Émile Ollivier ou l’échec de l’Empire libéral

Portrait d’Emile Ollivier, esprit libéral, pacifique et libre-échangiste, qui préférait un Empire libéral à la République jacobine.

Par Gérard-Michel Thermeau

Émile Ollivier, homme politique français (1825-1913). Huile sur toile de Gustave Courbet, c 1860. Exposée à la Neue Pinakothek, Munich. — Creative Commons

Il y a 150 ans, le 9 août 1870, tombait le ministère dirigé par Émile Ollivier. Conséquence des premières défaites de l’armée française, cette chute mettait fin à l’expérience de l’Empire libéral inaugurée sept mois plus tôt.

La figure singulière d’Émile Ollivier (Marseille, 2 juillet 1825 – Saint-Gervais-les-Bains, 20 août 1913) est sans doute bien oubliée aujourd’hui. Les mélomanes cultivés savent qu’il était le gendre de Franz Liszt et le beau-frère de Richard Wagner. Les amoureux de la Renaissance qu’il signa une étude de référence sur Michel-Ange.

Le Mirabeau du Second Empire

De son vivant, les caricaturistes républicains se sont acharnés sur lui : « renégat », « voleur au cœur léger », « serpent ». Aux yeux des purs, Émile Ollivier fut en effet un « traître ». Républicain de tradition et de conviction, il se rallia à l’Empire. Cet esprit libéral, pacifique et libre-échangiste, préférait un Empire libéral à la République jacobine dont rêvait toujours l’extrême gauche.

Le destin du « nouveau Mirabeau » fut pourtant des plus étonnants, résumé ainsi par Louis Girard : « préfet à vingt-deux ans, avocat sans causes à vingt-six ; à trente-deux ans, député de Paris… chef du gouvernement et membre de l’Académie française à quarante-cinq ». Et pour couronner le tout, un « désastre épouvantable dont le poids l’accablera pendant les quarante-quatre ans qui lui restent à vivre »1;

Louis Girard avait ce mot cruel : « Cet honnête homme de talent ne méritait pas sa destinée ».

Émile Ollivier, Télémaque de la République

Fils d’un « raté magnifique » qui, ayant trop lu Rousseau, le prénomma Émile, il avait été élevé dans la tradition républicaine. Démosthène, tel était le prénom de son père, carbonaro marseillais condamné à la prison sous la Restauration, avait fondé en 1831 un journal radical Le Peuple souverain. Mais ce médiocre négociant dut quitter Marseille pour fuir ses créanciers.

Bon élève, Émile fit des études de droit et devint clerc d’avoué. La réputation républicaine de son père lui permit, « Télémaque de la République », de débuter précocement sa carrière politique comme commissaire de la République dans sa ville natale en 1848. Son père, élu à l’Assemblée constituante, adversaire résolu de Louis-Napoléon, fut exilé après le 2 décembre et vécut à Florence jusqu’en 1860.

Un spiritualiste républicain

Émile Ollivier, républicain de 48, en conservera toujours le style « mystique et sentimental ». Dans une lettre publiée par les journaux le 11 juillet 1848 le jeune préfet s’épanchait : « En entrant dans la vie publique, je me suis sérieusement recueilli et j’ai pris en moi-même l’engagement de n’avoir jamais pour guide et pour boussole que ma conscience et la sainte lumière du devoir ». Sa naïve honnêteté découvrait le monde de la politique, où tout n’était qu’intrigues, et la réalité des révolutions qui ne sont glorieuses que dans les livres.

Mais ce spiritualiste républicain, séduit par le saint-simonisme, n’était pas si réfractaire que cela à la légende napoléonienne. Rendu à la vie civile en janvier 1849, après plusieurs années de vaches maigres, il réussit à plaider quelques affaires importantes et fonda la Revue pratique du droit français (1855).

