De l’affaire Barbarin à l’affaire Matzneff : le moralisme à éclipse de nos élites

silence credits James Vaughan (licence creative commons)

OPINION : il est souhaitable que nos élites, si promptes à imposer leur morale et leurs règles sans daigner se les appliquer, soient mises sur un pied d’égalité avec les citoyens ordinaires.

Par PA Berryer.

La dernière chronique de H16, « L’humour subversif est il mort en France ? », propose un développement très intéressant sur les capacités contorsionnistes de nos humoristes prompts à célébrer l’esprit libre penseur de Charlie Hebdo tout en étant à la pointe de la censure la plus triviale. Il faut reconnaître que le moralisme de nos présentes élites, humoristes officiels inclus, n’a rien à envier au petit bourgeois du XIXe siècle, moralisme dont elles sont les premières à s’affranchir, luxe qu’elles refusent aux autres. Toutefois, l’actualité nous offre un intéressant spectacle de leur tartufferie affichée, bien qu’elle ait certainement encore de beaux jours devant elle.

Le décalage entre leurs prétentions à imposer un moralisme à plusieurs vitesses et ce que vit le reste de la population est plus grand que jamais.

L’année 2019 a vu tout d’abord un nouveau rebondissement dans l’affaire Polanski. Cette dernière dure depuis 40 années mais de nouvelles accusations de viol ont été formulées contre le cinéaste, compromettant la diffusion de son dernier film. Si lors des précédents épisodes, comme son arrestation en Suisse, beaucoup s’étaient levés pour le défendre, force est de constater que cette année ses soutiens sont beaucoup plus discrets du fait plus que probable de l’affaire Weinstein et ses développements.

Le château de cartes s’effondre

L’affaire la plus marquante reste celle de l’écrivain Gabriel Matzneff, auteur ayant consacré beaucoup de ses écrits à la description de ses « amours » auprès de très jeunes filles et de son tourisme sexuel. Célébré encore il y a peu, le château de cartes s’est effondré avec la sortie du témoignage de l’une de ses anciennes conquêtes. D’autres avant lui ont emprunté ce boueux chemin mais ont le bon goût de ne plus être de ce monde et célébrés par la gauche. Les cendres de Gide et Montherlant ne seront pas dispersées, mais Matzneff a du souci à se faire.

Presque trente ans après une émission d’Apostrophes au cours de laquelle l’écrivain québécois Denise Bombardier avait eu le courage seule contre tous de manifester son indignation à l’encontre de l’auteur et de ses pratiques, le monde semble se réveiller enfin. L’auteur, longtemps défendu, est lâché par ses pairs. Même Bernard Pivot, après une défense maladroite, entre esprit dans l’air du temps de l’époque et l’argument de séparation entre littérature et morale, a confessé avoir eu tort et avoir été lâche dans cette affaire. Bien d’autres n’iront pas jusque là.

L’attitude de Pivot illustre pourtant parfaitement celle de notre intelligentsia. Souvenons-nous des tribunes et pétitions des années 1970 défendant le droit à la sexualité des enfants et des adolescents, demandant l’abolition de la majorité sexuelle, c’est-à-dire la légalisation de la pédophilie. Beaucoup de ces signataires sont morts, comme Simone de Beauvoir, qui corrompait ses étudiantes avant de les refiler à Sartre afin de ne pas le perdre, mais d’autres sont encore en vie.

Là où l’affaire concernant le Primat des Gaules, Monseigneur Barbarin, nous intéresse au plus haut point est relatif aux conséquences éventuelles du jugement de première instance, s’il venait à faire jurisprudence après confirmation en appel et maintien en cassation. Monseigneur Barbarin a été condamné au chef de l’article 434-3 du Code pénal pour entrave à la saisine de la justice. Il lui est reproché de ne pas avoir dénoncé le père Bernard Preynat, l’un de ses prêtres accusé d’avoir commis des actes pédophiles il y a plus de trente ans, sans récidive depuis.

Les faits sont prescrits et l’étaient déjà quand Monseigneur Barbarin a eu connaissance des faits ; de plus, il a systématiquement encouragé les victimes à saisir la justice lorsqu’elles lui en faisaient la confidence. Pour une analyse plus détaillée du jugement il est possible de lire la très bonne analyse de Bernard du Puy-Montbrun.

Ce jugement pose la question de l’application d’un article de loi à des faits prescrits et son application constante par la jurisprudence. Si la nouvelle interprétation venait à prévaloir, alors la liste des personnes pouvant être poursuivies serait très longue.

Par exemple, dans le cas de l’affaire Preynat valant à Barbarin d’être condamné en première instance, les victimes et leurs proches devraient également être poursuivis du même chef dans la mesure où ils avaient connaissance du danger représenté par le père Preynat et ne l’ont pourtant pas signalé à la justice.

Hypocrisie des élites

En poursuivant ce raisonnement et en l’appliquant à nos chères élites, ceux qui avaient connaissance des turpitudes des uns et des autres et se sont tus, qu’il s’agisse des comportements de DSK avec les femmes ou du tourisme sexuel de Matzneff en passant par l’attirance de Cohn-Bendit pour les enfants, devraient en répondre devant un tribunal.

Cela ne se produira probablement pas, l’hypocrisie de nos élites a encore de beaux jours devant elle. Pour des raisons de droit, il est souhaitable qu’il n’y ait pas de jurisprudence Barbarin et que l’appel infirme le jugement de première instance. Il s’inscrit davantage dans le contexte de crise que traverse l’Église que du mouvement #MeToo mais il partage avec lui le temps judiciaire avec l’ouverture du procès Weinstein.

Il est souhaitable que nos élites, si promptes à imposer leur morale et leurs règles sans daigner se les appliquer, soient mises sur un pied d’égalité, qu’un pédocriminel soit traité et condamné indifféremment qu’il soit prêtre, écrivain, homme politique ou individu lambda.

Toutefois, il ne faudrait pas que la justice soit sacrifiée au nom d’une trop tardive prise de conscience et d’autojustification. Le sort des victimes ne saurait être sacrifié par vengeance ou calcul politico-médiatique. Nos tartuffes modernes parviendraient sans trop de peine à reprendre leur manège.

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