Non, les managers ne sont pas des nazis !

Charlie Chaplin in The Great Dictator By: Cassowary Colorizations - CC BY 2.0

Mais comment se fait-il qu’il faille le rappeler ? Sur le dernier livre de Johann Chapoutot.

Par Olivier Sibony.

Il fut un temps où, pour critiquer le management, il suffisait de rappeler ses origines américaines. L’historien Johann Chapoutot a trouvé mieux : dans Libres d’obéir : Le management, du nazisme à aujourd’hui, il soutient que « le nazisme a été un grand moment managérial et une matrice du management moderne ». « L’étude de cas » qu’il propose à l’appui de cette thèse retrace le parcours d’un ancien officier SS, Reinhard Höhn, devenu, après-guerre, le directeur d’un centre de formation au management en RFA.

La charge se veut féroce, elle est grossière. Chapoutot prend bien, dans son introduction, quelques précautions oratoires ; mais son message est clair : il existe une continuité, voire une filiation, entre le « management » nazi et la pratique moderne du même nom. Évidemment, cette thèse néglige totalement les finalités de la pratique en question. Que le « management » soit mis au service du Reich ou de la gestion d’un supermarché semble secondaire.

Comme tout ce qui est excessif est insignifiant, on pourrait se contenter d’ignorer cet essai. Pourtant, l’accueil que lui fait la critique est (à d’heureuses exceptions près) positif, voire sans distance. Enfin, lit-on partout, la vérité éclate sur le management, non seulement utilisé, mais « inventé » par les nazis.

Le livre agit en fait comme un révélateur de plusieurs travers fréquents en France quand on parle de management. Pour cette raison, il mérite le type de critique détaillée qu’on préférerait, d’ordinaire, consacrer aux livres qu’on apprécie.

Tout et n’importe quoi

Premier problème de ce livre : la confusion.

Ce que Chapoutot nomme « management », c’est en réalité une idée élémentaire : celle de délégation de responsabilité. Il faut attendre l’épilogue du livre pour que son parti pris se révèle, mais il est limpide : le problème commence dès lors qu’« un agent X doit exécuter une tâche définie par un supérieur Y – quelles que soient les modalités de cette exécution, et quels que soient les caractères de la relation entre [eux] ». Dans toute forme de salariat, soutient donc Chapoutot, les agents en question sont « réifiés », « disciplinés et considérés comme de simples facteurs de production ».

Chapoutot est libre, bien sûr, de critiquer radicalement toutes les formes d’organisation productive apparues depuis la révolution industrielle. Ce faisant, il oublie que l’infrastructure la plus élémentaire de notre société n’existerait pas sans des organisations où « un agent X exécute des tâches définies par un supérieur Y ». Soit : il n’est, après tout, pas un historien de l’économie. Mais la généralité de sa critique ne l’autorise pas à choisir, dans la longue histoire du capitalisme, les deux points qui l’intéressent – le nazisme et le management contemporain – pour prétendre déceler une forme d’identité entre les deux.

Repeindre l’adversaire en brun pour le disqualifier

Cette confusion se révèle dans des contorsions sémantiques intéressantes. Ce que les nazis appellent Menschenführung (conduite des hommes) est pour Chapoutot une simple germanisation du concept de « management ». Cela ne saute pas aux yeux, c’est le moins qu’on puisse dire (allez voir ce qu’on enseigne dans une école de management : la « conduite des hommes » n’en constitue pas l’essentiel). En somme, Chapoutot recourt à un procédé bien connu, celui de l’épouvantail : il repeint son adversaire – le management, et plus largement le capitalisme – aux couleurs brunes de son domaine d’expertise – le nazisme.

Acharné qu’il est à discréditer le premier, il court le risque de banaliser le second. Citons par exemple le passage où Chapoutot compare longuement son personnage central à Josef Mengele : « l’un exerce ses talents et épuise son ambition en torturant des jumeaux, l’autre crée et analyse des concepts juridiques ». Le parallèle, en effet, saute aux yeux… Et puisqu’il n’est question que de la méthode et non de ses fins, cherchez le mot « extermination » : il n’apparaît pas une fois dans le livre. Par rapport à l’importance du « management » nazi, ses finalités seraient-elles un « point de détail » ?

Le manager, c’est le diable

Deuxième problème : la diabolisation.

Chapoutot pense le management comme une méthode de domination, qui permet de soumettre la « ressource humaine » indépendamment des buts poursuivis. N’importe quel praticien du management (sans même parler des théoriciens) sait que l’adhésion à un projet est la condition de tout management, dans une entreprise comme ailleurs. Et en effet, « obtenir l’assentiment, voire susciter l’adhésion » est une préoccupation constante des nazis, note Chapoutot.

