Chômage au 3e trimestre 2020 : embellie ou explosion ?

Photo by Stephan Henning on Unsplash — Stephan Henning,

Une chose est sûre, il est parfaitement inopportun de parler « d’embellie », même « relative », sur le front de l’emploi.

Par Nathalie MP Meyer.

Le 27 octobre dernier, la Direction des statistiques du ministère du Travail (DARES) nous livrait ses chiffres du chômage pour le troisième trimestre 2020. Ô merveille, le nombre de demandeurs d’emploi sans aucune activité (catégorie A) s’établissait à 3 924 100, soit un recul de 11 % en France entière par rapport au terrible trimestre précédent qui incluait six semaines de confinement.

Et nos journaux préférés de titrer en chœur sur la « forte baisse du chômage »(Le Figaro, Le Parisien) et sur « l’embellie relative du troisème trimestre » (Le Monde).

Mais avant-hier, mardi 10 novembre, c’était au tour de l’INSEE de nous communiquer le fruit de ses calculs pour la même période, et là, douche froide : son indicateur principal, à savoir le taux de chômage au sens du Bureau international du travail (BIT) grimpe soudainement à 9 % de la population active au troisième trimestre 2020 après 7,1 % au second trimestre et 7,9 % au premier.

« Forte augmentation » titre alors Le Monde, « Très fort rebond » renchérissent Les Échos, « Le taux de chômage explose » s’exclame à son tour Libération !

Pas facile de s’y retrouver – et notre presse mainstream ne nous aide guère !

Capture d’écran d’une recherche Google sur le chômage au troisième trimestre 2020 :

Pour compliquer le tout, n’oublions pas la récente publication de la Commission européenne qui attribue à la France un modeste (tout est relatif) taux de chômage de 7,9 % à fin septembre 2020 au lieu des 9 % cités plus haut (voir graphiques ci-dessous, à gauche Eurostat, à droite INSEE – attention, échelles très différentes) :

Différence d’autant plus inattendue qu’en principe, Eurostat est alimenté par les données de l’INSEE. Peut-être faut-il n’y voir qu’un décalage de période ou l’effet d’une approche mensuelle et non trimestrielle, mais le fait est que la série européenne depuis le début de l’année est beaucoup plus favorable à la France que notre série nationale même si les variations sont cohérentes :

Notons au passage que dans la série européenne, les taux de chômage des Pays-Bas et de l’Allemagne se montent à 4,4 % et 4,5 % respectivement en septembre 2020, ce qui est nettement plus bas que 7,9 % et a fortiori que 9 %.

Bref, ainsi que je l’écrivais dans un précédent article sur le sujet, le premier confinement anti-Covid de sept semaines qui s’est étalé du 17 mars au 11 mai 2020 ainsi que les restrictions qui furent maintenues ensuite ont tellement perturbé l’activité économique et le comportement quotidien des personnes que les suivis trimestriels habituels des organismes dédiés aux statistiques de l’emploi peinent à rendre compte de la réalité du choc subi.

Du côté de l’INSEE, il est clair que les taux de chômage affichés au premier et au second trimestres ont représenté selon ses propres dires « une baisse en trompe-l’œil ».

En raison du confinement, de nombreuses personnes ont arrêté de chercher un emploi (ou n’ont pas entrepris de recherche si elles venaient de se faire licencier), soit parce que leur secteur d’activité (transport, culturel, hébergement, restauration, etc.) s’était mis à l’arrêt, soit parce qu’elles devaient garder leurs enfants, soit parce que la limitation des déplacements ne leur permettait pas d’effectuer les démarches nécessaires.

Mais depuis juin, signale l’Institut, « la disponibilité pour travailler et les démarches de recherche d’emploi ont retrouvé des niveaux habituels », d’où le rebond du taux de chômage au troisième trimestre.

Ces mouvements se retrouvent logiquement en sens inverse dans l’évolution du « halo autour du chômage ». Cette catégorie de l’INSEE regroupe des personnes qui ne font pas partie de la population active (donc qui ne sont ni en emploi, ni officiellement au chômage) mais qui souhaiteraient travailler.

Après une hausse continue au cours de l’année 2019 (qui atteste d’un marché de l’emploi déjà maussade), le halo a simplement explosé au second trimestre, passant de 1,7 à 2,5 millions de personnes, pour revenir peu ou prou à son niveau de début d’année au troisième trimestre (à gauche taux de chômage INSEE déjà présenté, à droite halo) :

chômage

chömageDu côté de la DARES, l’illusion « d’embellie » tient au fait que l’on tend à ne considérer que la catégorie A des demandeurs d’emploi n’ayant pas du tout travaillé pendant le trimestre. Et encore, leur nombre reste-t-il supérieur de 400 000 à ce qu’il était à la fin de l’année 2019.

