Profits : quand la CGT donne des leçons de capitalisme

Manifestation du 2 Octobre 2010 - CGT by Maya-Anaïs Y. (CC BY 2.0) — Maya-Anaïs Y., CC-BY

La maternité des Bluets : une preuve de plus que ce syndicat « solidaire et fraternel » a définitivement abdiqué toute notion d’honorabilité et de crédibilité pour se vautrer dans la farce hypocrite.

Par Nathalie MP Meyer.

Quelle formidable aubaine, cette retraite universelle à points qu’Emmanuel Macron veut absolument faire advenir et dont personne ne veut ! La CGT n’allait certainement pas rater cette nouvelle occasion de s’afficher bruyamment comme LE syndicat qui lutte sans concession pour défendre les droits des travailleurs contre les abus sociaux des patrons et du grand capital.

Mais seulement « s’afficher comme ».

Car enlevez les grèves, les manifs, les blocages, les mégaphones et les slogans chocs tels que « Bloquons la machine à profits » – slogan très amusant, vous allez voir – et que reste-t-il, si ce n’est une centrale syndicale faiblement représentative, largement financée par nos impôts et fort peu concernée par le droit du travail dès lors qu’il s’agit de ses propres salariés ?

Le double discours et droit au profit

On connaissait déjà l’histoire de la restauration grandiose du bureau et du logement de fonction du précédent Secrétaire général Thierry Lepaon, ou celle des 184 CDD successifs d’une employée d’un comité d’entreprise géré par la CGT, ou encore le licenciement très douteux du chauffeur de l’actuel Secrétaire général Philippe Martinez – autant d’exemples qui ne laissent aucun doute sur le double discours et le foutage de gueule consubstantiels aux valeurs prétendument solidaires et fraternelles du syndicat.

Mais avec l’affaire de la maternité parisienne des Bluets, établissement géré par la CGT qui vient de se faire sévèrement épingler par la Chambre régionale des Comptes d’Île-de-France pour mauvaise gestion, mauvaise gouvernance, déficits chroniques et petits arrangements entre amis cégétistes, on atteint pour ainsi dire au sublime : pour sa défense, la CGT va jusqu’à s’appuyer sur le fonctionnement… du marché et le droit… au profit !

L’histoire de la maternité des Bluets

La maternité des Bluets a été créée en 1937 par la fédération CGT de la métallurgie. Avec l’arrivée du Front populaire au pouvoir l’année précédente, le mouvement syndical s’était considérablement développé : les adhésions affluaient et la philosophie avait évolué.

Pour Benoît Frachon, qui était membre du secrétariat général de la CGT en 1936 et qui en deviendra Secrétaire général de 1945 à 1967 :

Pour remplir pleinement leur rôle, les syndicats doivent partir du principe qu’aucun besoin des syndiqués ne leur est étranger.

Plus question de se cantonner à l’usine. La santé, la culture, l’éducation et les distractions faisant aussi partie de la vie des travailleurs et de leur famille, elles feraient dorénavant partie des missions syndicales – une orientation très « englobante » qui sera facilitée en 1945 par les nationalisations, la création de la Sécurité sociale telle qu’on la connaît aujourd’hui et la création des comités d’entreprise.

Cette dernière disposition revenait à placer les « œuvres sociales » entre les mains des syndicats.

La maternité des Bluets s’insérait dans ce schéma général, mais au milieu des années 1950, elle accéda en propre à la célébrité et au titre envié de défenseur des droits des femmes car c’est en son sein que le docteur Fernand Lamaze développa la méthode d’accouchement sans douleur basée sur les travaux de Pavlov qu’il avait eu l’occasion de découvrir lors d’un voyage en URSS en 1951.

La maternité des Bluets n’est donc pas n’importe quel établissement de santé. C’est un véritable totem de la gauche piloté depuis l’origine par la CGT.

Elle est gérée par l’association Ambroise Croizat1 (ou AAC), émanation de l’Union fraternelle des métallurgistes (ou UFM), elle-même émanation de la fédération CGT de la métallurgie.

Parmi les « anomalies » relevées par la Chambre régionale des Comptes dans son rapport figure la question du loyer payé par la clinique, donc par l’AAC, à l’Union fraternelle des métallurgistes.

