La politique d’Erdogan : l’autre menace qui pèse sur l’Europe

Conferencia de Prensa - Presidente de Turquía Recep Tayyip Erdoğan By: G20 Argentina - CC BY 2.0

la Turquie va utiliser les migrants comme un moyen de pression sur l’Europe, et l’OTAN pour bénéficier de l’aide américaine. La difficile réponse des dirigeants européens, empêtrés dans les problèmes internes,  favorise Erdogan.

Par Alexandre Massaux.

Si l’actualité se concentre sur le coronavirus, il existe une autre crise aux portes de l’Europe avec la Turquie d’Erdogan. Le gouvernement turc menace d’ouvrir les frontières vers l’Europe afin de laisser entrer entre 18 000 et 30 000 migrants si l’UE ne l’aidait pas en Syrie.

En effet, la Turquie affirme que l’UE doit permettre à Ankara de créer une « zone de sécurité » pour renvoyer les réfugiés et abriter les centaines de milliers de déplacés d’Idleb. Une situation qui pousse les présidents Erdogan et Macron, la chancelière Merkel et le Premier ministre Johnson à tenir une réunion par visioconférence le mardi 17 mars. Cet épisode politique s’inscrit néanmoins dans un contexte plus large qui est un enjeu pour une Europe déjà affaiblie par la crise sanitaire et économique.

Une volonté d’Erdogan d’affirmer son influence dans la région qui montre ses limites

Comme dans un certain nombre de pays ayant un passé d’empire, il existe une nostalgie de retrouver la grandeur passée. À cela s’ajoute une pensée géopolitique au sein du parti d’Erdogan qui a été propulsée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu. Ce dernier connaît bien les théories des penseurs de la géopolitique comme celles de Samuel Huntington, auteur du Choc des civilisations.

La conception générale de la politique étrangère turque de ces dernières années est qu’avec l’avènement d’un monde multipolaire et le désengagement partiel américain, la Turquie va pouvoir combler un vide géopolitique sur le pourtour méditerranéen oriental. Initialement, cette approche utilisait le soft power et l’influence sur le monde musulman, mais aussi une présence accrue au sein des organisations internationales comme l’OTAN, ou le G20.

Néanmoins, les printemps arabes vont  amener une action plus militaire. Ainsi, la situation de plus en plus chaotique au Proche et Moyen-Orient engendre pour Ankara, à la fois des risques pour la stabilité du pays avec la question kurde mais aussi des opportunités de retrouver sa puissance.

Le gouvernement d’Erdogan va ainsi profiter du chaos et de l’affaiblissement de l’Occident au Moyen-Orient pour chercher à s’imposer comme une puissance sur laquelle il faut compter. L’activisme de la Turquie en Syrie puis en Libye sont désormais des exemples de son action dans les régions chaotiques.

Toutefois, une trop grande agressivité a entraîné l’isolement d’Ankara sur la scène internationale et ce y compris au sein du monde musulman. Le cas Libyen le montre : la Turquie soutient, avec le Qatar, le gouvernement de Tripoli de Fayez al-Sarraj mais doit faire face à l’opposition de la Russie, des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite et de l’Égypte qui soutiennent le maréchal Haftar. De même les revers militaires récents en Syrie face aux troupes du régime Syrien démontrent les limites de l’action étrangère de la Turquie.

L’autoritarisme turc que l’Europe n’arrive pas à gérer

Le tournant de plus en plus autoritaire du président turc est l’une des principales sources des problèmes entre les Européens et la Turquie. Le soutien du gouvernement Erdogan à la rébellion en Syrie s’est avéré un soutien à des forces djihadistes comme le Front al-Nosra désormais nommé Hayat Tahrir Al-Cham.

Cette organisation, qui est une branche d’Al-Qaida, a pour bastion Idlib et a, peu à peu, été mise sous contrôle par Ankara (cette dernière la poussant à renoncer à son allégeance envers Al-Qaida). Mais du fait du contrôle de la Syrie par la Russie, la Turquie va être obligée de prendre ses distances avec ces djihadistes et ainsi perdre une partie de son influence en Syrie.

Face à cette situation, la Turquie va utiliser les migrants comme un moyen de pression sur l’Europe, et l’OTAN pour bénéficier de l’aide américaine. La difficile réponse des dirigeants européens, empêtrés dans les problèmes internes,  favorise Erdogan dans ce rapport de force.

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