Tourisme et hôtellerie, tombés au champ d’honneur de la guerre sanitaire

Hotel by SkyLuke8 (CC BY-NC-ND 2.0) — SkyLuke8 , CC-BY

Le monde d’après ressemblera en tout point au monde d’avant : une économie de surendettement sous tutelle publique, entravant la croissance économique et aggravant la précarité sociale.

Par Erwan Queinnec et Awena Queinnec1.

Parmi les secteurs économiques que mettent à mal la crise sanitaire, dans sa double-dimension de phénomène épidémique et politique, peu sont aussi atteints que la filière touristique. En France, celle-ci pèse lourd dans l’économie nationale -entre 7 % et 9 % du PIB selon les estimations, ce qui la situe au cinquième rang mondial sur ce critère, notablement au-dessus de la moyenne de l’OCDE (4,4 %).

Les sombres perspectives de l’hôtellerie

Tandis que nombre de secteurs industriels résistent grâce au commerce en ligne, le tourisme présente le profil d’une industrie de capacité – hôtels, moyens de transport, parcs, salles – dont le modèle d’affaires se conçoit difficilement en distanciel, quand bien même observe-t-on un développement du tourisme virtuel.

Qui dit « industrie de capacité » dit « frais fixes importants » que seul un chiffre d’affaires et donc, une fréquentation, permet d’absorber. Par exemple, au-delà des frais de personnel, un hôtel doit assumer des loyers immobiliers représentant fréquemment entre 10 % et 15 % du chiffre d’affaires annuel.

En outre, même en bénéficiant du report, voire de l’annulation, de ses charges fiscales ou sociales, un établissement doit assumer d’importants frais de maintenance : ainsi, une chambre ne saurait être laissée à l’abandon, sauf à entraîner des coûts considérables de remise en état.

Indépendamment de tout confinement, l’épidémie aurait réduit le flux mondial de touristes, donc impacté le secteur hôtelier, comme les attentats terroristes l’ont fait en 2015-2016. La clientèle professionnelle aurait également été tarie, dans le sillage d’une baisse internationale de l’activité.

Aggravant la tendance, les politiques publiques menées un peu partout dans le monde se sont avérées pro-cycliques, quoique selon des modalités variant notablement en degrés, mais affectant partout le tourisme international, 9 pays sur 10 ayant imposé des restrictions aux voyages.

En France, le premier confinement a ainsi entraîné la fermeture des établissements hôteliers pour une durée de 55 jours. Si l’hôtellerie de villégiature a ensuite pu limiter la casse en profitant du rebond de l’été – d’origine domestique – l’hôtellerie urbaine et péri-urbaine pâtit fortement de la perte des touristes étrangers, d’une part (35 % des nuitées, en temps normal, soit sensiblement plus que la moyenne de l’OCDE), de l’annulation de centaines de salons professionnels affectant sa clientèle business, d’autre part ; la clientèle professionnelle représente environ la moitié du marché hôtelier français.

Il est pour l’heure difficile d’établir un bilan d’ensemble des pertes induites tant les fonds de commerce hôteliers diffèrent selon leur localisation, leur taille ou leur gamme mais le chiffre d’affaires du secteur devrait accuser un recul de 50 %-60 % par rapport à l’étiage 2019 (les estimations d’après le premier confinement faisaient état d’une fourchette 35 %-45 %, que le second confinement aura bien entendu relevée). Accor, par exemple, fait état d’une diminution de 60 % de son revenu par chambre (RevPar), au premier semestre 2020.

Les grands groupes hôteliers comme Accor semblent avoir les reins assez solides pour absorber le choc, les établissements de chaîne représentant 17 % du parc hôtelier français : ils sont géographiquement diversifiés, commercialement segmentés, disposent de liquidités importantes et ont eu tendance, ces dernières années, à externaliser, donc flexibiliser leurs charges immobilières.

Pour autant, la crise challenge le modèle d’affaires de ces groupes, confrontés à des perspectives de reprise internationale plutôt moroses. Certaines estimations font état de 5 ans avant de retrouver les niveaux de fréquentation d’avant-crise.

Nombre d’établissements traversent la crise en diversifiant leur gamme de services, s’orientent vers une vocation que l’on pourrait qualifier d’établissement de jour, fournissant des espaces de télétravail ou des services de proximité ; d’autres repensent leurs modalités d’accueil pour devenir des lieux d’évasion – quasi-résidences secondaires à la journée – plutôt que des lieux de passage. Le secteur s’adapte donc, innove mais ne fera pas l’économie de restructurations douloureuses, se traduisant déjà par des plans de licenciement.