Le défenseur de la liberté sans épithète

Émile Ollivier revint à la vie politique à l’occasion des élections de 1857, publiant une circulaire :

« Il est deux sortes de démocraties. Il en est une large, sympathique, qui s’élance vers l’avenir. […] Elle croit que le temps des phrases est passé, et que celui de la science commence. L’amélioration morale et matérielle du sort de ceux qui souffrent, des travailleurs ; le développement du commerce, du crédit, voilà son but. La liberté, voilà son moyen. Elle convertit si elle peut, elle ne frappe jamais, elle n’excommunie pas. »

Membres du Groupe des cinq, il ne se sentait guère à son aise avec ses collègues républicains. Dès le 17 juin 1860, il notait de Napoléon III : « La liberté même avec lui, me donnerait plus de joie qu’une révolution de palais ou qu’une révolution populaire qui pourrait bien n’aboutir qu’à un nouveau despotisme ». Il ne variera plus de cette position. Mais il se refusait au rôle de « ministre » que certains lui prédisaient déjà, ou plutôt il préférait être le « ministre de l’opinion publique ».

Le 11 mars 1861, il prit publiquement ses distances avec ses amis politiques en s’adressant à l’empereur. Il lui promettait « l’admiration et l’aide d’une immense majorité », si « repoussant des conseils pusillanimes, il prenait l’initiative des réformes ». Du jour au lendemain, il se retrouvait célèbre et isolé.

Les élections de 1863 étaient pour lui l’occasion de déclarer le 4 février : « Il faut désormais que les démocrates deviennent libéraux et les libéraux démocrates ». Un tiers parti se constituait ainsi dans la nouvelle chambre. Émile Ollivier se voulait le défenseur de la « liberté sans épithète ».

La loi sur le droit de grève

Grâce à la bienveillance de Morny2, orléaniste dans l’âme, il fut le premier membre de l’opposition à défendre une loi gouvernementale, la « loi des coalitions » en 1864 : « Je prends le bien de quelque part qu’il me vienne… Je ne me borne pas à critiquer ce qui me manque ; je remercie de ce qu’on me donne ».

Comme rapporteur de la loi sur les coalitions, il soulignait que le droit de grève était la conséquence logique du suffrage universel (masculin) : « Il y aurait une contradiction singulière à reconnaître à des hommes la capacité de se prononcer sur les affaires les plus graves de leur pays, et à les déclarer en même temps incapables de décider sur la question qui est leur affaire personnelle de tous les jours… »

Il donnait ainsi son nom à la légalisation du droit de grève.

Le progrès oui, la révolution non

Dans une circulaire aux électeurs de Toulon, il précisait sa pensée : « Pour devenir forte, la démocratie doit s’élargir et non se fermer, se transformer et non se répéter, se déterminer par la justice et non par la colère ; qu’elle doit préférer les idées aux phrases, les réalités aux chimères, l’amélioration partielle qui se réalise, à la réforme totale qui s’ajourne, poursuivre la liberté et non les bouleversements, le progrès et non les révolutions ».3

Son discours de Turin (20 juin 1864) « sur ce que doit être l’attitude du parti libéral en Europe », condamnait définitivement les révolutions4 : « Pour avoir voulu avancer trop vite, on n’avance pas du tout. L’action constitutionnelle et légale au contraire est lente mais sûre : elle réalise peu à la fois, mais les progrès qu’elle réalise sont définitifs. »

Il faut conduire le gouvernement ou le combattre

Le discours du 27 mars 1865, « Que le moment est venu pour l’Empire de donner la liberté », fut l’étape décisive de son ralliement 5 :

« La liberté politique en elle-même n’est rien : elle n’est qu’une garantie. Là où les libertés civiles, sociales n’existent pas, les libertés politiques ne sont que des dangers et des inutilités. […] Mon vœu le plus sincère, mon vœu le plus ardent, c’est que le gouvernement de l’Empereur se consolide par la liberté. […] Le meilleur gouvernement est celui qui existe dès que la nation l’a accepté. »

En votant l’adresse impériale, il se coupait définitivement de ses anciens amis républicains. À ses yeux désormais, un Empire libéral et constitutionnel était la meilleure forme de la République. Mais la disparition de Morny, qui se rêvait en chef d’un gouvernement libéral, l’affecta profondément. Napoléon III finit par rencontrer ce curieux personnage sans bien le comprendre : que voulait donc Ollivier ? Un portefeuille ministériel ne lui convenait pas ?

