Dumas à l’écran : la saga des Mousquetaires

Capture d'écran YouTube Les Trois Mousquetaires-Bande annonce VF-UGC Distribution

Voici un petit panorama des adaptations de l’œuvre d’Alexandre Dumas au cinéma. Aujourd’hui, les Mousquetaires.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Le nom de Dumas est indissociablement lié à celui des Mousquetaires. Alexandre Dumas est mort il y a 150 ans, le 5 décembre 1870. À l’occasion de l’anniversaire de la disparition de ce merveilleux conteur, je vous propose un petit panorama des adaptations de son œuvre au cinéma. Aujourd’hui, les Mousquetaires.

Alexandre Dumas a consacré trois romans à la destinée de d’Artagnan. Ils vont des débuts de ce Gascon gauche et sans le sou à la mort héroïque du maréchal de camp sous les murs de Maastricht. Si le premier roman, Les Trois Mousquetaires, a connu une grande fortune cinématographique et télévisuelle, il n’en va pas de même des deux autres.

Vingt Ans après, portrait d’une guerre civile qui oppose les anciens amis, n’a que peu tenté les adaptateurs.

Le Vicomte de Bragelonne, trop prolixe et décousu, n’a connu que des adaptations partielles. La mort des mousquetaires, qui n’avaient pas nécessairement bien vieillis, ne pouvait guère susciter l’adhésion d’un public attaché à l’image de joyeux lurons inséparables clamant : « Tous pour un, un pour tous ». Néanmoins, l’épisode du Masque de fer, qu’il était facile d’isoler du reste, par son sujet même, a suscité diverses variations parfois bien éloignées du texte de Dumas.

Beaucoup de d’Artagnan mais peu d’élus

Le personnage de d’Artagnan est plus difficile à interpréter qu’il ne semble. Son côté arriviste et soudard est généralement gommé. Il a pourtant existé de multiples d’Artagnan depuis la première adaptation par Méliès lui-même (1903).

Aucun acteur ne s’est réellement imposé dans le rôle. Ni Douglas Faibank, ni Don Ameche, ni Rossano Brazzi, ni Jacques Dumesnil, ni Mickey, ni Gene Kelly, ni Georges Marchal, ni Jean-Pierre Cassel, et moins encore les surfeurs californiens ou éphèbes androgynes des débuts du XXIe siècle n’ont pu s’emparer d’une figure ancrée dans l’imaginaire collectif.

Jean Marais aurait pu être l’acteur du rôle mais il n’a revêtu la casaque du mousquetaire que tardivement (« Ah, si vous m’aviez connu il y a vingt ans ») dans un Masque de fer (Henri Decoin, 1962) assez moyen et sans grand rapport avec Dumas.

Le roman de Dumas a pourtant été mis à toutes les sauces, y compris comique, chantée, fantastique et kung fu. À côté des films et séries traditionnelles, les mousquetaires ont fait l’objet de dessins animés et de comédies musicales. Nous laisserons de côté les versions animées destinées à un public très jeune pour nous centrer sur les principales adaptations françaises et américaines.

La plus fidèle adaptation des Trois Mousquetaires

Au lendemain de la Grande Guerre, deux films prestigieux sortent sur les écrans la même année 1921 des deux côtés de l’Atlantique.

Côté français, on a mis les moyens sous la houlette d’Henri Diamant-Berger. Douze épisodes d’une heure chacun permettaient de suivre très fidèlement le roman dans ses diverses péripéties. Le film a longtemps été considéré comme perdu, détruit par les Nazis pendant la guerre.

Nous connaissons aujourd’hui cette œuvre par un remontage très particulier effectué par les descendants de Diamant-Berger, peu intéressés de leur propre aveu par le cinéma muet. Ils ont adopté un format télévisuel de 14 épisodes de 26 mn soit la moitié de la durée originale. Les cartons ont été éliminés au profit d’un commentaire dit par Patrick Préjean. Cette modernisation contestable a du moins le mérite de faire revivre peut-être la meilleure adaptation française du roman.

Le dynamique Aimé Simon-Girard en d’Artagnan, l’Athos plein de noblesse de Henri Rollan, le Richelieu curieux d’Édouard de Max dominent la distribution. Comme toutes les productions françaises du temps, elle bénéficie de beaux décors naturels.

