Détester les hommes, une affaire publique ou privée ?

À suivre le rythme du nouvel esprit de notre société, à mépriser le bon sens au profit d’idées animées de rage folle, le débat risque de se réduire à un syllogisme implacable, de plus en plus serré, réducteur et stérile.

Par Louise Alméras.

Récemment, la presse relayait la parution de deux essais de femmes exprimant clairement leur haine des hommes et qui ont immédiatement soulevé des salves de réprobation. Menaces de mort pour l’une, levée de boucliers pour l’autre, laissant entendre que la liberté d’expression a ses limites. À l’heure où les propos extrêmes, s’ils ne sont pas politiquement acceptables, sont filtrés et censurés, que penser de la liberté d’expression aujourd’hui ? Est-elle la même pour tous ? 

Le journal Libération publiait le 1er octobre un article intitulé : « Pauline Harmange, elle, les hommes, elle les déteste », pour évoquer l’essai de l’auteur intitulé Moi, les hommes, je les déteste. Dans le même temps, Alice Coffin, journaliste et militante LGBT, cofondatrice de la Conférence européenne lesbienne et de l’Association des journalistes LGBT, publiait Le génie lesbien, un pamphlet contre les hommes et les hétérosexuels en général, c’est-à-dire beaucoup de monde.

Caroline Fourest elle-même en déplore le manque de nuance et de finesse. Mais la question ici n’est pas vraiment de savoir si les deux femmes ont exprimé de manière assez juste la pensée d’un mouvement, à savoir le « lesbianisme politique ».

Ces deux femmes ont tous les droits de penser et d’écrire ce qu’elles veulent. Surtout celui d’être en colère. Cela serait moins trouble si elles s’exprimaient à titre personnel. Ce n’est pas le cas, elles le font au nom des lesbiennes, si ce n’est au nom de toutes les femmes, à en juger l’idéal de Pauline Harmange : « Je fais de la sororité ma boussole ». Cela n’est évidemment pas sans conséquence.

« Tu n’es pas heureux car tu ne sais pas qui tu es »

Nous l’avons bien compris, ce XXIe siècle va plus loin encore dans le mouvement entamé sous l’inspiration des philosophes des Lumières. La liberté et le droit évoluent chacun de leur côté, parfois main dans la main, parfois en sens contraire. Si bien qu’après la vague justifiée ou non (là n’est pas le propos) des dénonciations d’abus sexuels des hommes sur les femmes, place au droit des lesbiennes.

Il semble qu’à la suite de cette évolution culturelle le mouvement lesbien a assimilé son combat pour la reconnaissance des femmes qui aiment les femmes à celui des femmes victimes des hommes. Ce qui n’est pas la même chose.

Le phénomène d’ordre public qu’est devenu le symbole de MeToo, mué en cause universelle, ne peut s’assimiler à une cause d’ordre privé comme l’homosexualité féminine — qui n’est donc pas une cause à brandir, surtout au XXIe siècle : c’est-à-dire le choix de son orientation sexuelle.

Sauf à ce que l’on considère que les deux auteurs se présentent en victimes, puisque cette misandrie a comme source « l’omniprésence masculine, bruyante et nuisible » chez Pauline Harmange ; ou quand Alice Coffin déclare : « Je n’ai pas de traumatismes à livrer que celui induit par le spectacle quotidien du comportement des hommes. »

À ce rythme-là, chaque membre de l’humanité est victime. Et c’est bien à cette position de victime qu’elles s’attachent. Puisqu’au-delà de l’expression de leur pensée, elles exposent une façon d’être : exister contre l’autre ou le tuer pour exister, l’homme en l’occurrence, surtout s’il est hétérosexuel.

Ce n’est pas tant de leur propos dont nous devrions nous méfier, ni de la liberté qu’elles bafouent. Plutôt du manque de leur propre liberté et de la détresse qui en découle, jusqu’à ne plus savoir dire Je. Socrate écrivait avec sagesse : « Tu n’es pas heureux parce que tu ne sais pas qui tu es ». Qui sont-elles donc alors ?

