1988, crime contre l’Humanité en Iran : le régime doit être tenu pour responsable

Témoignage d’une rescapée des prisons iraniennes, aujourd’hui militante des droits humains.

Par Kobra Jokar1.

J’ai passé six ans dans les prisons du régime iranien. J’ai été emprisonnée et torturée pour mes convictions.

J’ai été arrêtée à Téhéran en 1981 alors que j’étais enceinte. Ils m’ont emmenée dans la funeste prison d’Evine, dans la banlieue nord de la capitale. J’avais entendu parler de cet endroit, car sous le régime du chah, les opposants politiques y étaient emprisonnés et torturés.

J’ai été carrément transférée dans le quartier 209. Cette terrible section était entièrement gérée par les pasdarans, totalement indépendants de l’appareil judiciaire de l’époque. C’est dans ce quartier que j’ai vu mon mari, arrêté pour les mêmes motifs que moi.

Quatre hommes l’ont frappé devant moi. Ils torturaient les prisonniers pour leur extorquer de faux aveux nécessaires à leur condamnation.

Après cela, mon tour est arrivé d’être fouettée avec un câble électrique. Je n’avais rien vécu de plus douloureux et de plus dévastateur de toute ma vie. Mais c’était quand même plus supportable que de voir mon mari torturé devant moi. C’était précisément ce qu’ils voulaient. Parce qu’ils le torturaient en premier, et naturellement pour lui, c’était intolérable de me voir être battue.

Mais il a été exécuté quelques jours plus tard, avec 75 autres détenus, sous mes yeux. Le tortionnaire m’a dit : « Je ne voulais pas qu’il voie son fils ».

Ils m’ont emmenée à l’hôpital où j’ai mis au monde mon enfant. Ils m’ont rapidement ramenée en prison, malgré mon état particulièrement grave. J’ai gardé l’enfant avec moi en prison. Il n’y avait aucun moyen pour m’occuper de lui, mais beaucoup d’enfants qui avaient perdu un parent y étaient détenus. J’ai même vu des tortionnaires battre un enfant pour qu’il révèle les amis de sa mère.

Au bout de six ans, en 1987, j’ai eu la chance d’échapper à cet enfer.

Un an plus tard, toutes les femmes qui partageaient ma cellule et ma section à Evine, soit environ 150 détenues, ont été exécutées.

Durant l’été 1988, le régime a mis à mort des milliers de prisonniers politiques après le cessez-le-feu dans la guerre avec l’Irak. Pendant ces mois de tuerie, des commissions de la mort composées de trois juges ont rejugé des milliers de détenus qui avaient déjà été condamnés et purgeaient leur peine.

Les audiences duraient quelques minutes pour chaque prisonnier. Les détenus qui ont maintenu leur opposition au régime ont été immédiatement pendus. Dans une lettre adressée à Khomeiny, le guide suprême de l’époque, l’ayatollah Montazeri, alors son successeur désigné, a donné le nombre de personnes exécutées en quelques jours comme 2800 – 3800. Les vrais chiffres montent jusqu’à 30 000, dont une liste de 5000 noms a été publiée jusqu’à présent.

M. Montazeri a souligné que les victimes, membres de l’organisation Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI/MEK), n’étaient pas des « individus », mais « représentaient un courant de pensée ». En d’autres termes, toutes les victimes du massacre étaient des prisonniers d’opinion.

Mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est que les responsables du carnage n’ont jamais été blâmés, et que personne n’a jamais exprimé le moindre regret au sein du régime. Au contraire, de nombreux auteurs du massacre sont toujours en fonction à la tête du pouvoir.

Jaafar Nayyeri, président d’une commission de la mort, préside actuellement la Cour suprême disciplinaire pour les juges. C’est lui qui a condamné à mort mon mari en quelques minutes. Un deuxième juge influent, Ebrahim Raïssi, est actuellement à la tête du pouvoir judiciaire. Alireza Avaï, chef de la commission de la mort dans le sud de l’Iran, est l’actuel ministre de la Justice. Ali Khamenei, président du régime à l’époque, est actuellement le guide suprême du pays.

J’ai témoigné lors de diverses conférences internationales sur la question. Un sentiment d’amère frustration accompagnait toujours ces témoignages car je sentais l’absence massive de volonté de poursuivre et juger les responsables de ces crimes contre l’humanité. Un crime dont on connaît pratiquement tous les détails, comme par exemple l’emplacement de 56 fosses communes secrètes contenant les dépouilles des personnes exécutées.

L’année dernière, Amnesty International a publié un rapport détaillé sur le carnage. Selon eux, l’Iran est confronté à une « crise d’impunité » qui va au-delà de l’absence de responsabilité pour les disparitions forcées et les exécutions extrajudiciaires de 1988.

Selon Amnesty, les autorités glorifient de plus en plus les auteurs des massacres comme des « héros nationaux » et assimilent toute critique des atrocités à un soutien au « terrorisme ».

Avec plusieurs cas de crimes contre l’humanité portés devant la justice internationale, nous ne sommes plus dans la logique des années 1980. Nous pouvons demander des comptes aux auteurs de ces crimes.

Dans un mois, l’Assemblée générale des Nations unies tiendra sa 75e assemblée à New York. Depuis quatre décennies, le régime des mollahs fait l’objet de condamnations répétées de cet organe.

Cette année est le moment d’inclure le massacre de la prison de 1988 dans la résolution finale de l’AGNU concernant les violations des droits humains en Iran.

Le Canada est chargé de préparer le projet de résolution. La mention explicite du crime contre l’humanité de 1988 dans la résolution est le seul moyen d’empêcher, en Iran et ailleurs, la reproduction de tels crimes. Le sang des innocents ne laissera jamais la conscience humaine tranquille. L’Assemblée générale des Nations Unies devrait en témoigner.

  1. Ancienne prisonnière politique qui a fui les prisons iraniennes en 1987 et s’est installée en Europe, actuelle militante des droits humains.
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