Cette dernière ayant financé un tiers de la construction du nouveau bâtiment (photo ci-dessus) grâce à l’obtention de deux prêts, elle facture aux Bluets un loyer annuel d’un million d’euros pour l’occupation des locaux.

La Chambre observe que depuis 2012, le loyer annuel payé par l’association dépasse systématiquement l’annuité de remboursement de l’UFM et elle ajoute que fin 2019 :

Le cumul des loyers versés par l’association aura donc couvert le remboursement de l’emprunt par l’UFM et l’UFM réalisera un bénéfice substantiel sur cette opération, qui s’élèvera à la somme versée par l’association pour le loyer de 2019 à 2044, soit 30,5 millions d’euros.

Préparez-vous à rire. Car à votre avis, qu’a répondu l’AAC à la Cour des comptes sur ce point précis, volant curieusement au secours de son bailleur ?

Ceci (cliquer pour agrandir) :

Tiens, tiens, plus question de « bloquer la machine à profits » !

Notre CGT est terriblement choquée ! Si l’on devait suivre les raisonnements basiquement gauchistes, il n’y a pas d’autre mot, de la Cour des comptes, un investisseur immobilier ne devrait pas réaliser de profit ! Une fois son investissement remboursé, il ne devrait plus percevoir de revenus !

Mais où va-t-on ? Et le droit de propriété ? Et le prix de marché ?

Ah ah ! Comme la CGT a soudain raison ! On est d’accord : peu importe de savoir comment l’investisseur immobilier a financé son investissement.

À partir du moment où il dispose de locaux qu’il met en location, seul compte le loyer convenu par contrat avec le locataire, loyer qui reflètera le prix de marché du bien, du lieu et du moment.

L’usage de l’argent public

La Cour des comptes serait-elle finalement plus cégétiste que ne l’est la CGT dans sa version officielle de défense des travailleurs contre les horreurs du capitalisme ?

Probablement pas. Ce qui la chiffonne, en réalité – et qui motive ses contrôles – c’est l’usage qui est fait de l’argent public.

Or il apparaît que le modèle financier de la maternité des Bluets est structurellement déficitaire et que seules les dotations et autres subventions périodiques de l’Agence régionale de santé ainsi qu’un étalement de sa dette lui ont permis de poursuivre ses activités.

Le loyer lui-même a donné lieu à des aides publiques spécifiques.

Aussi, la question qui vient assez naturellement à l’esprit est la suivante : ce loyer versé par la clinique à l’UFM, ce loyer pour lequel elle reçoit des subventions payées par nos impôts, ne serait-il pas pour la CGT une façon, non pas de se conformer au noble prix du marché – excuse hilarante et audacieusement fanfaronne – mais une façon habile et détournée de capter pour son compte des fonds publics supplémentaires ?

La Chambre régionale des Comptes ne va pas jusqu’à poser directement cette question, qui serait une épineuse question de détournement de fonds publics, mais elle précise cependant la chose suivante :

L’Agence régionale de santé considère d’ailleurs que le loyer actuel est un surloyer dès lors que les emprunts ont été remboursés, d’autant qu’elle compense ce surcoût d’exploitation par une aide reconductible de 20 ans de 0,8 million d’euros et une dotation FIR (Fonds d’intervention régional) de deux millions d’euros.

Autrement dit, le syndicat est l’heureux participant d’un gentil petit système qui lui permet d’encaisser des sommes que les contribuables doivent ensuite éponger pour sortir la clinique des Bluets d’une faillite prévisible devenue réalité début 2018.

Cette façon de la CGT de tirer la couverture capitaliste à elle pour se sortir des griffes de la Cour des comptes est déjà assez drôle en elle-même, mais la voir brandir cette excuse pour masquer sa petite tambouille ordinaire, entièrement dédiée à sa conservation, c’est simplement à mourir de rire !

Et une preuve de plus que ce syndicat « solidaire et fraternel » a définitivement abdiqué toute notion d’honorabilité et de crédibilité pour se vautrer dans la farce hypocrite au gré des circonstances.

C’est pourtant lui qui bloque la France et l’empêche de respirer depuis 1945. Quand va-t-on commencer à le comprendre ?

Sur le web

  1. Comme ministre communiste du Travail et de la Sécurité sociale entre 1945 et 1947, Ambroise Croizat fut l’un des pères de la Sécurité sociale. Il fut également secrétaire général de la CGT métallurgie à partir de 1936.
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