Détester les hommes, le dire et… mourir ?

Alice Coffin déclare ouvertement qu’elle « n’écoute plus de musique composée par des hommes, ni ne lit de livres écrits par des hommes, ni ne regarde de films réalisés par des hommes ». Et d’ajouter plus radicalement encore qu’il faut « les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations ». Elle assène même : « Il ne suffit pas de nous entraider, il faut, à notre tour, les éliminer. » Un petit génocide fictif et littéraire, en quelque sorte.

De son côté, Libération estime « jubilatoire » et se lisant « d’un trait » les relents revanchards et plein de mépris de Pauline Hermange qui écrit : « Quand je doute, je repense à tous ces hommes médiocres, qui ont réussi à faire passer leur médiocrité pour de la compétence, par un tour magique de passe-passe qui porte le nom d’arrogance. » Ou bien encore : « Détester les hommes est notre droit le plus strict. C’est une fête. »

Elle utilise ici le même mode opératoire qu’elle déplore chez les hommes, tels que l’appel à la destruction, à l’indifférence, au mépris. Ce même comportement que les hommes ont payé au cours de la longue vague MeToo. Pauline Harmange quémande même le droit d’être « méchante », « vulgaire » et « égoïste ».

Alice Coffin traite les hommes « d’assaillants » et donne le conseil suivant aux jeunes femmes : « Soyez exigeantes, devenez lesbiennes ! Ou du moins, apprenez à vous passer du regard des hommes. »

Leurs propos n’ont ouvertement pas vocation à être concrétisés. Mais Kant avait déjà alerté sur les dérives de la liberté d’expression, à commencer par un respect d’autrui non négociable. Le droit à la haine est-il un droit ? Pouvons-nous en toute liberté appeler à éliminer les hommes, fût-ce par la pensée, surtout quand les auteurs se revendiquent d’un combat politique ?

Peu importe, puisqu’à vouloir tuer la moitié de l’humanité, elles en viendraient simplement à mourir elles-mêmes, étant donné qu’elles construisent leur combat majoritairement en réaction au regard des hommes.

À l’Antigone éternelle

À suivre le rythme du nouvel esprit de notre société, à mépriser le bon sens au profit d’idées animées de rage folle, le débat risque de se réduire à un syllogisme implacable, de plus en plus serré, réducteur et stérile.

Nous pouvons être empêtrés dans nos contradictions, l’histoire des luttes en est nourrie d’exemples, être piégés par nos blessures, l’histoire humaine en est remplie, mais nous devons garder à l’esprit que le débat public doit être supérieur au débat individuel. Parce qu’il est orienté au bien commun, et pourrait même en être la source.

Et si ces femmes ne savent pas qui elles sont, et ne veulent pas aider les autres femmes à gagner véritablement leur identité dans le monde, peut-être ces mots de Romain Rolland adressés À l’Antigone éternelle pourront les éclairer, et nous toutes avec elles.

Le plus pressé n’est pas la conquête des droits politiques. Le plus pressé est la conquête de vous-mêmes. Cessez d’être l’ombre de l’homme et de ses passions d’orgueil et de destruction. […] Faites la paix en vous d’abord ! Arrachez de vous l’esprit de combat aveugle. Ne vous mêlez pas aux luttes. Ce n’est pas en faisant la guerre à la guerre que vous la supprimerez, c’est en préservant d’abord de la guerre votre cœur, en sauvant de l’incendie l’avenir, qui est en vous. À toute parole de haine entre les combattants, répondez par un acte de charité et d’amour pour toutes les victimes. Soyez, par votre seule présence, le calme désaveu infligé à l’égarement des passions, le témoin dont le regard lucide et compatissant nous fait rougir de notre déraison ! Soyez la paix vivante au milieu de la guerre, l’Antigone éternelle, qui se refuse à la haine.

 

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