Lors de la crise du 19 janvier 1867, il refusa de devenir le porte-parole du gouvernement. À ses yeux, une chose devenait essentielle : « Il faut conduire le gouvernement comme ministre ou le combattre. »

Être le Turgot de la liberté

Honnête mais naïf, il poursuivait son rêve : « Être le Turgot de la liberté ou le Washington de la révolution. »

Un contemporain6 le décrivait « de haute taille. Son regard, mobile et doux, se perd derrière des lunettes. Sa tenue a parfois des négligences que les méchants croient affectées. Il vit simplement, prenant de sa santé des soins minutieux, dans un intérieur d’une austérité arrangée. »

Battu à Paris, il se fit élire dans le Var au printemps 1869.

Sur l’inspiration d’Ollivier un projet d’interpellation obtint 116 signatures parmi les nouveaux élus. Le texte réclamait « la constitution d’un ministère responsable ; le droit pour le Corps législatif de régler les conditions organiques de ses travaux et de ses communications avec le gouvernement… »

Ollivier consulta son compatriote de Marseille, Thiers : « Je ne vous soutiendrai pas, je n’attaquerai pas… mais me taire c’est beaucoup. » Le vieil orléaniste aurait bien aimé accéder au pouvoir mais l’empereur s’en méfiait.

Où sont les libéraux, se demande Émile Ollivier

L’interpellation, défendue par Eugène Schneider, irritait l’Empereur : « Oui, vous voulez couper au vieux lion ses ongles, ses dents, et le laisser avec sa belle crinière ». Pourtant, le 11 juillet 1869, Napoléon III fit lire une déclaration qui allait au-delà de ce qui était demandé. Refusant d’entrer dans un ministère de bric et de broc, Émile Ollivier accepta en revanche la présidence du conseil général du Var.

L’initiative impériale avait irrité les extrémistes des deux bords. Pourtant, comme l’écrivait Louis Veuillot, la Constitution de 1852 « avait proscrit les courants d’air et le bruit… mais l’air s’est corrompu ; mais le silence a engendré l’ennui ; et l’ennui et le silence et le mauvais air ont allumé une fièvre endiablée. »

Émile Ollivier s’interrogeait dans une lettre à Girardin, le 5 octobre 1869 : « Les conservateurs me trouvent trop téméraires, les démocrates trop conciliant ; les libéraux à la rigueur pourraient s’accommoder de moi, mais où sont-ils ? »

Aidez-moi à sauver la liberté

En ce mois d’octobre, Ollivier refusait de nouveau les avances de Napoléon III. Il ne se contentait pas du ministère de la Justice, il voulait « créer un ministère nouveau, avec la partie libérale du ministère actuel et la partie sensée des 116. » Dans son asile de Saint-Tropez, il attendait son heure. Mais Napoléon III n’était pas encore disposé à accepter un « premier ministre ». Une entrevue secrète à Saint-Cloud, où Émile Ollivier avait enlevé ses lunettes et mis un cache-nez pour ne pas être reconnu des journalistes en embuscade, ne déboucha sur rien.

Pourtant l’Empereur, pris d’une réelle sympathie à son égard, s’était enfin décidé. Mais comment constituer la majorité ? Ollivier s’efforça de rallier une partie de la droite à une partie des 116 autour du mot d’ordre : maintien de l’Empire sur des institutions libérales et parlementaires. Il put ainsi constituer un groupe libéral de centre droit comprenant 133 députés.

À l’ouverture de la session parlementaire, Napoléon III déclara aux députés : « Il n’est pas facile d’établir en France l’usage régulier et paisible de la liberté. » Il ajouta : « La France veut la liberté, mais avec l’ordre : l’ordre j’en réponds. Aidez-moi, Messieurs, à sauver la liberté ». Fin décembre, le ministère démissionnait et l’Empereur envoyait une lettre à Émile Ollivier : « Je m’adresse avec confiance à votre patriotisme pour vous prier de désigner les personnes qui peuvent former, avec vous, un Cabinet homogène, représentant fidèlement la majorité du Corps législatif. »

Émile Ollivier chef du gouvernement sans l’être

En réalité, l’Empereur imposait le maintien des ministres de la Guerre et de la Marine qu’il considérait comme son domaine réservé. Ollivier hésitant entre les Affaires étrangères, l’Intérieur et la Justice, choisit la chancellerie qui lui était plus familière.

Dans un premier temps, il voulût conserver deux autres ministres sortants, Magne et Chasseloup, pour se concilier la droite, mais à la suite de tractations confuses il finit par se rabibocher avec le centre gauche. Le ralliement de Daru, un des vice-présidents de l’assemblée nationale en 1851, un opposant au coup d’État, était une victoire symbolique.