La caméra reste statique, les mouvements se limitant le plus souvent à quelques panoramiques. L’approche demeure toujours théâtrale, les personnages dans les plans rapprochés regardant en direction du spectateur. Dans les intérieurs, l’éclairage est parfois travaillé avec des clairs obscurs qui évoquent Georges de la Tour : ainsi les mousquetaires venant trouver le bourreau de Lille.

Henri Diamant-Berger devait tourner dans la foulée un Vingt Ans après que l’on aimerait bien voir. Et presque vingt ans après, il devait réaliser une version parlante des Trois Mousquetaires avec le même d’Artagnan et le même Athos, hélas bien lourde et bien bavarde.

Douglas Fairbanks en d’Artagnan

Côté hollywoodien, Fred Niblo s’était attelé à la tâche avec la grande star du film d’action, Douglas Faibanks. Ici bien sûr, l’œuvre y est moins respectée. Le scénario s’est sagement centré sur l’affaire des ferrets. Loin des frilosités d’un cinéma français encore archaïque, le montage et la mise en scène sont infiniment plus dynamiques.

Louis XIII et Richelieu trouvaient des interprètes idéals avec Adolphe Menjou et Nigel de Brulier. Le film s’ouvrait sur leur partie d’échecs. Votre reine est en danger notait avec suavité le cardinal pour mieux déclencher la jalousie royale.

On est surpris de reconnaître en Aramis le grassouillet Eugene Pallette dont la silhouette enveloppée et la voix éraillée devait hanter tant de comédies des années 1930. Pour le reste, les mousquetaires s’effacent derrière un Douglas Fairbanks survitaminé, plus voltigeur qu’escrimeur.

À la fin, Richelieu, joué, se montre généreux et pardonne à tout le monde : Constance se jette dans les bras de d’Artagnan et les quatre mousquetaires font leur entrée triomphale devant le roi et la reine. Ce travelling final sera repris dans la version fameuse de Sidney. À Hollywood, rien ne se perd, tout se transforme.

Douglas Fairbanks reprendra le rôle au crépuscule du muet dans un Masque de Fer très vaguement inspiré de Dumas. J’avais évoqué dans un autre article ce film très spectaculaire et visuellement superbe.

Entretemps, le français Max Linder, qui tentait une seconde carrière à Hollywood, avait parodié le film de Fairbanks dans L’Étroit mousquetaire (1923) en jouant sur les anachronismes. D’Artagnan y chevauchait une moto.

Le sommet du swashbuckler

Nous pouvons passer, sans nous arrêter, sur la plate version de 1935 du tâcheron Rowland V. Lee, handicapé par un d’Artagnan sans panache (Walter Abel) pour arriver à 1948. Hollywood nous offre sans doute la meilleure adaptation avec cette réalisation de Georges Sidney. Gene Kelly triomphe dans des scènes d’action réglées comme des ballets où l’humour côtoie sans cesse la performance chorégraphique.

Le scénario, très habilement écrit, réussit à faire tenir le maximum de matière en deux heures et maltraite moins Dumas que bien d’affligeantes productions françaises. Le technicolor flamboyant achevait de donner un côté album d’images à ce sommet du swashbuckler.

Vincent Price en Richelieu suave et Lana Turner en Milady forment un couple de « méchants » éclatants. L’actrice inaugure le règne des Milady blondes alors que le muet privilégiait les brunes en redoutables espionnes du cardinal. Van Heflin en Athos et Angela Lansbury, reine glaciale, complétaient parfaitement la distribution. Seul Frank Morgan, roi trop âgé et tremblant devant Richelieu, détonne vraiment.

La MGM, soucieuse de bonne moralité, empêche d’Artagnan de courtiser une femme mariée. Surtout, le studio conservateur supprime au maximum toute référence religieuse pour Richelieu, qualifié ici uniquement de duc et jamais de cardinal. Un prince de l’Église ne pouvait être un « méchant ».

La croix des casaques de ces gardes, caractéristiques des autres versions, est ici remplacée par le blason des Richelieu (d’argent à trois chevrons de gueule). Seuls le violet épiscopal et la pourpre cardinalice associés au personnage pouvaient faire soupçonner sa relation avec l’église catholique.

