Marché numérique : quelles politiques de concurrence et d’innovation ?

Google and Apple by Joe Ross(CC BY-SA 2.0) — Joe Ross, CC-BY

Un entretien avec Olivier Babeau en préambule de la table ronde qui se tiendra le 21 janvier.

Un entretien réalisé par Sacha Benamou.

Mardi 21 janvier se tiendra une table ronde de X-Sursaut et l’Institut Sapiens organisée en partenariat avec Sciences Po Alumni sur le thème : Marché numérique : quelle politiques de concurrence et d’innovation pour faire émerger des champions européens ? Olivier Babeau, professeur à l’université de Bordeaux et président de l’Institut Sapiens, y interviendra.

Sacha Benamou : Alors que la nouvelle Commission Européenne vient de prendre ses fonctions, Ursula Von Leyen a envoyé des signaux très forts concernant le numérique qui sera l’un des grands sujets de son mandat, c’est-à-dire en termes de régulation. Est-ce qu’il n’est pas contradictoire de regretter l’absence de concurrents européens solides et d’imposer plus de contraintes sur le marché numérique ?

Olivier Babeau : Juxtaposé à l’écologie, le numérique sera le grand sujet de la décennie qui s’ouvre. La montée progressive en maturité des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle et de leurs effets sur notre économie va rendre ce sujet omniprésent dans nos quotidiens et justifie que ce sujet fasse partie des priorités de la nouvelle Commission.

À l’image des politiques pratiquées depuis des années par nos différents commissaires, il semble que le nouvel exécutif européen n’envisage pas d’infléchir sa politique en matière de concurrence.

On peut pourtant se demander s’il ne s’agit pas d’une lecture trop stricte de la théorie de la concurrence pure et parfaite qui impose une atomicité des agents économiques pour ne pas influencer le marché. Une ambition qui serait salutaire si elle était appliquée partout à travers le monde mais qui devient à la fois anachronique et naïve face aux stratégies agressives et parfois poussées par les États eux-mêmes déployées par les GAFAM et les BATHX.

L’existence des GAFAM et BATHX, et donc l’absence de géants numériques, sont-elles des menaces pour notre économie et notre démocratie ? Même aux États-Unis, leur taille est questionnée…

Olivier Babeau : Leur taille n’est pas l’élément le plus perturbant. Inquiétons-nous plutôt de leur rôle dans la régulation démocratique de la parole publique. L’émergence des plateformes numériques ont favorisé un sacre de l’amateur qui est une bonne chose d’un point de vue économique car elle permet à chaque entrepreneur d’avoir un accès facilité au marché, mais qui est catastrophique d’un point de vue démocratique car elle met sur le même plan toutes les paroles, profanes et expertes.

Pour le dire autrement, la plateformisation de l’économie à laquelle les géants du Net président a produit un chaos informationnel qui affaiblit gravement la démocratie.

La question du démantèlement des GAFAM est en réalité beaucoup plus complexe qu’on ne l’imagine, par comparaison avec les précédents tels que La Standard Oil Company. Lorsqu’on y regarde de plus près, ces géants sont composées d’entités (citons pêle-mêle Waymo et Youtube chez Google ou WhatsApp et Instagram chez Facebook) qui ont toutes le potentiel d’être en position de monopole sur leur marché.

Leur faire subir une politique anti-trust n’aurait pas les effets escomptés et reviendrait à recréer des nouveaux monopoles sur des marchés au périmètre plus modeste.

En revanche, vouloir démanteler les géants américains aurait des conséquences politiques et sociétales car cela reviendrait inexorablement à favoriser les géants chinois.

Démanteler les GAFAM risquerait de leur faire perdre leur atout essentiel : leur taille critique permise par l’effet de réseau, et leur exploitation de la synergie entre ses activités. Le démantèlement des GAFAM laissera ainsi le champ libre à leurs concurrentes asiatiques, qui en plus d’avoir la certitude d’être perpétuellement protégées par leurs pouvoirs publics, n’ont pas la même conception de la gestion des données privées et de la liberté d’expression.

Les politiques européennes de concurrence ont été fortement critiquées par la France et l’Allemagne après l’opposition de la Commission à la fusion Alstom-Siemens ? Faut-il changer ces politiques ? Le marché numérique doit-il faire l’objet d’une législation particulière comme certains le laissent penser ? La donnée est-elle un bien comme les autres ?

Olivier Babeau : Avant de vouloir sortir l’artillerie lourde de mesures coercitives contre les GAFAM, interrogeons-nous plutôt sur les raisons de l’absence de champions numériques sur notre continent. Si l’Europe disposait de ses propres champions, elle serait alors en mesure de proposer une alternative technologique et économique aux géants américains et chinois.

Or nous payons ici à la fois notre manque de volontarisme et d’audace en termes de recherche et d’innovation mais aussi et surtout des années de politiques européennes qui ont tenu par-dessus tout à favoriser l’intérêt du consommateur au détriment de ceux des producteurs, empêchant les coopérations et les rapprochements industriels qui auraient dû naturellement faire émerger des grands ensembles technologiques à opposer aux géants chinois et américains.

Ne serait-il pas opportun dans ces conditions de faire évoluer le dogme concurrentiel de la Commission ? Permettre des rapprochements supranationaux d’entreprises concurrentes, dans le but de générer des effets d’échelle sera le premier pas vers la constitution de géants continentaux, préalable essentiel à la mise en place d’une concurrence saine et efficace au niveau mondial dans l’économie numérique.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.