Les pays se transforment en organisations, ils doivent (re)devenir des sociétés

Boris Johnson Opening Bell By: Think London - CC BY 2.0

Le danger aujourd’hui n’est pas que l’État passe par une phase policière, mais qu’il se fige en État policier demain.

Par Christian Michel.

There is no such thing as society, prononça un jour Margaret Thatcher. Les collectivistes de tous bords ont pris un malin plaisir à décrier l’assertion, isolée de son contexte. La semaine dernière, le Premier ministre britannique réfuta son illustre devancière, du même Parti Conservateur, en déclarant en substance « la société, ça existe. »

Rarement affirmation n’est tombée plus mal à propos – juste au moment où le Royaume-Uni cesse de fonctionner comme une société. Il devient une organisation.

Société et organisation

La distinction est essentielle. Hayek la formalise dans le deuxième volume de Droit, Législation et Liberté, mais elle est un simple fait d’observation. Une organisation est téléologique. Elle se définit par rapport à un objectif. Ses membres ont adhéré (ou sont mobilisés) pour contribuer à sa réalisation, que ce soit monter un spectacle, fabriquer un produit, repousser un envahisseur, ou préparer son salut dans l’autre monde…

La discipline requise est à la fois limitée et acceptée en fonction du but à atteindre. Les acteurs doivent connaître leur texte, les militaires prendre part aux manœuvres, les fidèles participer aux rituels, mais nul n’est tenu d’obéir à des ordres qui ne relèvent pas de la fonction de l’organisation : « repeins ma chambre », « couche avec moi ».

Chacun de nous possède une personnalité riche et variée et une foultitude de talents. Seuls comptent pour l’organisation ceux qui servent son but. Pour un club de bridge, une banque, ou la police des frontières, peu importe que vous soyez un bon père de famille, un mélomane gay végétarien, une épouse passionnée – vous serez jugés sur les tournois que vous gagnez, les lignes de crédit que vous accordez, et le nombre d’infortunés migrants que vous refoulez à la frontière.

Une organisation n’est donc pas le lieu où peuvent se développer toutes nos qualités, mais seulement certaines d’entre elles. Une vie épanouie doit alors se partager entre de nombreuses organisations, plus ou moins structurées, pendant des temps plus ou moins longs, famille, école, entreprises, associations…

Je l’explique pour montrer, comme d’autres l’ont fait, le danger d’une organisation s’érigeant en monopole sur nos existences. Ce peut être une secte, mais on peut en sortir. Ce peut être un État, et on n’en sort pas facilement.

Un État constitue une organisation par nature. Son but minimal est de fournir des services dits régaliens, et il en a étatisé d’autres au cours de l’Histoire. Mais le but d’un État n’est pas celui d’un pays. Car quel pourrait bien être le but d’un pays, par exemple la France ?

Devenir le plus riche, le plus puissant, le plus égalitaire, le plus vert d’Europe ? Aucun de ces projets ne recueillerait un assentiment unanime. Il faudrait que la police et le fisc l’imposent. Ainsi un pays d’hommes et de femmes libres n’a pas de projet, et, s’ils étaient vraiment libres, ce qui n’est le cas nulle part, leur État se restreindrait aux strictes fonctions régaliennes, que tous désirent (les anarchistes sont vraiment marginaux). Sauf …

 

Quand l’autorité policière est justifiée

Sauf dans une circonstance exceptionnelle, telle une agression militaire, une catastrophe naturelle, une pandémie. Dans ces cas extrêmes, alors que le but est clair, limité, et partagé, cela fait sens de placer toutes les ressources sous commandement unique.

On ne veut pas se soumettre à l’envahisseur, on ne veut pas mourir du virus. Le coût infligé à chacun est élevé – non seulement les contraintes elles-mêmes, tel le confinement, mais la censure pour éliminer les fausses nouvelles, le défaitisme. La moralité même est retournée.

La générosité, qui eut voulu qu’en ce week-end de Pâques, on emmenât des enfants défavorisés en excursion à la mer, ou offrît un spectacle aux pensionnaires d’un EHPAD, devient criminelle, et l’atteinte au droit le plus élémentaire de circuler se justifie par la valeur plus haute qui est de sauver des vies innocentes. Même dans la société la plus libérale, on ne voit pas comment gérer autrement une telle crise. Sûrement quelqu’un l’a déjà dit, il n’y a pas d’anarcapitalistes face aux régiments ennemis.

 

Alors, quel est le danger ?

La peur est mauvaise conseillère. Les politiciens maîtrisent l’art de s’en servir. Car la peur cherche un père. Comment le protecteur pourrait-il sauver si on ne lui obéissait pas ? Le Dr Knock ne guérissait personne, mais sa clientèle était dévouée. Elle suivait ses prescriptions, ses diètes, ses exigences, car le salut n’est pas gratuit. Pour s’en sortir, pensons-nous, il faut abandonner ses désirs, son confort, sa liberté, à celui qui sait, au chef, au capitaine, à l’officier, au président.

Lorsque la vision de l’objectif à atteindre –  la guérison, la fortune, la vie éternelle, les lendemains qui chantent – occupent tout le champ de la conscience, et que ses membres perdent tout esprit critique, une organisation mue en un État totalitaire. Tout est subordonné à ce monstre froid.

Comme l’organisation étatique gère tout, il n’existe pas de commandement qui soit déplacé. « Repeins ma chambre », « couche avec moi », peuvent se justifier dans le grand ordre des choses. Le commissaire a d’autres priorités que de manier des pinceaux, les guerriers qui reviennent du front ont droit au repos.

Je ne fus jamais communiste, ni même de gauche, mais je fréquentai un temps ces milieux (difficile d’y échapper pour un jeune Parisien des années 1960). Une communiste, dont j’étais épris, m’éconduisit sauvagement : « Je veux un homme dans ma vie, qui m’aide à devenir une meilleure révolutionnaire, et ce n’est pas toi. » L’organisation d’État accapare toute la vie. Tout devient politique, même l’amour. Le danger aujourd’hui n’est pas que l’État passe par une phase policière, mais qu’il se fige en État policier demain.

 

Il faut vivre en société

Il faut vivre en société et chercher l’épanouissement en organisations. Une société n’offre aucun but, aucune vision, aucune inspiration. Elle existe, c’est tout. Elle se perpétue par quelques règles simples, ne pas agresser physiquement, ne pas voler, ni tromper.

L’absence de projet pour une société est la condition pour chacun de réaliser les siens, dans toute leur diversité. Empruntant une analogie à l’informatique, on peut dire qu’une société est un OS sur lequel tourne une quasi-infinité d’applications, échangeant entre elles, ou pas, se renforçant ou s’ignorant, mais aucune n’interdisant, ou ne corrompant une autre.

Mon souhait le plus vif, celui des libéraux, est que nous retournions à une vie en société, sitôt la pandémie vaincue, mais dans une société sans idéal, une société sans vision, sans projet, pour que chacun, avec les autres qui le voudront, fasse éclore et fleurir les organisations qui donneront sens à sa vie.

 

 

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