De cape et d’épée à la française

En 1953, André Hunebelle signait un gentil divertissement familial où Bourvil « bourvilait » à souhait aux côtés d’un Georges Marchal blondasse et quelconque. Seule originalité de l’adaptation, l’Athos sans éclat de Jean Martinelli y était éclipsé par l’Aramis élégant et perspicace de Jacques François. Gino Cervi jouait les utilités en Porthos, coproduction italienne oblige. Cette première adaptation française en couleurs n’est pas désagréable par ailleurs mais guère marquante pour autant.

On n’en dira pas autant du film de 1961 qui ne brille ni par sa fidélité à Dumas, ni par son interprétation. Sous la direction routinière de Bernard Borderie, les insignifiants Gérard Barray et Mylène Demongeot campent d’Artagnan et Milady.

Réduites à de médiocres péripéties, les aventures des mousquetaires ne se distinguent guère du tout venant de la production française des années 1960. Décors de carton pâte, costumes médiocres, dialogues à l’avenant, rien ne sauve cette « vision » si ce n’est Daniel Sorano en cardinal, le seul à donner un peu d’allure à l’ensemble. On peut éventuellement sourire au cabotinage de Jean Carmet en Planchet.

Qui trop embrasse

En 1969, sous le titre d’Artagnan, la télévision française (en coproduction avec les Italiens et les Allemands) s’efforçait d’embrasser la trilogie. Mais qui trop embrasse mal étreint. Le scénario se contente de retenir quelques moments des divers romans. Ni l’aimable Paturel en d’Artagnan, ni François Chaumette en Athos, ni Antonella Lualdi en Milady ne laissent un grand souvenir dans cette adaptation fauchée où les acteurs portent des costumes bien laids et plutôt fantaisistes et de curieuses perruques digne des sixties plus que du Grand siècle.

On peut sans doute regarder avec curiosité la troisième partie, une des rares versions de Vingt Ans après avec Denis Manuel en Mordaunt, le fils de Milady soucieux de venger sa mère. Mais, vraiment, pourquoi toujours choisir des vieillards pour incarner les rois, Louis XIII puis Charles 1er ?

Une nouvelle jeunesse avec Richard Lester

En 1973, Richard Lester allait dépoussiérer les mousquetaires et leur redonner une nouvelle jeunesse. Fidèle à une recette qu’il avait déjà expérimenté ailleurs, le réalisateur moulinait le roman à la sauce burlesque. Des gags (très) appuyés ponctuaient les diverses péripéties du roman.

Cette désinvolture apparente n’empêchait pas ce film en deux parties de suivre de près le texte. Un grand nombre d’épisodes sont repris. Ici, les duels tournent au combat de rue, âpres et violents. L’esprit chevaleresque n’en sort pas indemne.

L’humour britannique expliquait sans doute le choix des acteurs. Un ancien videur de boite de nuit au physique de circonstance (Oliver Reed) campait l’aristocratique Athos tandis qu’un acteur minuscule (Frank Finlay) se voyait confier le rôle du colosse Porthos.  Comme souvent au cinéma, le Richelieu était de grande classe, rien moins que Charlton Heston. Il était bien assisté, pour une fois, par un Rochefort de qualité, Christopher Lee, et la Milady exceptionnelle de Faye Dunaway.

Même Constance Bonacieux, réduite le plus souvent aux fonctions d’oie blanche niaiseuse, prenait chair avec Raquel Welch. Jean-Pierre Cassel, en autocrate futile et ennuyé, réussissait le meilleur Louis XIII depuis Adolphe Menjou. Mentionnons aussi le très beau Buckingham incarné par Simon Ward dont on comprend que Géraldine Chaplin en reine Anne ait pu tomber amoureuse.

Et d’Artagnan ?

Je n’ai rien dit de d’Artagnan. Il est vrai que le naïf Michael York peine à exister face à des « méchants » bien plus intéressants. Avantage de cet inconvénient, son personnage n’éclipse pas les trois autres mousquetaires.

Les décors naturels et le violent soleil, le tout très espagnol, s’accordaient cependant mal avec une intrigue se déroulant dans le nord de la France et en Angleterre. On ne saurait tout avoir.

