La longévité au pouvoir en Afrique a-t-elle un impact sur le développement ?

Robert Mugabe by a-birdie(CC BY-NC 2.0) — a-birdie,

Il semblerait que plus un pouvoir exécutif perdure, plus les chances de développement de ce pays s’amoindrissent.

Par Donatien Adou1 et Flavio Miayo2.
Un article publié en collaboration avec Audace Institut Afrique

Ces dernières années, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer la longévité au pouvoir des chefs d’États en Afrique. Et pour cause ! Des dirigeants de certains pays africains comme le Tchad, le Cameroun, l’Ouganda ou encore la Guinée équatoriale sont là depuis plus de 25 ans en moyenne.

Cela crée sans doute des conditions parfaites pour un État prédateur comme l’ont montré des exemples vivants, en l’occurrence l’Ouganda de Yoweri Museveni et le Cameroun sous Paul Biya.

Cependant, certains dirigeants africains comme Idriss Deby du Tchad ont affirmé dans des interviews que la longévité au pouvoir peut être une bonne chose pour le développement car elle aide à mettre en œuvre et à stabiliser les politiques de développement. L’exemple du Rwanda corrobore ce fait.

Cette opinion trouve un certain soutien dans la littérature de la politique économique avec Alberto Alesina et ses collègues montrant dans une étude transnationale menée en 1992 que l’instabilité gouvernementale (le changement constant du pouvoir exécutif) peut nuire à la croissance économique, indépendamment du régime politique.

Quels effets réels exercent la longévité au pouvoir sur les politiques de développement en Afrique ? De récentes études statistiques rigoureuses réalisées par Carbone et Pellegata dans leur livre Political Leadership in Africa: Leaders and Development South of the Sahara paru en février 2020  nous permettent d’apporter des débuts de réponses.

De quelle longévité parlons-nous ?

Il s’agit pour nous ici d’évaluer l’impact du temps sur la capacité d’un leader à développer un pays. Lorsque nous parlons de longueur, nous faisons allusion aux nombres d’années passées à la tête d’un pays.

Pour illustration, si un président A a passé cinq ans au pouvoir et un président B a passé 17 ans au pouvoir, en moyenne qui sera le plus performant en termes de politiques de développement ?

Nous sommes bien sûr conscients que le temps interagit avec d’autres variables comme la démocratie, la façon dont le leader a saisi le pouvoir, etc. Nous ne prétendons pas que le temps fait le travail à lui seul, mais nous voulons évaluer si le temps passé au pouvoir a un impact sur les politiques de développement en gardant tous les autres facteurs constants.

La durée du pouvoir exécutif affecte la croissance économique

Plusieurs hypothèses sont possibles sur la façon dont la durée du pouvoir exécutif affecte la croissance économique3. Une première hypothèse est que la durée du pouvoir exécutif pourrait impacter positivement la croissance économique.

C’est le cas parce qu’un pouvoir exécutif stable donne confiance aux investisseurs qui peuvent faire leurs prévisions sur le long terme.

Mais un gouvernement qui change tout le temps introduit une incertitude sur les politiques publiques et facteurs garantissant la sécurité d’actifs.

Cette hypothèse a été confirmé par Alberto Alesina et ses collègues en 1992 dans une étude intitulée Political Instability and Economic Growth.

Leurs résultats ont montré que quel que soit le régime politique, un changement constant du pouvoir exécutif affecte la croissance économique négativement. Mais cette étude date de plus de deux décennies et n’est pas spécifique à l’Afrique ou les institutions sont plus fragiles.

Une deuxième hypothèse, par une étude plus récente et contextualisée, est celle émise par Carbone et Pellegata (2020).

Ils affirment que la durée au pouvoir pourrait avoir un impact négatif sur la croissance économique pour la simple raison que dans les premières années du pouvoir, le leader est encore « frais » et déterminé à apporter un changement.

