Louis XIV : le Roi Soleil au temps des (frères) Lumière

Tricentenaire de la mort de Louis XIV : le plus célèbre roi de France a inspiré un grand nombre de films et de téléfilms.

Par Gérard-Michel Thermeau.

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Benoît Magimel interprète Louis XIV dans « Le roi danse » de Gérard Corbiau (2000)

 

S’il a moins fasciné le grand et le petit écran que Napoléon, figure plus universelle, le plus célèbre roi de France a tout de même inspiré un grand nombre de films et de téléfilms.

Les Anglo-saxons se sont peu intéressés au fils de Louis XIII, sinon au travers des adaptations du « Masque de fer », l’épisode le plus connu du (très, très) long roman d’Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne, dernier volet de la trilogie des Mousquetaires. Allan Dwan, à l’époque du muet finissant, en 1929, devait réaliser une (très lointaine) adaptation de Dumas dans un beau film, aux décors et aux costumes particulièrement soignés, ce qui était rare dans les adaptations historiques hollywoodiennes volontiers fantaisistes, où Douglas Fairbanks brille de ses derniers feux en d’Artagnan. Le Louis XIV de William Bakewell, très juvénile (l’acteur avait 21 ans), très « ado » américain plaisantin, est en opposition complète avec l’image qui avait été donnée de son père, un Louis XIII pompeux et guindé.

Un téléfilm britannique (1977) oppose le sinistre et machiavélique Fouquet (Patrick McGoohan), qui manipule un futile Louis XIV (le fade Richard Chamberlain), au dévoué et gentil Colbert (Ralph Richardson) qui réussit à substituer au monarque médiocre, uniquement préoccupé de plaisirs, son frère jumeau, le brave et capable Philippe : façon originale d’expliquer la métamorphose de Louis XIV de joyeux danseur en monarque absolu.

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Leonardo Di Caprio interprète Louis XIV dans « L’homme au masque de fer » de Randall Wallace (1998).

Plus récemment, L’Homme au Masque de fer (1998) de Randall Wallace est, sans doute, le seul navet officiellement répertorié dans la carrière de Leonardo DiCaprio, qui est bien le seul à prendre au sérieux son (double) rôle dans une production calamiteuse où tous les acteurs, que l’on a connus brillants par ailleurs (Gérard Depardieu, Jeremy Irons, etc.) paraissent cachetonner. Gabriel Byrne incarne un d’Artagnan neurasthénique, ce qui est pour le moins aussi original que soporifique. Dans une scène involontairement drôle, le jeune (et méchant) Louis XIV soupe sous le portrait de son arrière-petit-fils Louis XV. Peut-être s’agit-il d’un mauvais tour joué par le décorateur français à cette équipe d’Américains (ignares, forcément ignares).

L’adaptation française du « Masque de fer » par Henri Decoin (1962) n’est pas plus fidèle à Dumas que les versions d’Outre-Atlantique : Jean-François Poron est un pâle roi (et un plus pâle jumeau encore) qui s’impatiente d’avoir failli attendre son carrosse. Le seul intérêt du film réside dans l’interprétation de Jean Marais, d’Artagnan vieillissant et un peu dépassé par les événements, mais qui, l’épée en main, donne sa philosophie de la vie : « Je me bats parce que l’aurore est fraîche et que j’ai peur des rhumes, je me bats par habitude parce qu’un soldat est fait pour ça, parce que je n’ai jamais pu supporter la vie qu’en la risquant, je me bats pour la justice, souvent, par caprice, encore plus souvent, etc. » (Ah, Cyrano, quand tu nous tiens…).

Pour le reste, le cinéma français (depuis un premier film Pathé en 1902 !) nous a donné l’essentiel du règne de Louis XIV. Du roi enfant sous la Fronde dans Jérôme Perreau (1935) d’Abel Gance, en passant par le roi qui danse dans le film de Gérard Corbiau (2000) et son instrumentalisation de la musique à ses desseins politiques, jusqu’à L’affaire des Poisons (1955) de Henri Decoin où Raymond Jérôme « figure un monarque dépassé par l’ignominie des forfaits, qui essaie de retrouver, par la noblesse de ses attitudes et les inflexions de sa voix, les bribes d’une autorité en débandade »1.

Sacha Guitry, avec sa fantaisie habituelle, résume un trop long règne en une minute dans Remontons les Champs Élysées (1938) : le roi jeune monte dans son carrosse et un vieil homme, courbé sur sa canne, en descend par la portière opposée. Dans sa fin de carrière plus inégale, Guitry en fait la vedette de son Si Versailles m’était conté (1954), luxueux catalogue des principaux acteurs du cinéma français des années 50. Georges Marchal y apporte tout l’éclat de son charme de jeune premier et Guitry, âgé et malade, donne une touche émouvante à son portrait du vieux monarque avec une aigre-douce scène de vieux ménage entre le roi et Mme de Maintenon (« une grosse dame vêtue de noir » sic).