Lester reviendra aux mousquetaires avec une adaptation de Vingt Ans après moins réussi en 1989. Dans ce Retour des mousquetaires, on croise de nouveau Jean-Pierre Cassel, cette fois sous les traits de Cyrano de Bergerac. Philippe Noiret prête sa bonhomie à Mazarin mieux traité que dans le roman. Ayant tué bêtement Rochefort dans le premier film, Lester doit le ressusciter sans rime ni raison pour mieux le faire mourir une nouvelle fois. Christopher Lee se traîne comme un vampire dérangé dans son sommeil. Ils ont bien vieilli nos mousquetaires et cela se ressent sans doute. Le cœur n’y est plus.

Les Mousquetaires à la sauce soviétique

Est-ce l’influence de Lester ? La télévision soviétique nous offre en 1979 une adaptation rigolote sous forme de comédie sarcastique pimentée d’épisodes musicaux : tout le monde chante, y compris le roi, c’est dire. Bien que la structure du roman soit chamboulée, on retrouve les principaux épisodes attendus jusqu’au déjeuner dans le bastion Saint-Gervais placé ici en conclusion. Comme dans la version américaine de 1948, un Richelieu de grande taille toise de haut un roi minuscule, grassouillet et plus très jeune.

Les Mousquetaires y sont fidèles à la tradition. Athos a de faux airs de Georges Descrières, Porthos a le volume qui convient au personnage et chez le bel Aramis, le poète le dispute à l’homme d’église. La moustache de d’Artagnan, qui arbore une trogne quasiment prolétarienne, est toute soviétique. C’est curieux et rigolo. Après tout, on y chante, en français, « à la guerre comme à la guerre ».

Les adaptateurs ont supprimé purement et simplement les valets des mousquetaires, qui devaient choquer le sens de l’égalité soviétique, ce qui nous prive d’un Planchet. Mais une adaptation qui n’a pas le mauvais goût de faire mourir Rochefort doit être salué au passage1.

Les Trois Mousquetaires en trois dimensions

Pour la suite, il y a peu à dire. Le cinéma d’aventures contemporain est à l’image de son public juvénile : d’un crétinisme assumé. Nul besoin de savoir tenir une épée désormais, le montage est là pour ça. Les effets spéciaux vont prendre le pas sur les performances physiques.

Une production Disney (Stephen Herek, 1993) tourne à la farce potache. Richelieu bat tous les records de ridicule grâce au cabotinage effréné de Tim Curry. La jeunesse des interprètes des quatre mousquetaires, pour une fois en accord avec l’âge des personnages, est à peu près le seul intérêt, tout de même très limité, de cette version « féministe ». Milady, incarnation du Mal chez Dumas, devient ici une victime des mâles. La cure de rajeunissement qui frappe d’Artagnan concerne aussi le sommet de l’État : après le long règne des Louis XIII cacochymes nous entrons dans l’ère des Louis XIII Adonis.

Le caractère juvénile de tout ce beau monde sera encore davantage poussé en 2001 où un zeste de kung-fu paraissait nécessaire pour rajeunir les scènes d’action. Que dire dès lors de la version 2011 ?

Son seul argument résidait dans le slogan : les Trois mousquetaires en 3D. Mais cela n’a pas visiblement pas suffi pour donner du relief à cette affligeante production réalisé par Paul W.S. Anderson. Louis XIII et Richelieu devisent joyeusement en parcourant la galerie des glaces de Versailles. C’est là le moindre anachronisme de ce festival de n’importe quoi.

Trop c’est trop ?

Bon, avant de médire sur ces Américains ignares citons le D’Artagnan et les Trois Mousquetaires (2005) de Pierre Aknine avec un certain (ou plutôt incertain) Vincent Elbaz en d’Artagnan, Emmanuelle Béart en Milady envoyé par le diable et Tcheky Karyo en Richelieu pathétique, qui démontre avec brio que les Français ne sont pas en reste pour faire n’importe quoi.

Oui, je sais, Dumas a écrit : « On peut violer l’histoire, à condition de lui faire un bel enfant. »

Le problème est bien là : « à condition… ».

On en est loin désormais. Les Mousquetaires, à force d’être adaptés encore et toujours, n’auraient-ils pas quelque peu perdu de leur magie ?

  1. Cette version visible sur Youtube (chaîne Odessa film studio) dispose de sous-titres anglais et en activant la traduction automatique en français, moins fantaisiste que souvent, on peut suivre l’intrigue sans trop de problème.
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