Transhumanisme : « l’humain n’est plus une certitude »

Entretien avec Marc Roux, président de l’Association Française Transhumaniste (AFT-Technoprog), chercheur affilié à l’Institute for Ethics and Emerging Technologies et co-auteur de Technoprog – Le transhumanisme au service du progrès social.

Cet entretien a été dirigé par Corentin Luce.

Corentin Luce : qu’est-ce que le transhumanisme, selon vous ? En quoi permet-il de concrétiser le progrès ?

Marc Roux : à mon avis, c’est un mouvement culturel qui s’explique principalement par une prise de conscience assez récente. La volonté d’améliorer la condition biologique de l’humain par la technique n’est pas si neuve. Le mythe de Gilgamesh, plus ancien récit littéraire de l’humanité en porte déjà la trace. La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon, les Lumières, le positivisme et l’eugénisme du XIXe siècle ont réinterprété cet espoir. Mais ce n’est que depuis quelques dizaines d’années que nous savons que les techniques maintenant à notre disposition ont commencé à rendre la réalisation de cet espoir possible.

Par cette réactualisation réaliste, le transhumanisme nous conduit à ré-interroger toutes les grandes questions ontologiques. L’humain n’est plus une certitude. Il devient un projet indéfiniment ouvert.

Ce mouvement de pensée sera positif s’il contribue d’une part à élargir le champ des possibles, celui de nos choix, celui de notre inventivité et de notre créativité, celui de notre liberté, et d’autre part s’il apporte des réponses concrètes pour renforcer nos chances de poursuivre notre route commune, c’est-à-dire s’il contribue à améliorer la résilience des humains et de l’humanité. Par exemple, le transhumanisme a des propositions à faire en termes d’améliorations de la relation des humains à leur environnement, des propositions écologistes donc.

Pouvez-vous nous parler de l’Association française transhumaniste ? Ses buts ?

L’AFT-Technoprog demeure une petite association, d’un peu plus d’une centaine de membres, réunissant surtout des personnes ayant suivi ou suivant un cursus universitaire. Des informaticiens, des biologistes, des médecins, des philosophes, des sociologues, des journalistes, quelques artistes, etc.

L’association se caractérise notamment par son choix de s’identifier à la branche du transhumanisme qui se nomme « technoprogressiste », et que certains commentateurs qualifient « d’hyper-humanisme ». Concrètement, cela signifie que, davantage que les autres courants du transhumanisme, nous insistons sur la nécessité d’être très attentif aux questions sanitaires, environnementales et sociales.

Le premier de nos objectifs est de faire que le questionnement transhumaniste diffuse dans la société. Nous œuvrons à l’information et à la construction du débat. Dans un second temps, nous cherchons à déconstruire les nombreux fantasmes qui se sont développés autour du transhumanisme. Enfin, nous essayons de promouvoir et de construire un transhumanisme européen, francophone et de montrer que celui-ci n’est en rien contradictoire avec les valeurs de notre société.

Nous nous adressons à tous les publics, intervenants aussi bien auprès du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) que dans les lycées de banlieue, aussi bien auprès des pouvoirs publics que des entreprises.

Ne pensez-vous pas que cela soit vecteur d’inégalités ?

Toute technique peut, et est souvent d’abord un vecteur d’accroissement des inégalités. L’écriture a d’abord servi aux roitelets des cités sumériennes pour dénombrer leurs cheptels et leurs sujets, et répartir l’impôt. L’apprentissage de l’écriture et de la lecture était réservé aux scribes et à l’environnement de la cour. La démocratisation de cette technique, marqueur très puissant d’inégalité, n’a pas 150 ans. La voiture a été un vecteur d’inégalité, et les premiers téléphones portables aussi.

Donc, en posant cette question, ce n’est pas le transhumanisme qui est mis en cause, mais certaines valeurs et certains aspects du fonctionnement de notre société.