Celui-ci imposa comme condition que nul ne serait le premier dans le Cabinet : Ollivier devait être chef du gouvernement sans l’être. Le centre-gauche espérait ainsi le reléguer au second plan. Pour l’opinion publique, le gouvernement du 2 janvier 1870 était pourtant bien un ministère Ollivier.

Le « gouvernement des bonnes intentions » procéda aussitôt à une épuration modérée du haut personnel administratif. Le baron Haussmann, symbole de l’Empire autoritaire, fut révoqué. Ayant la confiance du monarque, Émile Ollivier était confiant : « Nous ferons à l’Empereur une vieillesse heureuse. »

Émile Ollivier à l’Académie française

La gauche, violente en paroles, l’était moins en actes. Un fait divers tragique, l’assassinat de Victor Noir par le cousin germain de l’Empereur, Pierre Bonaparte, avait amené Rochefort aux excès de langage qui lui étaient familiers : « J’ai eu la faiblesse de croire qu’un Bonaparte pouvait être autre chose qu’un assassin ». Mais lors de l’enterrement de Victor Noir, le 12 janvier, ceux qui rêvaient d’une « journée révolutionnaire » en furent pour leur frais.

Si les républicains « irréconciliables » conservaient leur profonde hostilité au régime, les orléanistes subissaient le charme du garde des Sceaux. Thiers ne disait-il pas en désignant les places des ministres : « Nos opinions sont assises sur ces bancs » ? Le 7 avril, l’Académie française, qui boudait jusqu’alors l’Empire, élut Ollivier au fauteuil de Lamartine.

Une majorité bien fragile

Napoléon III voulait bien accorder des concessions au centre gauche sur la décentralisation, la liberté de l’enseignement supérieur et même la remise en question du libre-échange. Mais il souhaitait de la part du gouvernement une attention aux questions sociales : on étudia la suppression du livret ouvrier, les retraites ouvrières, l’inspection du travail ou la participation aux bénéfices dans les mines.

Cependant en renonçant à la candidature officielle, tout en gagnant des voix sur sa gauche, Ollivier en perdit sur sa droite. Dès le 24 février, sa majorité paraissait bien fragile. Napoléon III avait fait bien des concessions mais il était hors de question pour lui d’accepter une monarchie parlementaire.

Un plébiscite nécessaire ?

Un projet hybride vit donc le jour. Le Sénat se transformait en seconde chambre législative et les ministres, tout en restant responsables devant le souverain, le devenait devant les chambres. L’Empereur restait seul responsable devant le peuple et pouvait user de l’arme du plébiscite.

Or la droite bonapartiste réclamait que le peuple soit consulté devant une transformation aussi radicale des institutions. Le comte Daru trouva l’idée excellente pour garantir les réformes parlementaires. Après avoir hésité comme d’habitude, Napoléon III s’y rallia. Si le peuple votait oui, c’est qu’il approuvait l’évolution libérale, s’il votait non c’est qu’il souhaitait le retour au système de 1852. Seule l’abstention l’inquiétait vraiment.

Finalement, le centre-gauche, fidèle à son parlementarisme, protesta et les plus libéraux, Buffet et Daru, quittèrent le gouvernement.

Le plébiscite un triomphe pour Émile Ollivier ?

Le 8 mai, le texte était soumis à l’approbation des Français : « Le peuple approuve les réformes libérales opérées dans la Constitution depuis 1860 par l’empereur avec le concours des grands corps de l’État, et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870. » Le gouvernement s’investit à fond pour le succès du oui avec le concours des fonctionnaires, du clergé et de tous les partisans de l’Empire.

En face, légitimistes et orléanistes étaient divisés entre l’abstention, le non et le oui. Même les républicains n’étaient plus aussi unis. Une « gauche ouverte » autour de Picard donnait l’apparence d’un futur ralliement. La découverte d’un complot contre la vie de Napoléon III acheva de rallier beaucoup d’indécis.

Les grandes villes, Paris en tête, votèrent non. Les campagnes, majoritaires, votèrent oui. Sept électeurs sur dix avaient voté oui et il y avait plus d’abstentionnistes que de votes négatifs. Les républicains étaient atterrés. Ollivier voyait dans le résultat un succès personnel. Mais les ruraux avaient voté pour leur Empereur et pour la continuité. Le centre gauche boudait, la droite exultait et la majorité du cabinet se réduisait comme peau de chagrin.