Il aurait donc été intéressant que Chapoutot nous explique à quel projet, à quelle vision adhéraient les 80 millions d’Allemands dont Hitler a acheté l’assentiment. Mais il est, sur ce point, silencieux. Pour lui, semble-t-il, il suffit, pour obtenir ce consentement, de pratiquer le « management », arme de soumission massive.

C’est ce raccourci qui lui permet de comparer très sérieusement les chefs de rayon d’Aldi, ou (dans ses interviews) les cadres de France Telecom, aux nazis. Il n’y a pas besoin d’approuver les méthodes de ces managers pour trouver qu’on perd toute mesure quand on compare Didier Lombard à Himmler.

Même logique (ou absence de logique) quand Chapoutot trouve dans le « choc de simplification » de François Hollande, autre initiative d’essence apparemment managériale, une inspiration nazie : le Führer trouvait son administration bureaucratique, « donc » toute tentative de simplifier l’administration nous renvoie au nazisme. Tout cela serait risible si on ne parlait pas d’un sujet aussi grave.

Pas besoin de comprendre, le mépris suffira

Troisième problème : l’ignorance, réelle ou feinte, de ce qu’est le management en tant que discipline scientifique.

Chapoutot affecte de croire que le centre de Bad-Harzburg, où exerce après-guerre son « héros », est un temple du management moderne. Il le compare sans hésiter à Harvard, parlant même de « synthèse entre HEC et l’INSEAD ».   

C’est, en réalité, un centre de formation continue pour cadres intermédiaires. L’auteur souligne, sans doute à juste titre, l’indigence intellectuelle des contenus pédagogiques qu’on y produit. Étrangement, cela ne l’empêche pas de prétendre que le « modèle de Bad-Harzburg » est « devenu totémique dans le monde académique ». Une telle assertion serait facile à étayer, si elle était exacte. Höhn a-t-il été traduit ? A-t-il participé à des conférences ou à des congrès hors d’Allemagne ? Ses articles sont-ils publiés dans des revues de référence ? Sont-ils cités par d’autres chercheurs ?

En management, comme dans d’autres domaines, ce sont là les clés de la reconnaissance académique. Chapoutot ne peut pas ne pas le savoir. Mais il ne répond pas à ces questions, soit parce qu’il ne les a pas étudiées, soit, sans doute, parce que la réponse affaiblirait son réquisitoire. Il présente ainsi le nombre des stagiaires de l’école (600 000) comme un gage de son rayonnement académique, plutôt que comme ce qu’il est : le signe de son médiocre niveau.

On n’imagine pas un historien de la littérature critiquant l’enseignement des humanités dans les années 1960 en passant en revue les manuels de dactylographie de l’école Pigier. Mais quand il s’agit de management, ça passe : même Le Figaro s’est laissé berner par Chapoutot, et écrit que Bad-Harzburg était « la principale école de commerce ouest-allemande ».

Quelle ignorance, et surtout quel mépris !

Tout ceci ne serait pas possible sans un dernier travers, le pire : un mépris intense, qui suinte à toutes les pages, pour le management et ceux qui le pratiquent.

Qu’ils soient coupables d’un « mensonge fondamental » ou victimes d’une « aliénation certaine », tous les managers sont, pour Chapoutot, également médiocres.

Un seul exemple : son héros, qui a eu sous le Reich une carrière assez médiocre, devient un « professeur impressionnant pour ces cadres du privé ». Comment est-ce possible ? il « avait tout pour s’imposer dans un milieu économique et managérial où les grands esprits ne forment pas la majorité de l’espèce. » Manifestement, Chapoutot estime que le niveau intellectuel était plus soutenu dans la Waffen SS. On ne peut que lui suggérer, pour ses prochains livres, de s’y cantonner.

Qu’est-ce, en vérité, que le « management », à part un épouvantail auquel quelques journaux sont heureux de voir Chapoutot accrocher des épaulettes à croix gammée ? Ce n’est, évidemment, ni une création du IIIème Reich, ni l’invention de quelques formateurs dans la RFA mal dénazifiée des années 1960. En revanche, même si certains choisissent de l’ignorer, c’est bien une discipline scientifique qui mobilise des milliers d’enseignants-chercheurs dans le monde.

Et c’est, surtout, une pratique quotidienne pour des millions d’hommes et de femmes, justement fiers de ce que des méthodes managériales leur permettent chaque jour d’accomplir, dans le secteur public comme dans le secteur privé, au service de causes importantes. Rien d’important, ni dans une grande entreprise, ni dans une administration, ni dans une ONG, ne s’accomplit sans management.

Il y a certainement, parmi celles et ceux qui « managent », des maladroits, des imbéciles, et des brebis galeuses. Mais des nazis ? Non. Et dans leur immense majorité, ils méritent le respect. Il est assez navrant, en France et en 2020, qu’il faille le rappeler.

Johan Chapoutot, Libres d’obéir : Le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020.

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