Au Brésil, le virus est politique

18/03/2019 Entrevista para Fox News By: Palácio do Planalto - CC BY 2.0

Bolsonaro a fustigé « l’hystérie » de la classe politique et des médias, et dénoncé les « atteintes à la liberté » de ceux qui entendent confiner les Brésiliens. À quoi joue le président brésilien ?

Par Michel Faure.

La crise du coronavirus au Brésil va bien au-delà d’un simple différend entre le président de la République, Jair Bolsonaro, partisan du déconfinement et du redémarrage rapide de l’économie, et son ancien ministre de la Santé, le très populaire Luiz Henrique Mandetta, limogé jeudi 16 avril, favorable au confinement et à la distanciation sociale.

Le successeur de Mandetta, l’oncologue Nelson Teich, ne semble pas lui non plus prêt à suivre aveuglément les ordres du président en déclarant qu’il ne prendrait « aucune décision brusque » concernant le déconfinement.

Cette situation conflictuelle doit être analysée à l’aune de la pandémie et de ses conséquences, mais aussi à celle de la politique cynique que mène un Bolsonaro entré en guerre contre toutes les institutions démocratiques du Brésil. Il s’est fâché avec la Cour suprême de justice, les présidents des deux chambres du Congrès, et maintenant avec les gouverneurs et les maires des grandes villes. Son comportement s’explique par l’obsession de sa réélection en 2022.

Le Covid-19 a d’ores et déjà infecté au Brésil environ 40 000 personnes et causé la mort de 2500 autres. Ces chiffres sont sans doute loin de la réalité d’un pays immense où vivent un grand nombre de ménages très pauvres dans les campagnes du nord-est et dans les favelas urbaines où la distanciation physique semble un défi à la réalité. Malgré tout, la plupart des gouverneurs des 26 États de la fédération brésilienne et les maires de grandes villes ont décidé de tenter de limiter le nombre des victimes du virus en appliquant les mesures habituelles, confinement, gestes barrières et distanciation sociale.

L’hystérie des médias et de la classe politique

Bolsonaro a aussitôt fustigé « l’hystérie » de la classe politique et des médias, et dénoncé les « atteintes à la liberté » de ceux qui entendent confiner les Brésiliens. Il a fallu que la Cour suprême intervienne le soir du mercredi 15 avril pour annoncer que les décisions des maires et des gouverneurs doivent prévaloir sur toute directive du gouvernement fédéral.

Si aucune mesure n’était prise au Brésil, un pays comptant 210 millions d’habitants, la pandémie pourrait infecter plus de 180 millions de personnes et causer la mort de 1,1 million d’entre elles, selon le scénario le plus pessimiste d’une étude mondiale publiée récemment par l’Imperial College de Londres.

Peu importe, semble dire Bolsonaro qui réclame un rapide « retour à la normale » et prend des bains de foule à Brasilia. Avec ses provocations, il pense aux pauvres, donc à lui, car ils constituent une part importante de son électorat. Alors que la pandémie frappe de plein fouet une économie brésilienne déjà très fragile, le président sait que les fermetures d’ateliers, d’usines et de commerces liés aux mesures de confinement aggravent la situation des plus pauvres.

Les fidèles de Bolsonaro

Jean-Yves Carfantan, dont le blog sur le Brésil constitue un travail admirable, expliquait dans un article récent de Causeur1 qu’il existe au Brésil 21 millions de micro-entreprises et de PME familiales non déclarées aux services fiscaux. Il écrit :

« Ces établissements modestes n’ont ni trésorerie, ni réserves. Ils font travailler une grande partie des 18,5 millions de personnes sans contrat ni protection sociale (à l’exception d’un système de santé universel et gratuit). En ajoutant les dépendants familiaux, la population des Brésiliens précaires qui survivent grâce à des jobs instables et un revenu individuel inférieur à 100 euros par mois est évaluée à 77 millions de personnes. »

Et ce sont eux les fidèles de Bolsonaro. Ils représentent environ encore 25 à 30 % de l’électorat et vivent en majorité dans les marges des grandes villes où ils fréquentent les églises évangélistes. Celles-ci ne prêchent jamais la révolte, mais au contraire le fatalisme et la résignation. On meurt du virus parce que Dieu l’a voulu, ou si l’on en réchappe, on remercie alors la providence divine.

Bolsonaro, pentecôtiste fervent, sait bien que cette population, si la pandémie ne l’affectait pas trop, le remercierait d’avoir tenté « contre les élites » de maintenir à flot l’économie. Et si jamais ces pauvres étaient décimés, peut-être y verraient-ils la main de Dieu plus que celle de leur président.

Le libéralisme ne viendra pas

Le président parie donc sur la solidité de cet électorat fataliste constitué de Brésiliens modestes qui n’ont pas oublié les désillusions de l’époque de Lula et de Dilma Rousseff. Il espère aussi que Lula sera son adversaire en 2022, comptant sur le rejet massif du leader du Parti des Travailleurs dans la classe moyenne, la bourgeoisie des villes et les grands acteurs de la puissante industrie agricole. Il espère ainsi gagner un second mandat.

En attendant cette hypothèse, il faut se résigner à l’idée que les réformes libérales de son ministre de l’Économie, Paulo Guedes, n’ont plus aucune chance d’être adoptées par un Congrès maltraité par le président. Il faut aussi s’inquiéter de la militarisation grandissante de la présidence et de ses dépendances. Bolsonaro, capitaine de réserve et nostalgique de la longue dictature militaire (1964-1985) a placé de nombreux soldats dans son gouvernement et dans les administrations publiques.

Son vice-président, Hamilton Mourão, est un général de réserve. Dans l’hypothèse très improbable d’une démission ou d’une procédure d’impeachment réussie, le Brésil aurait à nouveau un militaire à la tête de l’État.

 

  1. Coronavirus au Brésil : l’urgence d’un New-Deal », 8 avril 2020.
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