Le cœur léger d’Émile Ollivier

Chaque scrutin risquait désormais de voir tomber un gouvernement qui tremblait de voir ses adversaires se coaliser. Le pouvoir d’Émile Ollivier ne dépendait plus que de la bonne volonté de Napoléon III.

L’affaire du trône espagnol allait entraîner malgré lui le pacifique Ollivier dans la guerre.

Lui qui, le 30 juin 1870, avait fait voter une réduction du contingent, le voilà, le 15 juillet, se lançant d’un cœur léger dans l’aventure. Conscient du caractère malheureux de ses propos, il les corrigea immédiatement : « Je veux dire d’un cœur que le remords n’alourdit pas, d’un cœur confiant. » Mais le mal était fait.

Émile Ollivier caricaturé en homme au cœur léger par Gilbert-Martin en 1880.

Dans sa Philosophie d’une guerre : 1870, publiée en 1911, Ollivier s’exonérait ainsi : « Placés entre une guerre douteuse et une paix déshonorée, nous étions obligés de nous prononcer pour la guerre. »7

À la nouvelle des premiers désastres, l’impératrice qui exerçait la régence mais n’avait aucune expérience politique, décidait contre l’avis du garde des Sceaux de rappeler les assemblées pour s’appuyer sur la représentation nationale.

Renversé à la quasi unanimité

Devant l’agitation de l’extrême gauche qui se réjouissait des succès prussiens, et les demandes des députés républicains d’armer les Parisiens et de créer un comité de défense, Ollivier songeait à arrêter les principaux agitateurs. Mais Eugénie craignait une guerre civile.

De retour de Metz, Maurice Richard rendit compte de la situation à ses deux amis et collègues, Ollivier et Chevandier de Valdrôme. Les trois ministres demandèrent à l’impératrice le rappel de l’Empereur qui était, par sa présence à l’armée, « un obstacle à la victoire ». Eugénie répondit : « Laissez-le se faire tuer ». Persigny était du même avis : « Il ne peut quitter l’armée que victorieux ou y mourir ». En réalité, la droite bonapartiste voulait se débarrasser d’Ollivier pour reprendre les rênes du pouvoir.

Dans l’après-midi de ce 9 août, Ollivier ne put aller au bout de son discours devant une Assemblée hostile. Le gouvernement fut renversé à la quasi-unanimité.

La volupté délicieuse d’être impopulaire

Ollivier survécut 43 ans à son échec au point de devenir le doyen de l’Académie française. Il avait fait graver sur le fronton de l’entrée de sa propriété de Saint-Tropez la devise : « Certa viriliter sustine patienter ». « Combats vaillamment, supporte patiemment ». Il dut, en effet, supporter patiemment l’opprobre puis l’oubli.

Sans doute cet amoureux de la solitude éprouvait-il une certaine délectation d’avoir été écarté du pouvoir. N’écrivait-il pas en exil en Italie : « ô la volupté délicieuse d’être impopulaire, vaincu, solitaire : c’est presque la liberté du cloître. »

Pourtant la brève expérience de son gouvernement annonçait ce qu’allait devenir la République, un régime parlementaire, condition nécessaire à son enracinement dans le pays. « Aucune république n’a le droit d’exister, si elle ne peut supporter les libertés les plus étendues. »8

Il avait simplement eu tort d’avoir eu raison trop tôt.

  1. « Le Journal d’Émile Ollivier » in Revue d’Histoire moderne et contemporaine, 1962, p. 63-69.
  2. Morny lui avait assuré la sécurité matérielle par le poste de commissaire aux comptes du gouvernement égyptien à la Compagnie de Suez.
  3. Z. Marcas, Émile Ollivier, Paris 1865, p. 38
  4. Émile Ollivier, Démocratie et liberté, 1867, p. 271
  5. Émile Ollivier, Démocratie et liberté, 1867, pp. 281-295
  6. Émile Ollivier, brochure de 1867, p. 29
  7. Philosophie d’une guerre : 1870, p. 338
  8. Ernest Merson, La politique de M. Émile Ollivier, 1875, p. 22
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