Mais si l’on s’intéresse aussi à ceux qui ont eu un travail de courte durée (catégories B et C) et à ceux qui sont en stage, formation ou emplois aidés (catégories D et E), le tableau est nettement moins riant. Les chômeurs qui ont quitté la catégorie A au troisième trimestre 2020 se retrouvent essentiellement dans les catégories B et C. Dans cette perspective, le nombre de demandeurs d’emploi toutes catégories confondues atteint presque 6,8 millions de personnes, soit plus que les 6,4 millions de fin 2019 et les 6,6 de 2016 et 2017.

Indépendamment de l’épidémie de Covid-19, il reste évidemment à expliquer pourquoi le nombre de chômeurs correspondant au taux de 9 % de l’INSEE, soit 2,7 millions, en hausse sur le trimestre précédent, est inférieur aux 3,9 millions de la catégorie A de la DARES, en baisse sur le trimestre précédent. Normalement, ces deux chiffres devraient se recouper.

On observe cependant que depuis 2010, ils tendent à diverger fortement sans qu’aucune explication vraiment convaincante ait été avancée. Les administrations concernées rendent compte de la différence en citant des gens découragés qui disent aux enquêteurs de l’INSEE qu’ils ne font plus de recherche d’emploi, tout en restant inscrits à Pôle emploi. Mais s’ils ne font plus de recherche active, ils ne devraient plus être non plus dans la catégorie A.

J’ai récapitulé les éléments ci-dessus dans mon tableau de l’évolution du chômage en France depuis 2007. Voici quelques explications préalables pour faciliter la lecture :

  • Définition des catégories de la DARES : la catégorie A regroupe les personnes complètement sans emploi, les catégories B et C les personnes ayant eu un travail de courte durée sur la période analysée et les catégories D et E les personnes non immédiatement disponibles en raison de stages, emplois aidés ou formations.
  • Depuis le 1er janvier 2018, la DARES donne les valeurs en moyennes trimestrielles au lieu de fin de mois. Les taux de chômage de l’INSEE sont des moyennes trimestrielles.
  • Les taux de chômage de l’Allemagne et des Pays-Bas donnés à titre de comparaison sont issus des statistiques de l’Union européenne. À noter, comme on l’a vu plus haut, qu’au troisième trimestre 2020, Eurostat retient 7,9 % pour la France et non pas 9 % comme dans la publication de l’INSEE.

Évolution des demandeurs d’emploi en France entière (hors Mayotte) depuis 2007

chômageSources : DARES, INSEE, Eurostat, sauf 2007 : presse – En milliers ou %.

Une chose est sûre, il est parfaitement inopportun de parler « d’embellie », même « relative », sur le front de l’emploi. Depuis le début de l’année, plus de 715 000 emplois salariés ont été détruits (INSEE) et tout indique que la situation est partie pour se dégrader considérablement dans les mois qui viennent.

Si pour l’instant, bon nombre d’entreprises et de petits commerces arrivent à tenir face aux restrictions sanitaires grâce à leur inventivité pour s’adapter et grâce aux mesures de soutien du gouvernement – notamment prise en charge du chômage partiel, report du paiement des cotisations sociales, prime à l’embauche des jeunes et prêts garantis par l’État – le risque est grand de voir les faillites s’accumuler à mesure que les aides de l’État vont s’amenuiser.

La seule façon de relancer l’économie ne consiste pas à distribuer des subventions qui seront inéluctablement reprises ultérieurement via l’impôt et le laxisme sur la dette publique, mais à sortir définitivement et totalement du confinement. De ce point de vue, l’annonce de Pfizer et BioNtech quant à un vaccin anti-Covid qui pourrait être efficace et opérationnel assez rapidement est une vraie bouffée d’oxygène.

Mais en attendant, des couvre-feux ont été mis en place en France à partir du 17 octobre et un second confinement à durée indéterminée a débuté le 30 octobre. Emmanuel Macron nous a assuré que ce dernier était calibré pour permettre à la fois sécurité sanitaire et activité économique, et la Banque de France estime de son côté que son impact sur l’activité sera moindre ce mois-ci (-12 %) qu’en avril dernier (-31 %).

Il n’empêche qu’il provoque de fait un ralentissement supplémentaire, sans compter qu’il pourrait fort bien être prolongé au-delà du 1er décembre. Le sketch hallucinant auquel s’est livré le gouvernement à propos des produits non-essentiels – qui a abouti à fermer certains rayons des grandes surfaces plutôt qu’à autoriser la réouverture de certains commerces de proximité – montre assez que l’immobilisation imposée de la société prime sur tout.

Dans ces conditions, il serait illusoire de s’attendre à autre chose qu’à un atterrissage en catastrophe. Les projections de fin d’année tablent maintenant sur un recul du PIB de 11 % et un taux de chômage qui pourrait atteindre 10 %. Ça promet.

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