Mais, plus le temps passe, les frictions et conflits internes s’installent et il devient difficile d’implémenter les décisions plus efficacement. Une sous-hypothèse de cette hypothèse est que cette relation n’est pas linéaire mais qu’il faut du temps au leader pour mettre en place ses politiques et ensuite son efficacité diminue avec le temps.

Une analyse statistique rigoureuse conduite pour tous les pays de l’Afrique subsaharienne montre que leur hypothèse principale est vérifiée tandis que la seconde ne trouve pas de support avec les données.

En d’autres termes, chaque année de plus passée au pouvoir diminue la croissance économique en Afrique subsaharienne.

Des politiques de santé publique aux résultats mitigés

Depuis trente ans, les politiques de santé menées par les différents régimes africains ont donné des résultats plus que mitigés.

Dans les pays dits démocratiques comme l’Afrique du Sud, le Sénégal, ou le Ghana, malgré les changements de régime, on remarque une hausse constante du budget alloué à la santé, une amélioration des indicateurs de santé publique tels que la mortalité maternelle, l’espérance de vie, ainsi que la construction de nombreux établissements sanitaires publics.

Au Sénégal, en 2019, le budget de la santé, était de 198 milliards de Fcfa contre 81 milliards en 2000.

De plus, chaque région dispose au minimum d’un centre hospitalier régional de référence.

Dans les régimes autoritaires, force est de constater qu’à l’exception du Rwanda et du Soudan ayant accompli des prouesses énormes dans le domaine de la santé depuis trente ans, la quasi-totalité des pays africains, où les chefs d’États ayant duré au pouvoir depuis des décennies brillent par la faiblesse de leurs systèmes de santé.

Les résultats de Carbone et Pellegata corroborent ces faits en suggérant que les leaders qui passent moins de temps au pouvoir dépensent plus pour la santé en moyenne.

Au-delà de 15 ans de pouvoir, la santé publique bénéficie de moins d’investissements. Grâce au concours des partenaires internationaux, les budgets alloués à la santé ont augmenté, cependant les statistiques existantes démontrent une faible amélioration des conditions de vie des populations dans les pays où il n’y a pas d’alternance démocratique.

Selon, le rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé en 2018, le Gabon par exemple comptait 0,7 médecin pour 1000 habitants, et au Cameroun on dénombrait environ 1,3 lit pour 1000 habitants, alors que le Botswana comptait environ 2,3 médecins pour 1000 habitants, et deux lits pour 1000 habitants.

Des progrès énormes en éducation

« Une fois que l’on a appris à lire, on est libre pour toujours » disait l’écrivain américain Frederick Douglass. En matière d’éducation tous les chiffres existants démontrent que depuis trente ans, les pays africains (démocratiques ou autocratiques) ont effectué des progrès énormes dans ce secteur.

Ceci s’est matérialisé par l’augmentation des budgets alloués au secteur éducatif, la construction d’établissements d’enseignements primaires et secondaires, le recrutement de millions de professionnels de l’éducation et la gratuité de l’école primaire dans de nombreux pays comme la République Démocratique du Congo, le Burundi, ou encore la Sierra Leone.

C’est donc à juste titre que les évidences statistiques montrent que la durée du pouvoir exécutif n’a pas un effet significatif sur les taux d’enrôlement primaires. Ici il est difficile d’évaluer l’impact du temps qu’un leader passe au pouvoir sur les performances éducatives car il faut du temps pour voir les effets de politiques liées à l’éducation.

Mais selon toujours les mêmes résultats, les pays qui ont eu des élections démocratiques au moins une fois produisent de meilleurs résultats pour la scolarisation d’élèves du primaire et du secondaire.

Selon les estimations de l’UNESCO en 2018, au niveau continental, le taux d’alphabétisation est de 63 %. Les bons élèves sont généralement les pays situés au sud de l’Afrique et ceux de petite ou de moyenne taille tels que l’Île Maurice, le Rwanda ou le Cap Vert qui ont réussi à stopper l’analphabétisme.

