Contre la tyrannie de l’idéal : agir localement dans un monde incertain

Un idéal est-il vraiment nécessaire pour guider l’action ? Ne peut-il pas être, au contraire, un obstacle à son effectuation ?

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Bible et boussole By: Sammis Reachers - CC BY 2.0

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Contre la tyrannie de l’idéal : agir localement dans un monde incertain

Publié le 13 octobre 2020
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La croyance selon laquelle pour agir, nous devons viser un idéal est très répandue à tel point qu’elle semble axiomatique. Elle est au cœur de pratiquement toutes les théories de la décision qui enseignent que toute action ne peut se faire qu’à partir d’un objectif clair, ainsi que de la pensée managériale occidentale enseignant qu’une organisation doit être guidée par une vision, définie comme un objectif ambitieux situé loin dans le futur.

Et pourtant cet axiome est remis en cause depuis très longtemps, non seulement par le champ de l’entrepreneuriat (avec l’effectuation) et de la stratégie (par Mintzberg notamment) mais aussi par le champ des sciences politiques, notamment avec les travaux de Gerald Gaus, un philosophe américain récemment décédé.

Dans un article précédent j’évoquais les travaux de l’historien David Gress qui montrait comment la définition de l’Occident comme un idéal constituait une impasse. Gaus écrit sur l’idéal dans le contexte de la justice dans une société diverse, c’est-à-dire au sein de laquelle il est difficile d’établir un idéal commun, mais son ouvrage a en fait une portée beaucoup plus large car il remet en question aussi bien la nécessité d’avoir un idéal guidant l’action que la possibilité de définir un tel idéal.

En substance, Gaus défend l’idée que l’importance primordiale accordée aux idéaux amène les individus à viser une perfection politique impossible à atteindre, et à perdre ainsi la notion de ce qui constitue un plaidoyer politique pragmatique.

Dans l’acception dominante, l’idéal fournit un guide pour agir. Il joue un rôle d’orientation qui vise à nous informer du but que nous devons atteindre mais aussi et surtout à fournir une base aux décisions que nous devons prendre pour progresser de notre situation actuelle vers une nouvelle situation plus proche de l’idéal.

Derrière cette idée se trouve celle selon laquelle le passage entre notre situation actuelle et la situation idéale peut se faire progressivement. Cela suppose non seulement une linéarité, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de retour en arrière, et donc une progression constante, mais surtout la capacité d’être certain que le passage de la situation actuelle à la situation suivante nous rapproche bien de l’idéal.

L’idéal : un guide élusif…

Mais dans un environnement complexe défini comme ayant de nombreuses variables interagissant fortement entre elles, c’est loin d’être le cas. On peut en effet se retrouver coincé dans un optimum local, c’est-à-dire une situation qui est meilleure que tout ce qu’on a d’autre à l’horizon proche, mais qui peut être pourtant très inférieure à l’idéal.

Le relief de l’espace des situations possibles est alors dit accidenté (rugged) avec un ensemble de situations plus ou moins favorables. Dans ces conditions, quitter une situation pour aller vers l’idéal peut signifier dégrader la situation ou abandonner des véritables possibilités d’amélioration (coût d’opportunité). Cette perte peut être vue comme temporaire, mais on a néanmoins une perte certaine pour un gain incertain.

Mais il y a pire. Même si on réussit à s’approcher de l’idéal visé, cela ne signifie pas forcément que l’on est dans une bonne position. C’est ce qu’on appelle la théorie de la meilleure alternative (second best en anglais) : si I est l’état idéal visé, il ne s’ensuit pas que si vous êtes dans une situation très proche de I, vous serez très proche de l’idéal.

Autrement dit, même si vous êtes à 95 % de l’idéal, vous n’avez pas forcément fait 95 % du chemin, et votre situation n’est pas forcément meilleure que quand vous étiez à 90 %, au contraire.

L’approximation est donc interdite : viser un idéal signifie dès lors faire un grand saut dans lequel il est essentiel de viser juste, car des deux côtés se trouvent peut-être des cratères profonds remplis de serpents. La progression vers un idéal n’est donc pas possible. Seul le grand saut est possible.

C’est une situation qu’ont rencontré tous les révolutionnaires arrivés au pouvoir lorsqu’ils ont pris conscience que leurs premières mesures non seulement ne les avançaient pas, mais se révélaient même contre-productives pour l’atteinte de l’idéal.

Il s’en est à chaque fois suivi une division entre ceux qui poussaient pour faire le grand saut malgré tout et quelqu’en soit le coût, et ceux qui prônaient la prudence, au prix de l’idéal, et ça s’est souvent mal terminé.

Mais même le grand saut vers l’idéal est difficile. Celui-ci est en effet très incertain et souvent formulé au moyen de quelques règles simplistes. Selon Gaus, la structure motivationnelle des idéalismes de gauche peut ainsi se ramener « à l’éthos d’une sortie en camping », tandis que les idéalismes libertariens ne vont guère plus loin que quelques règles de micro-économie a-historiques et a-morales, aucun d’eux n’approchant la réalité d’une collectivité, même de petite taille, et même de loin. La multitude d’expérimentations ratées de communautés utopiques mais aussi de révolutions au cours de l’Histoire ne laisse aucun doute à ce sujet.

Si le problème est trop complexe, l’idéal ne sert donc à rien car toute progression de la situation actuelle vers une autre situation se ramène essentiellement à un saut dans l’inconnu, dont le coût peut être très important.

