarck avait mis tout le monde dans sa poche, y compris le Bon Dieu.

Soutenons le petit commerce

Pour sa part, Le Petit Journal du 26 décembre 1870 se veut digne en ces temps difficiles :

« Que Paris célèbre dignement la fête de Noël en s’inspirant de la gravité des circonstances. Donnons aux nécessiteux, consolons les affligés, soignons les malades et prions pour tous. »

Pratique, le même journal consacre un entrefilet aux étrennes :

« Ne privons pas les enfants et les serviteurs de leurs étrennes. On donne du travail aux ouvriers et aux ouvrières qui fabriquent des jouets, on fait faire de petits bénéfices aux marchands déjà très éprouvés, et on ne prive pas les enfants de leurs joies habituelles et les serviteurs et les employés d’un supplément de ressources bien nécessaires en ce moment. »

Voilà qui sonne bien d’actualité en ce Noël 2020. Et relativise nos petits malheurs actuels.

Joyeux Noël, malgré tout…

 

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