Mais c’est du côté de deux réalisateurs d’occasion, venus eux aussi du monde du théâtre qu’il faut sans doute se tourner pour les portraits les plus intéressants de Louis XIV et de son temps.

Louis enfant roi (1993) de Roger Planchon campe, avec un luxe de détails et de personnages propres à perdre le spectateur peu familier avec la période, le jeune Louis (le grassouillet Maxime Mansion) ballotté par les événements de la Fronde. Le Roi est vu par son jeune frère, pour une fois présenté positivement, le sensible duc d’Anjou2. Le film oppose l’intelligence politique de Mazarin à la médiocrité et la mesquinerie des chefs de la Fronde. La palme revient à Gaston d’Orléans (Hervé Briaux, très bon), oncle du roi, sifflotant en permanence, qui ne peut s’empêcher de trahir tout le monde. À la fin, le roi adolescent danse dans le Ballet de la nuit et les princes du sang viennent symboliquement s’humilier devant le Soleil naissant.

Ariane Mnouchkine, dans son Molière (1978), sous prétexte de suivre la vie de Jean-Baptiste Poquelin, nous offre une vaste fresque, chose rare dans le cinéma français, qui fait revivre la France du XVIIe siècle : villes et campagnes, paysans, bourgeois et nobles, tous d’une étonnante vérité. Si le tableau est sombre, mais reflète bien un siècle dur pour les humbles, le portrait du roi est intéressant. Jean-Claude Penchenat, monarque au visage impassible, rit un moment des « bouffonneries » de Molière avant de se laisser enivrer par l’encens musical fourni abondamment par le perfide Lully. La réalisatrice nous montre Louis chantonnant des vers à sa propre gloire.

La prise du pouvoir par Louis XIV
« La prise du pouvoir par Louis XIV » de Rossellini (1966) .

 

Mais c’est peut-être la télévision qui a offert au roi ses meilleures incarnations. La prise du pouvoir par Louis XIV (1966) de Rossellini illustre la méthode du réalisateur italien : Jean-Marie Patte, court sur pattes, débite son texte d’un ton monocorde. Loin du cinéma traditionnel, il s’agit de saisir l’histoire au quotidien, sous une apparence documentaire. Si certains passages sont un peu raides et scolaires, avec une (très, très) longue tirade programmatique de Colbert3, en revanche, la « confession » de Mazarin mourant à Louis XIV semble tout droit sortie d’Alexandre Dumas. Le film illustre la prise de pouvoir par la transformation visuelle du roi : le triste merle noir au train de vie modeste, dans l’esprit de son père Louis XIII, se métamorphose en paon majestueux autour duquel désormais tous les esprits seront tournés.

Faut-il chercher le meilleur Louis XIV dans l’interprétation de Didier Sandre ? L’Allée du Roi (1996) de Nina Companeez, adapte le best-seller de François Chandernagor. Louis déclame des vers, gratte de la guitare et danse la passacaille : comment s’étonner après cela qu’il ait réussi à séduire la « veuve Scaron » (Dominique Blanc, qui n’a rien d’une grosse dame vêtue de noir) ? On a rarement filmé la Cour versaillaise en donnant une telle impression de réalité.

Louis XIV rené le honzecPour le reste, il est assez vain de chercher les anachronismes, comme le font tous les petits esprits qui visiblement n’ont que cela à faire de leurs journées. Quand vous tournez à Versailles, inévitablement vous filmez le château tel qu’il est aujourd’hui, et tel que ne l’a jamais connu Louis XIV. De même, il est peut-être visuellement intéressant (même si c’est anachronique) d’utiliser des décors ou des musiques qui n’existaient pas encore au moment où se déroule l’action supposée : c’est le cas du bosquet des Rocailles utilisé aussi bien par Ariane Mnouchkine que par Nina Companeez. Curieusement, les chercheurs d’anachronisme ne relèvent pas que la quasi-totalité des dialogues de tous les films et téléfilms sont par définition de la pure fiction (et écrits et prononcés dans un français moderne ou modernisé), à l’exception des « paroles historiques » qui sont, par ailleurs, souvent douteuses dans leur historicité. Cinéma et télévision doivent donner l’illusion de ressusciter un passé de toute façon mort et enterré. Là où un bon film réussit à nous tromper pour notre plus grand plaisir, un médiocre ne nous offre qu’un bal costumé plus ou moins ridicule où des acteurs déguisés attendent plus ou moins patiemment la fin de la prise.


Lire aussi du même auteur : Il y a 300 ans, la mort de Louis XIV : les ombres du Soleil

  1. R. Chirat in Dictionnaire des personnages du cinéma, Bordas 1988, p. 257.
  2. Le blondinet Jocelyn Quivrin qui devait interpréter 14 ans plus tard le rôle de Louis XIV dans un téléfilm de 2007 consacré à Jean de La Fontaine.
  3. les longs discours sont un péché mignon de Rossellini dans ses téléfilms historiques.