Or plus le saut est important, plus l’inconnu est grand. C’est ce que souligne Gaus, avec ce qu’il nomme le principe de voisinage, selon lequel nous connaissons toujours mieux ce qui est proche de nous que ce qui en est éloigné. Pour ce qui est de notre connaissance des situations éloignées, et en particulier d’un idéal, l’incertitude est très grande et nous ne pouvons nous baser que sur des modèles prédictifs.

La création de ces modèles a constitué l’activité centrale de tous les idéalistes, mais la limite de tels modèles, qu’ils soient économiques, sociaux ou financiers, est évidente depuis longtemps. Chaque fois que quelque chose a été tenté sur la base de l’un d’entre eux, les résultats ont été catastrophiques.

L’idéal n’est pas nécessaire

Que faire alors ? Une approche proposée par John Stuart Mill, très critique envers le besoin d’un idéal, est celle de l’expérimentation. Il s’est ainsi enthousiasmé pour des expériences comme celle des communautés créées par Robert Owen dans les années 1820. La difficulté est qu’une expérimentation consiste forcément à imposer quelques paramètres à une communauté, sans quoi elle n’a aucun sens, ce qui ramène à la difficulté de l’idéal, c’est-à-dire une vision simpliste du fonctionnement d’une collectivité. Les communautés ne dureront que quelques années avant de disparaître dans l’acrimonie des disputes.

L’économiste Amartya Sen estime lui qu’il n’y a pas besoin d’idéal ; il suffit de pouvoir comparer deux options proches, prendre la meilleure et recommencer. Il ne s’agit plus de viser un idéal, mais seulement d’être capable de juger laquelle des deux situations est la meilleure et de progresser à partir de là. Mais comme nous l’avons vu plus haut, dans un système complexe il peut exister de nombreux optimums locaux et l’approche comparative peut rapidement s’enliser dans l’un d’entre eux.

Cet argument semble condamner l’action locale comparative, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Il existe en effet une distinction importante entre la situation actuelle et l’idéal : la situation actuelle existe, c’est la réalité à propos de laquelle nous avons de nombreuses connaissances.

Par définition, l’idéal n’existe pas. Il n’est qu’une idée, au mieux un modèle avec des équations. Et donc comparer un optimum local à un idéal, c’est comparer quelque chose qui existe à quelque chose d’hypothétique. Autrement dit l’idéal ne fait pas partie de l’espace des possibilités au moment où je prends ma décision. Il n’y a pas de symétrie entre les deux et la comparaison n’est pas légitime.

Par conséquent, l’approche locale comparative prônée par Sen – regarder la situation actuelle, en envisager une autre et la choisir si elle semble meilleure – en bref partir de ce qu’on a sous la main de certain, reste sans doute la meilleure possible.

La source pour cet article est l’ouvrage de Gerald Gaus, The Tyranny of the ideal.

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  • Les modifications génétiques naturelles procèdent par petits sauts destinés à adapter au mieux les organismes à leur environnement proche.
    Les modifications pronées par les idéalistes donnent la primauté à leurs idées sur la réalité, et portent en elles les prémices de toutes les dictatures

    • Les modifications génétiques naturelles ne sont pas destinées à l’adaptation.

    • C’est une erreur répandue de croire que la fonction génome->organisme est continue. Elle ne l’est que localement avec des lignes de fracture qui font basculer d’un bassin d’attraction dans un autre en mutant un seul gène. La recherche du « chaînon manquant » d’une espèce à une autre est parfois futile.

    • C’est la diversité génétique qui permet l’adaptation ou non à l’environnement qui peut donc être plus ou moins rapide ou impossible, car dans le même temps la diversité dépend de la pression de sélection.

  • Il ne faudrait pas que les partisans « pragmatiques » d’un idéal modéré voient en ce texte un appui à leur thèse.
    Aux difficultés décrites ici pour l’atteindre, ils ne font que rajouter de l’incohérence à leur idéal.

  • Cette conclusion qui dénie la nécessité d’un cap lointain à partir duquel optimiser sa course ne convient pas à la marine à voile.

  • On reconnaît dans cet exposé le problème classique de l’optimisation: la méthode du gradient très insuffisante (chercher le sommet en suivant la pente maximale), le recuit simulé par pompage qui évite de se retrouver piégé sur un piètre maximum local loin de l’idéal.
    Sans oublier la fructueuse sérendipité qui permet au fin observateur d’exploiter l’incident aléatoire qui l’amènera bien plus haut que l’objectif visé.

  • Dans la pratique est ce que nous n’avons pas un mélange complexe des situations existentes et des idéaux dans lequel il faut aussi intégrer la concurrence entre idéaux. L’idéal c’est donner un sens à ses actes et pour l’humain cela semble important même si cela l’oblige au grand écart au quotidien.

    • Il faut décomplexifier le mélange :

      – l’idéal est LE moteur individuel pour la motivation.
      – le biais de réalisation nous amène faussement à penser que l’on réussit grâce à un idéal.
      – il faut en fait la motivation, le pragmatisme, le travail et un peu de chance pour réussir.

      • Oui on oppose idéalisme et réalisme mais je les vois complèmentaires : les idéaux = la diversité ou subjectivité et le réel = le choix ou objectivité. Les deux forment ensemble le mouvement. C’est l’un sans l’autre qui pose problème.

  • Le sujet est important et d’actualité. Mais son traitement dans l’article est un peu emberlificotés et presque un peu tordu. L’auteur a visé l’Idéal.
    On en perd de vue que les Ecolos et les agitateurs minoritaires divers tiennent ont des exigences de malades, impossibles, irrationnelles, qui interdisent tous progrès réels a des problèmes pourtant réel et potentiellement simple a améliorer ou résoudre.

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