Pour ce qui concerne les 83 % d’établissements indépendants que compte le parc français, l’avenir est encore plus bouché. À l’horizon de quelques semaines ou mois, 15 % à 30 % de ces établissements seraient menacés de disparition et les pertes d’emplois se compteront en dizaines voire centaines de milliers.

Or, à l’instar de la filière touristique en général (7 % de l’emploi total en France), l’hôtellerie-restauration est un gros pourvoyeur d’emplois et surtout, d’emplois peu qualifiés.

Le secteur remplit donc une fonction sociale que la crise met à mal, même si elle ne fait souvent qu’ajouter aux fragilités structurelles de nombre de petits établissements, comptant moins de 30 chambres et peinant, en conséquence, à amortir leurs charges fixes.

Indemniser, relancer ou réformer ?

Si la bonne tenue de la saison estivale y rendra la pilule moins amère qu’ailleurs, l’impact de la crise sur la filière touristique française devrait se traduire par une perte de 2 % de PIB au bas mot, soit une quarantaine de milliards d’euros, environ 25 % de l’activité du secteur.

Dès lors, le plan de 18 milliards d’euros annoncé en mai dernier pour financer chômage partiel et besoin en fonds de roulement des entreprises (reports de charges, remboursements différés, prêts garantis) semble en-deçà des besoins ; quant au fameux plan de relance de 100 milliards d’euros, il ne prévoit pas de volet spécifique consacré à la relance du tourisme même si sa formulation transversale (diminution des impôts de production, en particulier) lui bénéficiera en partie.

Il est difficile de discerner ce qui, dans la crise du secteur, relève de la fatalité épidémique -cause contingente- ou de mesures politiques sacrifiant des pans entiers de l’économie nationale à la logique sanitaire.

Si l’on privilégie la cause politique, alors le bon sens voudrait que le supplément de dette publique induit par la crise soit réservé à l’indemnisation des pertes provoquées par les mesures de confinement. Si l’on privilégie la cause contingente, il appartiendrait alors au marché de réorganiser l’offre, nombre de fonds de commerce déjà structurellement fragiles changeant notamment de mains, à des prix sensiblement dévalués.

Le plan de relance n’obéit à aucune des deux logiques susmentionnées. Il constitue une sorte d’effet d’aubaine, permettant à l’autorité publique de s’affranchir du semblant de rigueur dont la fin des années 2010 aura été très brièvement contemporaine.

La crise sanitaire de 2020 referme ainsi une parenthèse ouverte par la crise grecque de 2011, au cours de laquelle l’attention portée à l’état des finances publiques ne se sera d’abord traduite que par des mesures d’austérité fiscale évidemment sans effet significatif sur les déficits (puisque les hausses d’impôt réduisent l’activité économique) avant que la monétisation des dettes publiques européennes, à partir de 2015, ne prenne définitivement acte de cette impuissance.

La crise sanitaire encourage donc les pouvoirs publics des pays surendettés à renouer avec leurs habitudes de gouvernement, consistant à dépenser sans compter. La double logique keynésienne (financement d’investissements dogmatiques, tels que la verdisation de l’économie) et planiste (le Haut-Commissariat au Plan) présidant à l’idéologie française de la « relance » permet ainsi à l’autorité publique de donner cours à ses « dépenses préférées », dans le cadre technocratique hors duquel il lui est impossible de penser ou d’agir.

À l’indemnisation ou la relance, un État éclairé aurait préféré une logique de réforme se traduisant par une libération massive de l’économie : levée des obstacles fiscaux et réglementaires à la transmission d’entreprises, à l’investissement et à l’embauche, de manière à ce que la filière touristique puisse se refinancer et se réorganiser, réformes structurelles allant dans le sens de la frugalité fiscale et la débureaucratisation du pays.

Il ne s’agirait donc pas « d’investir » à la va-vite dans tel ou tel secteur d’activité mais de créer les conditions institutionnelles permettant à un secteur privé requinqué de le faire, en fonction du seul critère permettant de qualifier un investissement de tel, à savoir les perspectives de rentabilité, donc de création de richesses, inférées des dépenses engagées.

Ce ne sera pas le cas et, en conséquence, le monde d’après ressemblera en tout point au monde d’avant, à savoir une économie de surendettement sous tutelle publique, entravant la croissance économique et aggravant la précarité sociale, jusqu’à l’avènement d’une nouvelle crise, sanitaire, politique ou financière.

  1. Awena Queinnec est titulaire d’un Master en management hôtellerie et tourisme, Montpellier Management, Université de Montpellier
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