Oblomov et Diogène vivent-ils en France ? 

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Oblomov et Diogène, deux grands fainéants, vivraient-ils en France, où la durée du travail, la productivité, et le taux d’emploi y seraient tout trois plus faibles qu’ailleurs ?

Par Karl Eychenne.

Oblomov et Diogène sont deux grands fainéants. Une idée reçue propose qu’ils vivent en France, car la durée du travail, la productivité, et le taux d’emploi y seraient tout trois plus faibles qu’ailleurs. Qu’en est-il ?

« Le fainéant fait néant. Le paresseux fait l’effort du moindre effort. C’est toute la différence entre l’oiseux et l’oisif ». Alexandre le bienheureux méditant sur sa condition.

Oblomov : fainéant typique qui traine sa flemme, en bâillant et maugréant. Issu de la fiction russe, il est le personnage emblématique de Gontcharov, soupe au lait, incapable de prendre des décisions, en amour comme en société.

« La position allongée n’était pas pour Oblomov un besoin, comme elle l’est pour un malade ou quelqu’un qui a sommeil. Ce n’était pas un hasard, comme pour un homme fatigué ; pas non plus une volupté, comme elle peut l’être pour un paresseux : c’était l’état normal. »

Diogène : fainéant philosophe, refusant la civilisation, le progrès, la compétition. C’est un anarchiste révolutionnaire, qui défie l’ordre établi en toute chose. Il se contente du minimum absolu aussi bien en termes de richesse que de bonnes mœurs.

« Ne t’engage à rien, ne souscris à rien, ne t’encombre de rien, un homme libre n’a ni femme, ni maître, ni obligation, aucun de ces fardeaux qui pourrissent la vie et l’enlaidissent. La science, les honneurs, les richesses sont de fausses richesses qu’il faut mépriser. »

Si nous cherchons un lieu de résidence à nos deux fainéants en 2020, il faut nous intéresser aux chiffres de durée du travail, de productivité, et d’emploi observés dans les différents pays.

A priori, nos deux héros chercheraient une terre d’accueil où l’effort est limité en durée et quantité, et où la probabilité de travailler est faible.

Les pays où l’on travaille le moins

Nous travaillons de moins en moins dans l’ensemble des pays développés depuis 1950 : le temps de travail s’est réduit de près de 25 % en moyenne.

Et non, le Français ne serait pas celui qui travaille le moins : en moyenne, la durée hebdomadaire de travail y avoisine les 36,3 heures (moyenne de temps complet et temps partiel), ce qui est assez proche de la moyenne européenne, et même supérieur à l’Allemagne à 34,8 heures (Dares, OCDE, Commission Européenne).

D’une manière générale, on remarque que les pays cœurs de la zone euro et les pays nordiques travaillent relativement moins que les périphériques, les pays anglo-saxons ou asiatiques. Évidemment, en creusant un peu, ces chiffres peuvent être relativisés :

  • si l’on s’intéresse seulement au temps partiel, alors les Français sont presque ceux qui travaillent le plus, mais cela concerne relativement moins de personnes que dans d’autres pays où le temps partiel y est davantage utilisé.
  • si l’on s’intéresse seulement au temps complet, alors les Français travaillent en moyenne une heure de moins que leurs partenaires européens, 39 heures contre 40.

Sachant cela, Oblomov et Diogène choisiraient peut-être d’habiter la France certes, mais aussi bien l’Allemagne, les Pays Bas, la Finlande, le Danemark, la Norvège, ou la Suède.

Les pays où l’on travaille le mieux 

Le travailleur 2020 fait 4 fois mieux que le travailleur 1950. En langage technique, on dira que la productivité du travail a augmenté : pour une heure travaillée, la quantité de biens et services produite est plus importante.

Plus intelligent (diplômes), mieux outillé (progrès technique), notre travailleur n’a plus rien à voir avec son ancêtre (OCDE, Conference Board).

Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle pour nos deux fainéants ? Diogène a une aversion pour tout ce qui est technique, tout ce qui met en demeure la nature de produire (Heidegger). Oblomov est plus réceptif de ce point de vue, tout ce qui limite son effort milite pour son confort. Ici donc, leurs chemins se croisent.

Mais où irait Oblomov, et où n’irait pas Diogène ? C’est là que les chiffres bousculent bien des idées reçues : le travailleur français est aussi efficace que le travailleur américain ou allemand.

La productivité horaire y est quasi-équivalente dans ces pays. Il est même plus efficace que ses homologues italien, espagnol, anglais, ou japonais.

Certes, ce simple indicateur de productivité ne suffit probablement pas à résumer tout ce que charrie la notion d’efficacité. Néanmoins, il est frappant de constater que les résultats sont quasi-inchangés quelles que soient les sources.

Oblomov choisirait donc plutôt la France, l’Allemagne ou les États -Unis. Diogène choisirait probablement de rester en Grèce où la productivité est faible, et ne croît plus depuis la crise de 2008.

Les pays où la probabilité de travailler est faible

Dans un pays donné, tout le monde n’a pas vocation à travailler. En particulier, il faut exclure les enfants et retraités. Mais il faut aussi exclure les personnes qui s’excluent elles-mêmes du monde du travail alors qu’elles pourraient y prétendre (taux de participation). Enfin, il y a aussi ceux qui voudraient bien en faire partie, mais qui ne trouvent pas d’emploi (taux de chômage).

Finalement, ne restent que les actifs qui représentent près de 50 % en moyenne de la population depuis 1950. Autrement dit, une personne sur deux travaille. Mais en y regardant de plus près, on remarque que l’on est plus près de 40 % pour la France, l’Italie et l’Espagne ; et de 50 % pour l’Allemagne, le Portugal, les États-Unis, le Royaume-Uni, et le Japon.

D’un certain point de vue, on pourrait se dire qu’Oblomov et Diogène choisiraient les pays où les actifs représentent une part faible de la population, comme la France par exemple : statistiquement, cela réduirait leur probabilité de se retrouver dans la peau du travailleur.

Mais, il faut aussi tenir compte du vieillissement en cours de la population, qui va se traduire par une baisse mécanique du nombre d’actifs relativement à la population, et ce au moins jusqu’en 2050.

Ce phénomène devrait être très fort au Japon, en Grèce, en Italie, en Allemagne. En revanche, il devrait être relativement moins prononcé en France, aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Sachant cela, Oblomov et Diogène feraient probablement le même choix : l’Italie, la Grèce, où la probabilité (inconditionnelle, pour les puristes) de trouver du travail y sera plus faible.

Conclusion : quelle terre d’accueil pour Oblomov et Diogène ?

Un premier réflexe consisterait à multiplier nos 3 indicateurs que sont le temps de travail, la productivité, et le rapport emploi sur population, pour obtenir le PIB par habitant.

Ce dernier indicateur autrement appelé niveau de vie, est souvent utilisé pour résumer le bien être.

Mais dans le cas d’Oblomov et Diogène, ce calcul n’est pas le bon. Nos deux fainéants ne souhaitent pas forcément disposer d’un niveau de vie élevé. D’ailleurs, ils ne souhaitent surtout pas travailler pour mériter un niveau de vie élevé, et s’ils y sont obligés alors ils choisiront de travailler le moins longtemps possible.

Alors quelle terre d’accueil pour nos deux héros ?

Il semblerait qu’Oblomov choisisse la France ou l’Allemagne parce que l’on n’y travaille pas longtemps mais efficacement, peut-être une préférence pour l’Allemagne où il y aurait relativement moins de chances d’y travailler à l’avenir.

Diogène choisirait plutôt de rester en Grèce, en espérant faire partie de ceux qui ne travaillent pas, car sinon le prix à payer serait un nombre d’heures travaillées élevées.

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