Par ailleurs, en fait, le transhumanisme n’est ni une technique, ni un ensemble de techniques ou de technologies. Il n’est qu’un discours. Une idéologie si vous voulez, sur le rapport de l’humain à ses techniques. Or, l’une de ses pierres angulaires est la liberté de disposer de son corps. Mais si les inégalités s’accroissent de manière encore plus dramatique, tout le monde n’aura pas un accès suffisamment égal à cette liberté, ce qui contredirait les espoirs du transhumanisme.

 « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » disait Rabelais. Qu’en pensez-vous, devons-nous mettre des limites au développement des sciences ?

On ne peut que s’accorder avec cette sage maxime, mais il ne me paraît pas du tout qu’elle soit un appel à « mettre des limites au développement des sciences ». Les sciences constituent un ensemble de savoirs et de savoir-faire. C’est grâce à elles que, depuis toujours, les humains explorent le monde qui les entoure et qu’ils ont cherché à le rendre plus accueillant à leurs projets, à commencer par leur survie. Que leurs projets soient parfois contradictoires, ou que leurs efforts tournent au pire, à la guerre ou à la destruction de leur propre environnement, cela n’entraîne pas comme conséquence qu’il leur faille arrêter de savoir davantage. Tout au contraire, il nous faut mieux comprendre et mieux maîtriser afin de rétablir les équilibres que nous avons rompus, ou de trouver d’autres équilibres.

Avec l’IA et les algorithmes, ne pensez-vous pas que cela constitue la fin de toute liberté et le commencement du Meilleur des mondes d’Huxley ?

Aldous Huxley parle davantage de biologie dans le Meilleur des mondes. Avec l’hypothèse d’une IA utilisée de manière totalitaire ou malveillante, on est plutôt dans la dystopie à la Orwell (1984), celle de la police de la pensée. Cet exemple me semble montrer à quel point le type de société et le type de valeurs que nous défendons est important pour comprendre comment une telle technologie peut être utilisée. En Chine, au nom de l’harmonie et de la stabilité de la société, on déploie – sans révolte apparente de la population, des systèmes d’IA qui permettent une coercition impensable en Occident. En Occident, au nom de la liberté d’entreprendre, on développe des algorithmes qui visent à être capables d’anticiper les propres désirs de l’utilisateur afin d’orienter ses actes d’achat. Mais parallèlement, les IA dont nous disposons maintenant tous nous aident à communiquer en nous servant de traducteur ou d’interprète quand nous sommes en vacances à l’étranger et nous permettent de mieux déceler des cancers sur des imageries médicales.

C’est donc à chacun de nous, dans nos sociétés respectives, de lutter pour que ces technologies soient utilisées afin de renforcer les valeurs auxquelles nous tenons et non quelles les dévoient.

Yuval Noah Harari, nouveau gourou du transhumanisme ? Croyez-vous au dataïsme comme nouvelle fiction collective ? 

Tout d’abord, comme pour un Ray Kurzweil avant lui, ce sont les médias qui veulent à tout prix faire de certaines personnalités qu’ils mettent en vue des « gourous » ou des « prophètes ». À mon avis, les transhumanistes sont bien trop attachés à leur penchant libertaire pour suivre un quelconque gourou. Ensuite, c’est un fait que certains, peut-être notamment dans la Silicon Valley, ont développé une version du transhumanisme qui donne une importance centrale au concept d’information. Cela ne date pas de Yuval Harari. La notion de singularité technologique (Gould, Vinge, Kurzweil…) va dans le même sens et débouche sur l’hypothèse du mind uploading (téléchargement de la pensée). Sans balayer ces hypothèses, je pense qu’elles proviennent beaucoup de penseurs des sciences de l’information, et qu’elles négligent certains aspects des sciences de la vie. Surtout, je me dis que ces perspectives ouvrent vers quelque chose qui risque de ne pas faire suffisamment rêver, qui risque peut-être de ne pas être assez incarné, pas assez humain, pas assez émotionnel pour que de grand nombre de personnes en aient envie. Pour qu’une fiction collective rencontre le succès, il faut qu’elle corresponde très fortement à notre besoin de projection. Or combien sont ceux qui rêvent de ne plus être que des data ?