La mortalité infantile et l’espérance de vie

En 2000 furent créés les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) par les Nations Unies. En effet, l’un des cinq objectifs majeurs est la réduction de la mortalité infantile et par ricochet l’augmentation de l’espérance de vie dans les pays en voie de développement.

Vingt ans plus tard, nous constatons que les démocraties africaines, stables qui ont mis en œuvre des politiques de santé bien définies, comme le Sénégal, ou le Cap Vert, ont réussi à annihiler la mortalité infantile sur leurs territoires.

Revenant aux faits, il semble ne pas y avoir de corrélation entre la durée au pouvoir et la mortalité infantile. En effet, les populations des pays où les leaders passent très peu de temps au pouvoir connaissent une faible espérance de vie.

Cette tendance peut s’expliquer par les multiples coups d’États qui sont très souvent suivis de massacre de la population.

Néanmoins, tout comme pour l’éducation, l’alternance démocratique joue un rôle important ici. Les pays qui ont au moins une alternance démocratique expérimentent en moyenne une plus faible mortalité infantile et une plus longue espérance de vie que ceux qui ne font aucune alternance.

L’effet est plus prononcé avec chaque transition démocratique additionnelle. Force est de reconnaître cependant que le Rwanda est une exception. En effet, bien que peu démocratique, ce pays a réussi à faire baisser considérablement la mortalité infantile en passant de 50 décès/1000 naissances en 2000 à 28/1000 habitants en 2018.

La corruption

Il est reconnu de tous que la corruption est endémique en Afrique. Une quantité importante d’études existe à cet effet et l’on retrouve la majorité des pays africains au bas du classement de l’index de la corruption de Transparency International publié chaque année.

Pour revenir à notre question de départ, il s’agit ici pour nous de comprendre si le temps passé au pouvoir a un impact sur la propension à être corrompu ou non. Les résultats obtenus par Carbone et Pellegata (2020) suggèrent que les pays où les leaders exercent le pouvoir moins de neuf ans sont susceptibles d’être moins corrompus.

Ceux qui l’exercent plus de 20 ans sont relativement plus corrompus. Cela est certainement dû au fait que plus le leader reste au pouvoir, plus il a le temps de mettre en place des procédures complexes de corruption et est parfois envahi par des individus influents qui défendent des intérêts particuliers.

Ils estiment aussi que la tenue des élections a un impact positif sur le contrôle de la corruption indépendamment de la qualité de celle-ci.

En conclusion

De ce qui précède, deux tendances émergent des évidences statistiques sur le lien entre la durée d’un quelconque leader au pouvoir et la performance sur les indicateurs de développement que nous avons exploré.

En premier lieu, il y a une corrélation claire entre la durée du pouvoir exécutif et la croissance économique, la santé publique ainsi que le contrôle de la corruption en Afrique Subsaharienne.

En général, les pays où les leaders passent le moins de temps au pouvoir croissent plus vite, combattent mieux la corruption et investissent plus pour la santé des populations.

En second lieu, l’impact de la durée du pouvoir exécutif sur l’éducation, la mortalité infantile et l’espérance de vie restent mitigé. L’alternance démocratique est plutôt le facteur clé ici qui permet d’améliorer les indicateurs dans ces secteurs.

Au total, plus un pouvoir exécutif perdure, plus les chances de développement de ce pays s’amoindrissent étant donné que la croissance économique est le moteur du développement d’un pays.

En revanche, les pays qui connaissent une alternance démocratique régulière sont plus susceptibles de se développer que leurs compères qui en expérimentent moins.

  1. Doctorant en Sciences Politiques à l’Université du Missouri, USA.
  2. Diplômé d’un master 2 en Administration Publique à École des Hautes Études Internationales et Politiques Heip de Paris/ France.
  3. La croissance économique ici réfère à la croissance du produit intérieur brut ou le PIB par habitant.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.