Jean Castex est-il vraiment à plaindre ?

Capture d'écran YouTube AFP-Jean Castex — Youtube AFP,

Ne nous trompons pas, le plus à plaindre ne serait-il pas l’Hexagone ?

Par Claude Robert.

Jamais des articles n’auront été aussi révélateurs sur la santé du pays France que ceux qui traitent en ce moment des difficultés présupposées du Premier ministre Jean Castex.

Certes, on ne donnerait pas cher d’un leader dont les médias disent qu’il « en prend plein la figure », qu’il « peine à incarner le leadership dans la majorité et à s’imposer dans l’opinion » (Le Parisien du 3/10/20) qu’il a des « emmerdements » ou qu’il a perdu « 9 points dans le dernier baromètre Ifop de Paris Match » (Le Figaro 4/10/20).

Mais ne nous trompons pas, le plus à plaindre ne serait-il pas l’Hexagone ? Parce qu’à déchiffrer ces articles qui s’apitoient sur la dure vie de Jean Castex et qui citent d’autres ministres ou rivaux de l’opposition s’apitoyant encore plus fort, on découvre quelque chose de sidérant.

Dans un pays qui a perdu la moitié de son industrie1 en bien moins d’une trentaine d’années et qui ne parvient pas à sortir de la spirale du chômage et de l’endettement keynésien, il est en effet sidérant que la presse et une partie de la classe politique jugent un Premier ministre sur des considérations aussi superficielles, aussi légères, aussi peu branchées sur les urgences du moment.

Petite analyse sémantique pour s’en convaincre.

La France, pays de la politique d’opérette

Pour Le Figaro, « le Premier ministre peine à s’imposer, trois mois après sa nomination ».

Certes, mais auprès de qui ? Auprès des évènements qui plombent notre économie et notre dette ? Auprès des phénomènes structurels qui désindustrialisent notre pays ?

Non, ce n’est qu’auprès des sondages : « Le journal rappelle, cote de popularité à l’appui (moins 9 points dans le dernier baromètre Ifop de Paris Match) que le doute gagne au sein de la majorité ».

« Jean Castex n’imprime pas beaucoup, estime une élue LR ». Il n’imprime pas sa marque sur l’insécurité galopante ? Sur la récession actuelle ? Sur les causes des fermetures d’usines ? Bien sûr que non ! Et l’élue LR de livrer le fond de sa pensée : « C’est un opérationnel avant d’être un politique » ce qui serait d’ailleurs « un sentiment partagé depuis quelques semaines au sein de La République en marche » !

Ainsi, que ce soit à LR ou à LREM, un homme politique n’a pas vocation à tomber dans l’opérationnel. Il doit se maintenir dans le domaine de la représentation…

Côté représentation justement, pour Le Point, Jean Castex se trouve dans une situation irrécupérable, compte tenu de la pire chose qui puisse lui arriver. Non pas la poursuite de l’endettement, non pas l’augmentation de la précarité ou de l’insécurité. Non. Seulement ceci : « la fin de l’état de grâce ».

Et le comble, pour l’hebdomadaire, c’est que « Les sondages, il ne les regarde pas, donc il ne les commente pas », assure l’entourage de Jean Castex. Ce dernier n’a donc pas vu qu’il avait perdu 9 points dans le dernier sondage Ifop pour Paris Match (46 % de Français qui approuvent son action), alors que sa cote de confiance dans celui de l’institut Kantar pour Le Figaro est à la baisse également (28 %, -5 points) ».

C’est une catastrophe ! Vraiment rien ne pourra sauver notre Premier ministre puisqu’il ne sait même pas qu’il a reculé dans les enquêtes d’opinion.

La France, pays du réel déconsidéré

Il est vrai que Le Parisien se distingue en osant évoquer le contexte hexagonal. Hélas, il s’agit d’une évocation bien peu profonde. Qu’on en juge : « Le mauvais temps n’épargne pas Matignon et son locataire. Reprise de l’épidémie, crise économique et sociale ». La dégringolade de l’ensemble des indicateurs économiques du pays depuis 1975 ne serait donc qu’un simple caprice météorologique ?

Plus fort encore, tandis que certains pensent que le Premier ministre ne fait pas assez de politique, on découvre que « ce samedi il était sur le terrain pour gérer un autre front, celui des intempéries des Alpes-Maritimes où il s’est rendu au chevet des habitants lourdement frappés ». Alors, est-ce de l’opérationnel ou de la représentation ? Surtout dans un pays en proie au recul du salaire disponible2 et à une puissante désindustrialisation, réconforter les victimes des tempêtes est-il la priorité des priorités ?

L’article recèle d’autres merveilles, à l’instar de celle-ci : « Quand il intervient en réunion de groupe, c’est interminable, il n’arrive pas à nous embarquer dans son récit (un député) ». Il est vrai que les difficultés françaises sont purement littéraires.

Ou celle-là : « D’autres rappellent les deux derniers couacs restés dans les mémoires : l’application StopCovid qu’il a avoué ne pas avoir téléchargée, pendant sa participation le 24 septembre à l’émission ‘vous avez la parole’. Et surtout l’annonce brutale, en fin de semaine dernière, de fermetures partielles ou totales des bars, en fin de semaine dernière, de fermetures partielles ou totales des bars dans plusieurs grandes villes ».

Alors que les échecs de la première vague pandémique n’ont aucunement servi de leçon, alors que les capacités hospitalières de réanimation sont toujours aussi limitées, alors qu’il n’y a toujours pas de politique active de prévention, alors que le gouvernement lui-même n’est pas étranger à l’échec de l’application StopCovid, on reprocherait simplement au Premier ministre de ne pas l’avoir téléchargée ?

Et puis quand on y songe, on remarquera que dans l’article, le chef du gouvernement se fait retoquer pour la seule décision vraiment opérationnelle, impopulaire et courageuse qu’il aura su prendre, en limitant la circulation des personnes dans les zones les plus touchées par la pandémie !

C’est à désespérer. Dans quel pays vivons-nous pour avoir des médias et des politiciens aussi peu câblés sur la réalité ?

Sur le web

  1. La part de marché mondiale industrielle de la France a perdu 50 % en à peine plus de 20 ans.
  2. La progression du salaire disponible des Français est parmi les plus faibles de l’OCDE.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.