Qu’est-ce que le transhumanisme a à nous apporter, tant sur les questionnements qui en résultent que les polémiques qu’il suscite ?

Principalement, à mon avis, tout le monde devrait se féliciter de l’effort de réflexion sur nous-même auquel le transhumanisme nous oblige. Il pose la question « Que voulons-nous faire de l’humain ? ». Il nous place devant cette responsabilité inédite et immense. Dorénavant, nous pouvons choisir, individuellement et collectivement, d’essayer d’orienter notre condition, y compris biologique, dans une direction ou une autre. Les polémiques qui en découlent dépendent de la vision que l’on se fait de l’humain, des valeurs auxquelles on donne la priorité.

Pour un transhumaniste, quelle est la société idéale ?

J’ai coutume de dire qu’il y a autant de transhumanismes que de transhumanistes. La pensée transhumaniste étant transversale, perpendiculaire même au champ idéologique et politique traditionnel, chaque personne et chaque communauté peut rêver son transhumanisme idéal. Le très bio-conservateur Jacques Testart, dans une émission enregistrée, a reconnu qu’à la condition qu’il remplisse les conditions de ses valeurs, un transhumanisme pouvait lui paraître acceptable ! Il en va de même du philosophe Jean-Michel Besnier.

Pour les technoprogressistes de l’AFT, le transhumanisme doit nous aider à être plus attentifs au monde et à ceux qui nous entourent. Il doit nous aider à être mieux empathiques, à être capables de mieux maîtriser nos humeurs excessives, comme l’agressivité, la xénophobie, le besoin d’avoir et surtout la dominance (le besoin de dominer). Il doit élargir le champ des possibles, permettre de faire reculer sans cesse nos horizons, de profiter bien plus longtemps de cette valeur première qu’est la vie, mais surtout, il doit nous porter à être plus et mieux humain.

Que propose James Hughes dans Citizen cyborg pour trouver des équilibres sociaux ? Et que proposez-vous pour éviter de trop grandes inégalités (revenu universel, dividende universel, salaire des robots et IA) ? Et sur la crise écologique ?

Concernant la pensée sociale de James Hughes dans Citizen cyborg, je dirais qu’il reste dans des généralités, invitant à parier sur la démocratie, la transparence, l’ouverture, etc. C’est dans cet ouvrage qu’il commence à décrire plus systématiquement ce qu’il n’appelle pas encore un techno-progressisme mais un democratic transhumanism qui implique une nécessaire régulation et des efforts pour rendre les technologies NBIC accessibles à tous. Note qu’aujourd’hui, James Hughes se concentre sur la bataille politique américaine en s’engageant auprès des socialistes démocrates comme Elisabeth Warren, voire Bernie Sanders.

Quant aux positions de la majorité des membres de l’AFT, voire quelques-unes de ses rares positions officielles, tu peux les retrouver sur le site de l’association. En effet, le revenu universel est l’une des idées souvent mise en avant.

Mon analyse propre est que le transhumanisme en général ne peut pas parler d’une seule voix sur la question des inégalités. Il s’agit d’une question politique dont James Hughes, justement, a bien montré qu’elle est transversale au questionnement transhumaniste. Même au sein de l’AFT, dont le spectre politique va approximativement de l’extrême gauche au centre droit, il n’est pas facile de trouver des consensus.

Pour sortir des généralités, ce que fait l’association, année après année, c’est que ses membres s’attellent à différents sujets et cherchent à entrer dans les détails. C’est ce que nous avons fait sur les nanotechnologies en 2009-2010, idem en 2018 à l’occasion de la révision des lois de bioéthiques, idem en 2019 avec le Manifeste viridien sur l’écologie qui est actuellement en phase de vote.

Ce dernier texte est, pour le coup, une réponse directe et complète à la dernière question.

 

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