Comment un bon journaliste doit parler des inégalités

Micros by Jean-François Gornet(CC BY-SA 2.0)(CC BY-SA 2.0)

Si un enseignement avait été donné aux journalistes pour traiter des inégalités comme ils le font comment aurait-il été rédigé ?

Par Hadrien Gournay.

Les inégalités sont un thème de propagande qu’il est indispensable d’inclure dans vos articles pour favoriser une politique de redistribution. Nous verrons comment le faire avec les deux principales : les inégalités économiques et les inégalités devant l’impôt.

Inégalités économiques

Deux thèmes affleurent : le type d’inégalités économiques que vous devez mentionner et la variation des inégalités.

Quelles inégalités préférer ?

Inégalités de patrimoine, de revenus et de consommation sont les principaux types d’inégalités économiques. Avec les deux dernières, différentes périodes de références peuvent être prises en compte (mois, année, décennie, vie).

Si la pertinence était votre critère de choix, vous devriez mettre en avant les inégalités de revenus sur le long terme plutôt que sur le court terme et les inégalités de revenus plutôt que les inégalités de patrimoine.

Ainsi, entre deux personnes aux revenus très inégaux mais au patrimoine égal, qui conclurait à l’égalité économique ? Le fait qu’une starlette ait dilapidé son argent est de sa responsabilité. À l’inverse, en quoi la cohabitation de deux personnes aux revenus égaux et aux patrimoines inégaux démontrerait une inégalité ? Elles auraient simplement, sauf cas d’accident, utilisé différemment leur argent.

Enfin, les inégalités de long terme devraient être mises au premier plan.

Si A gagne trois fois plus que B l’année 1 et que le rapport de la première année est inversé la deuxième année, l’inégalité se trouve sinon anéantie, du moins largement relativisée.

La règle à suivre est simple : l’important est que le critère choisi maximalise les inégalités. Or, les inégalités de patrimoine sont plus importantes que les inégalités de revenus et les inégalités de court terme sont plus élevées que les inégalités de long terme. Les critères qui doivent prévaloir dans vos articles seront à l’exact opposé de leur ordre de pertinence. 

Néanmoins, comme vous aurez toujours à évoquer les inégalités de revenus, vous devrez traiter de leur évolution.

— La variation des inégalités

Selon les périodes ou les années, les inégalités s’accroissent ou se réduisent. Or, dans vos articles elles doivent toujours augmenter. La technique la plus simple est de relater les montées en « oubliant» les descentes ; mais pourquoi s’arrêter là quand on dispose de techniques plus sophistiquées ?

Travaillons à partir des données suivantes :

  • la première année, le riche gagne 4000 euros, le pauvre 1000 euros ;
  • la deuxième année le riche ne gagne plus que 3500 euros, le pauvre 950 euros ;
  • la troisième année le riche et le pauvre gagnent la même somme que la première année.

Question : comment laisser entendre que les inégalités s’aggravent d’année en année alors que nous sommes revenus au point de départ ?

La méthode est simple :

  • la deuxième année vous affirmerez que la crise touche plus durement les plus pauvres. Et après tout, c’est en grande partie vrai ! La perte de 50 euros pour qui en gagne 1000 peut être plus durement ressentie que la perte de 500 euros pour qui en gagne 4000. Il est inutile voire contreproductif de précisez que vous adoptez une méthode subjective. De toute manière, personne ne vous reprochera de faire preuve de compassion.
  • la troisième année, vous en reviendrez à la logique chiffrée et soulignerez que les plus hauts revenus sont ceux qui profitent le plus de la reprise.

Contrairement à l’égalité de revenu, critère à implication directement socialiste, l’inégalité devant l’impôt, parce qu’elle oriente vers un impôt proportionnel, est plutôt l’auxiliaire d’un discours libéral. Cela ne devra pas vous empêcher de la mettre au service de politiques visant l’égalité des revenus.

Inégalités face à l’impôt

Pour atteindre vos objectifs, deux principes doivent vous guider : préférer aux niveaux d’imposition leurs variations et présenter habilement ces variations.

— Variation contre niveau d’imposition

Certes, le niveau d’imposition est par lui-même un critère bien plus valide de la justice fiscale que ses variations. Ces dernières ne montrent une injustice qu’à condition de présumer la justice des taux précédents.

Par exemple, si pour une tranche de revenus donnée le taux d’imposition des hommes passait de 25 à 30 % et celui des femmes de 45 à 40 % c’est bien dans le niveau d’imposition final et non dans sa variation que nous trouverions le critère de la justice et de l’injustice. Néanmoins, ce n’est pas ainsi que vous devez présenter les choses.

Soit un impôt sur le revenu avec une première tranche à 5 % jusqu’à 3000 euros et une tranche à 95 % à partir de 3000 euros. Le pauvre gagne 1000 euros et paie 50 euros d’impôt tandis que le riche gagne 10 000 euros et paie donc 6800 euros d’impôt. Pour les revenus supérieurs à 3000 euros la tranche passe à 93 %. Vous ne devrez pas vous attarder sur les niveaux d’imposition de chacun mais constater que les baisses d’impôt bénéficient aux plus riches.

— Habile présentation des variations

Mais comment ferez-vous si dans le même temps, les taux d’imposition du pauvre diminuaient de 5 à 3 points ? Nul ne songerait je pense à commettre l’étourderie de calculer pour chacun une baisse d’impôt en pourcentage de l’impôt précédent. La présentation convenable des données est en réalité très simple. Dans notre exemple, la baisse d’impôt du pauvre en valeur absolue est de 20 euros (2 % de 1000 euros), celle du riche 140 euros (2 % de 7000 euros). Il vous suffit de souligner le fait que le plus riche a été bénéficiaires de 87,5 % des baisses d’impôt.

Vous serez ainsi parvenus à créer l’illusion que les baisses d’impôts ont favorisé les plus riches. Vous aurez ainsi rendu n’importe quelle diminution d’un impôt progressif politiquement impossible. Or, si dans le même temps les hausses sont encouragées, on arrive inéluctablement à un impôt confiscatoire préparant une égalité des revenus.

Ce n’est pas un mince exploit car l’égalité devant l’impôt n’est pas un thème socialiste. Mais pour cette raison, elle se présente à l’opinion sous un jour plus raisonnable que celle de l’égalité des revenus. Tout le monde ne souhaite pas l’égalité des revenus mais personne ne comprend que les riches puissent payer moins d’impôts que les pauvres. Aussi parvenir à inverser la lecture que l’opinion peut avoir des taux d’imposition est une question cruciale.

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