Construire des sociétés « antifragiles » pour survivre à l’imprévisibilité des crises

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Construire des sociétés « antifragiles » pour survivre à l’imprévisibilité des crises

Publié le 10 juin 2020
- A +

Par

Face au chaos, ce qui n’est pas antifragile ne survit pas.

Le professeur d’économie américain Nouriel Roubini, surnommé « Dr Doom » pour ses prévisions pessimistes, a prédit une crise financière en 2020 suivie d’une récession mondiale.

Néanmoins, ses prédictions n’étaient en aucun cas liées aux conséquences d’une pandémie, mais à celles d’une augmentation des taux d’intérêt entraînant de l’inflation puis une impossible relance budgétaire par des États surendettés.

En France, qu’il s’agisse de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), du Centre de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises (Rexecode) ou encore de la Banque de France, les organismes en charge d’élaborer des prévisions économiques tablaient pour 2020 sur une prévision de croissance supérieure à 1 %.

L’impossibilité de prédire l’imprévisible devrait encourager les décideurs politiques à inhiber l’importance qu’ils accordent aux prévisions économiques. Mais face aux bouleversements externes, les systèmes ou les organisations doivent s’adapter pour surmonter les crises de leur temps.

La philosophie « antifragile » de Nassim Nicholas Taleb, l’ex-trader devenu philosophe des sciences du hasard, nous invite à appréhender les crises plus comme des vecteurs de renforcement que des désastres qu’il convient de prédire avec précision.

Ni robustesse, ni résilience

La pandémie de Covid-19 nous rappelle, à juste titre, que la nature est fondamentalement imprévisible. Qu’elles soient économiques, climatiques ou sanitaires, les crises vont inévitablement croître en fréquence et en intensité.

Le corps humain, le monde du vivant, autant que les systèmes, se renforcent lorsqu’ils sont soumis à des facteurs externes de désordre ou de volatilité. Cette faculté à tirer profit du chaos, voire d’en avoir besoin pour devenir meilleur, est l’essence même de l’antifragilité qui se nourrit du hasard et de l’incertitude.

L’Hydre de Lerne, dont les têtes se multiplient chaque fois qu’elles sont coupées, est un symbole antique d’antifragilité.

Dans son ouvrage Antifragile, les bienfaits du désordre, Taleb explique simplement que « tout ce qui, à la suite d’évènements fortuits (ou de certains chocs), comporte plus d’avantages que d’inconvénients est antifragile ». Dans le cas contraire, il s’agirait de systèmes fragiles.

Face à une nature imprévisible, ce qui n’est pas antifragile ne survit pas.

L’antifragilité se distingue donc de la robustesse, liée à la capacité de résistance, ainsi que de la résilience consistant à se réorganiser après perturbation pour maintenir ses fonctions et sa structure initiale.

Contrairement à la robustesse et la résilience, l’antifragilité ne cherche en aucun cas à rendre les systèmes plus robustes aux crises, mais simplement à se renforcer à leur contact.

Graphique illustrant la différence entre les principes de robustesse, de résilience et d’antifragilité.

 

Plus concrètement, l’antifragilité n’invite pas à des politiques consistant à la mise en œuvre de protocoles préventifs, comme le fait de constituer des réserves de masques, mais plutôt à renforcer les capacités d’adaptation rapide, car de futures crises imprédictibles nécessiteront la mise en œuvre rapide de protocoles difficilement anticipables à ce jour.

L’économie mondiale : fragile et peu prévisible

Taleb relate dans son ouvrage que la Federal Aviation Administration a découvert qu’une trop forte délégation aux systèmes automatiques, rendant les vols en apparence plus sûrs, augmentait le risque d’accident aérien.

Mais contrairement au système aérien dont l’accident rare d’un avion n’entraîne pas la chute de tous les autres, l’économie mondialisée fonctionne comme un système unique au sein duquel les erreurs se propagent et entraînent un risque systémique d’effondrement.

Alors que chaque accident aérien permet à son système de se renforcer pour empêcher le prochain, chaque crise bancaire augmente la probabilité de la suivante.

Un système économique antifragile saurait stopper les contagions pour se renforcer de ses erreurs. Nul ne tenterait de le rendre robuste sous d’improbables prévisions ou en sauvant ses banques systémiques comme lors de la crise financière de 2008.

Il est bon de rappeler à ceux qui ne jurent que par les prévisions économiques que les probabilités des événements rares ne sont pas calculables alors que leurs conséquences peuvent avoir une portée considérable.

En rendant les régions économiques interdépendantes autour d’un système unique de financiarisation généralisée, l’économie mondialisée s’avère bien fragile.

Même si depuis 2008 les interconnexions interbancaires ont largement diminué, celles entre les banques et le shadow banking (ou finance parallèle qui échappe notamment à la régulation) – situation dénoncée en 2018 par le président de la Banque centrale européenne Mario Draghi – ont augmenté renforçant le risque systémique.

Par sa rareté et son imprévisibilité, s’il reste difficile de prévenir d’une pandémie mondiale (entendons avec précision, car il est facile de prédire à la manière d’un Bill Gates ce que tout virologue sait déjà) et surtout de ses conséquences, il s’avère plus aisé de prédire l’augmentation de la fréquence des crises bancaires du fait de la multiplication d’intermédiaires financiers.

En effet, ces derniers, pour maintenir un niveau de profit, vont fatalement faire prendre des risques au système économique sans jamais en prendre eux-mêmes.

Investir sur les capacités d’adaptation

Tout ce qui relève d’une culture formelle, centralisée et descendante entrave l’antifragilité. L’essor d’une classe de preneurs de non-risques – bureaucrates, banquiers, académiques ou journalistes – qui alimente l’illusion que le monde fonctionne en vertu d’un schéma rationnel fragilise les systèmes.

