L’économie sous la tutelle de la politique

Bruno Le Maire by UMP Photos on Flickr (CC BY-NC-ND 2.0) — UMP Photos , CC-BY

Bruno Le Maire a supplié le secteur bâtiment de donner la priorité aux travailleurs français en matière d’embauche, confirmant ainsi deux traits inquiétants de la politique française.

Par Michel Faure.

Lors d’un discours à l’université du Medef à Paris, le 27 août, Bruno Le Maire, notre ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, suppliait le secteur du bâtiment et des travaux publics de donner la priorité aux travailleurs français en matière d’embauche, confirmant ainsi deux traits inquiétants de la politique française.

Le premier est la réaffirmation que en France, les politiques prétendent gérer l’économie et imposer leurs volontés aux entrepreneurs. Bruno Le Maire ne peut le nier, lui qui a voulu « refonder le capitalisme pour lutter contre les inégalités », et qui pense, avec sa loi Pacte, que les entreprises, dont la seule finalité légitime est le profit, se cherchent « une raison d’être » ou une « mission sociale ».

La directive sur les travailleurs détachés en question

Le second trait est l’ambiguïté constante du gouvernement à l’égard de l’Europe, qu’il voudrait « unie et solidaire », mais qui ignore ou déplore des initiatives de l’Union allant dans ce sens, comme en l’occurence la directive sur les travailleurs détachés.

Datant de 1996, elle permet à un ouvrier d’un pays de l’Union européenne d’aller travailler dans un autre pays de celle-ci pour une période de 24 mois. Elle offre aux étrangers un travail légal et un élargissement de leurs expériences et de leurs compétences. Pour les employeurs, elle facilite l’embauche de personnel qualifié venu de l’étranger et permet de payer des cotisations sociales inférieures à celles pratiquées en France (45 % du salaire, contre 21 % en Slovénie ou 13 % en Roumanie)

Ce système illustre la solidarité européenne, mais aussi le charme de la concurrence fiscale qui ne plaît peut-être pas à notre gouvernement, mais qui fonctionne  très bien. En 2018, le BTP français a fait appel à 250 000 travailleurs détachés sur un total de 580 000 contrats de travail.

Mais comment donner en France du travail à des étrangers alors qu’avec l’automne viendra le temps des faillites, du chômage de masse et des crises sociales ? On comprend Bruno Le Maire, la situation est politiquement impossible. Économiquement, il s’agit d’une autre histoire que nous ne vivrons pas.

Selon l’OCDE, l’impact de la crise sanitaire en France représenterait une augmentation de 9,3 à 10,3 % du chômage :

La pandémie a provoqué la récession économique la plus grave jamais observée depuis près d’un siècle et fait des ravages en termes de santé, d’emploi et de bien-être des citoyens.

L’INSEE annonçait en juillet une chute de notre PIB de 13,8 % au deuxième trimestre 2020, après un recul de 5,9 % au premier trimestre. Une dégringolade jamais observée depuis 1949, année de la première publication de statistiques du PIB français.

En France, l’économie est politique

Dès lors, la politique prend la main sur l’économie. Elle le fait avec d’autant plus d’énergie que c’est elle qui a mis l’économie à l’arrêt pendant la pandémie. Aujourd’hui, c’est encore elle qui entend la « relancer ». Elle ne le fait pas en suscitant un choc de croissance par une baisse radicale des impôts et des taxes, par exemple, opérant ainsi un retrait spectaculaire du champ du secteur productif et marchand, garantie d’une relance vigoureuse. Au contraire, l’État reste ce qu’il est, il intervient, armé de subventions massives financées par la monnaie magique de la Banque centrale européenne. Cette monnaie qui coule à flots et ne vaudra bientôt plus rien est empruntée par l’État lui-même, qui la redirige où bon lui semble.

La domination institutionnalisée de l’économie par la politique apparaît en France dans l’après guerre, sous la pression des partis communistes, très puissants en France et en Italie. Le gaullisme, porteur d’une volonté de souveraineté nationale et d’un étatisme institutionnalisé par la Vème République, vient renforcer cette idée nouvelle de « l’économie politique » qui devient avec le temps « la politique économique » du gouvernement. Il faudra l’avènement de l’idée européenne, concrétisée à la fin des années 1950, pour réintroduire dans cet interventionnisme généralisé du Vieux Continent les concepts libéraux d’un marché commun et d’une souveraineté partagée.

La France du président Emmanuel Macron prétend aimer cette Europe unie et solidaire concentrée sur l’effort de la relance. Pourquoi alors remettre en cause la directive des travailleurs détachés, emblématique de l’union et de la solidarité ?

Si la relance doit voir le jour, elle sera européenne ou elle ne sera pas. Les pays de l’Union sont intimement liés par l’économie et les échanges. Ils sont nos principaux clients et fournisseurs. Dire le contraire, jouer sur les peurs, défendre « la préférence nationale », chanter le protectionnisme, constituent les outils d’un nouveau populisme qui ne dit pas son nom.

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