Cette nouvelle classe que Taleb nomme « fragilista » a tendance à surestimer ce qui est rationnel à ses yeux comme la portée du savoir académique, les décisions d’un conseil scientifique, les études de marché ou les prévisions économiques. Pire, ils vont encourager l’engagement de moyens dans des actions artificielles où les profits sont faibles, mais visibles, et les effets secondaires potentiellement graves et invisibles.

Finalement, ce qui fragilise modélise des prévisions et, parallèlement, les systèmes prévisionnels conduisent inexorablement à de la fragilité.

Comme le défend Taleb, les livres d’histoire de l’économie ou de management sont majoritairement écrits par les non-praticiens qui imaginent le monde sous le prisme de ce qu’ils voient, considérant ce qui ne leur est pas accessible comme n’existant pas. Comme tout académique, ils sont régis par les lois de la rationalisation a posteriori qui interprètent mal l’évidente influence du hasard, de la chance ou des crises.

Si les crises sont inévitables, au lieu de faire d’incommensurables efforts pour les prévenir, il serait alors préférable d’en faire sur les capacités d’adaptation rapide et d’évolution durable en abandonnant toute velléité de retour à la situation antérieure. L’antifragilité n’est point nostalgique.

Sur le web

The Conversation

  1. Julien Granata ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.
Voir les commentaires (4)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (4)
  • Trop compliqué pour un esprit basique comme le mien, je me contenterai du classique :

    « Was mich nicht umbringt, macht mich stärker. »
    (ce qui ne me tue pas me rend plus fort)*

    Nietzsche, le crépuscule des idoles ou comment philosopher avec un marteau…

    *Cela inclue tous les comportements avant et les adaptations pendant une crise dont on ignorait tout deux heures auparavant…

  • article a-libéral qui n’a rien à faire sur C.

    rien que l’expression « shadow banking » est un « catch phrase » de l’étatisme mondial qui tend à diaboliser ce secteur finançier (relativement) libre et donc relativement efficient et créateur de richesses.
    L’accélération de la quasi nationalisation des institutions financières ces dix dernières années en a chassé la compétence et a amené de plus en plus le « smart monney » a recréer un secteur finançier vibrant et efficace où l’appétit du risque et du profit se marie avec l’expertise, évitant ainsi le racket réglementaire de plus en plus violent exercé maintenant également par des faschistes décarbonisateurs sur les instituions bancaires et les sociétés côtées (mais pour combien de temps encore si même sur contrepoint on permet de tels articles qui sont des invitations à la régulation)

  • « les livres d’histoire de l’économie ou de management sont majoritairement écrits par les non-praticiens qui imaginent le monde sous le prisme de ce qu’ils voient, »
    Exactement ce que j’observe dans les médias, notamment sur le sujet de l’accès à l’alimentation. La crise du Cov19, le confinement n’ont pas provoqué de rupture d’approvisionnement (production, transformation, distribution), signe que le système « traditionnel » est robuste. Par contre, les systèmes dits « alternatifs » (circuits courts) ont énormément soufferts (infos des CER, centres de gestion agricole). Or, que lit on dans les médias? et bien exactement le contraire, que les systèmes classiques ont montré leurs limites et que les systèmes « courts » sont en forte progression. Doncc’est vers là qu’il faut aller pour le « monde d’après ».
    En fait, ces journalistes présentent le monde comme ils voudraient qu’il soit, non pas comme il l’est en réalité.
    Comme dirait Nathalie MP, ça promet.

  • Merci de nous avoir relayer cette synthèse relative à l’avis de Monsieur TALEB. Ayant été actuaire dans une vie antérieure et ayant sévi dans un secteur ou le risque était la matière que j’ai travaillée, j’approuve sans réserve cet article.
    Les lois du hasard sont en effet impénétrables.
    La solution proposée est effectivement la plus réaliste dans un cadre instable et de facto non nostalgique.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Par Gérard Dréan.

Sur la chaîne américaine CNBC, Nassim Nicholas Taleb, le célébrissime auteur du livre Black Swan, s’en est récemment pris au bitcoin, et à travers lui aux cryptomonnaies en général, en déclarant :

Ça a toutes les caractéristiques d’un schéma de Ponzi. Tout le monde sait que c’est un Ponzi.

Les critiques de Taleb

Eh bien non. Malgré tout le respect que j’ai pour Taleb, moi je ne le sais pas. D’ailleurs je me méfie toujours quand quelqu’un dit « tout le monde sait que… » En général, c’est qu’on n’a pas de ... Poursuivre la lecture

Par Erwan Queinnec.

Dans un article d’analyse publié récemment sur le site de l’Institut Molinari et repris par Contrepoints, je compare la crise du Covid-19 à un Cygne Noir, notion que j’emprunte à l’ouvrage éponyme du professeur d’ingénierie du risque Nassim Nicholas Taleb. C’est d’ailleurs surtout à son ouvrage suivant - Antifragile, publié en 2013 aux Belles Lettres - que je me réfère.

Las, N. Taleb s'est récemment agacé de l’utilisation, selon lui abusive, que certains commentateurs ont fait de son concept. De son point de... Poursuivre la lecture

Par Erwan Queinnec. Un article de l'Institut économique Molinari

Pour les idéologues de la France Insoumise :

Cette crise est […] une fenêtre : réquisition, plafonnement des prix, etc. Dans de tels moments, les esprits sont comme une pâte un peu molle, où l’on peut faire passer des idées neuves. (tweet de François Ruffin, député La France Insoumise).

S’il est pour le moins candide de considérer réquisitions ou blocage des prix comme des « idées neuves », ce tweet saisit bien l’air du temps, chargé d’un virus idéologique j... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles