France 2019 entre haine et passion : le temps des Misérables ou celui des Barbares ?

La France nourrit un rapport entre haine et passion avec son propre sol, son identité et notamment sur ce sujet. D’où le traitement reçu par les deux œuvres, toutes deux attirant et la foule et la foudre.

Par Louise Alméras.

Deux objets culturels viennent de sortir en France. Deux points de vue différents pour un point de départ similaire : une bavure policière. Il s’agit du film Les Misérables de Ladj Ly et du livre de Laurent Obertone Guérilla – Le temps des Barbares.

Le premier, très médiatisé, a remporté un prix à Cannes et conquis son public, le deuxième, malgré le silence des médias, vient de dépasser les 40 000 exemplaires vendus. Une chose est sûre, le succès de ces deux œuvres de fiction dit sans doute quelque chose de la situation en France.

Nul n’a échappé à la nouvelle, surtout depuis que le président en a été ému. Le petit frère de La Haine est sorti dans les salles fin novembre, reprenant le flambeau laissé trop longtemps éteint sur le sujet des banlieues.

D’un film choc et bouleversant, Les Misérables est devenu le film à voir. Son histoire dans le quartier de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), où le réalisateur a grandi, est une sociologie des guerres de pouvoir intestines des banlieues dans la France de 2019.

La bavure d’un enfant entraîne celle d’un policier. Son geste met le feu aux poudres dans la banlieue, — montant enfants et adultes les uns contre les autres —, celui-là même qui aurait du s’enflammer si la police n’était pas intervenue à la première bavure. Mais pour être sans doute plus sanglant.

Le film pose une intrigue intéressante : la perte de repères totale des enfants, trop vite initiés au monde d’adultes qui s’affrontent, négocient, se trahissent et maintiennent la paix tant qu’ils peuvent avec des lois disparates. L’enfant (en latin infans = celui qui ne peut pas parler) est sans parole, ses parents sont absents, la violence est sa voix.

On ne peut le dénier quand on voit la scène finale et la progression du glissement, qui exprime cette soif de justice et de reconnaissance. Oui, pour des enfants, c’est une vie de misère, et pour la police qui doit y mettre les pieds aussi.

 

De la violence

Nul n’a donc échappé à cette nouvelle vision de l’enjeu des banlieues. Passons sur celle assez édulcorée, ou en tout cas peu réaliste, de l’islam incarné par les imams de la banlieue.

Une vision qui emprunte son titre à l’œuvre de Victor Hugo et pour laquelle le film s’achève sur cette citation : « Il n’y a pas de mauvaises herbes, il n’y a que de mauvais cultivateurs. » Ce à quoi Emmanuel Macron voudrait répondre par une nouvelle injection d’argent, la solution toute prête de nombreux de nos gouvernements successifs, acquise à la cause de la République.

Mais venons en au livre de Laurent Obertone.

Le parallèle est intéressant puisque l’intrigue ici va plus loin, ce que permet sans doute davantage un ouvrage. Partant donc d’une même bavure policière en Seine-Saint-Denis, cette fois, le pays tout entier s’enflamme.

Plus d’État, la France s’est effondrée en trois jours. Et une même utilisation d’une citation de Victor Hugo dit tout autre chose : « Une chute sans fin dans une nuit sans fond, voilà l’enfer », en guise d’ouverture.

C’est que le massacre a eu lieu, bien plus radicalement que dans Les Misérables. Fomenté par des guerriers du Califat, tout autant épris de justice que les enfants du film et tout autant sans limites, les têtes tombent — celles des infidèles. Le crescendo dans le malheur est impressionnant et haletant.

Trois semaines sont racontées au plus près de l’action et du désordre, après les trois jours où la France s’est mise en pause, où la population est prise en étau jusqu’à subir bientôt famine et panne de réseau.

Comme le titre l’indique, le thème principal est la guerre, version carnage, fumée et monstruosité.

L’on pourrait croire que Laurent Obertone a beaucoup d’imagination, qu’il guette un peu trop une faille de la société pour pénétrer dans la brèche et faire l’oiseau de mauvais augure : la guerre civile est proche.

Mais son point de vue n’est pas véritablement le sien si l’on en croit la mention : le « Tome 2 de Guerilla repose sur les hypothèses de travail du renseignement, des forces spéciales et des témoignages directs de victimes de guerres civiles ».

 

Pourquoi la Guérilla n’aura pas lieu

Seule une question demeure : pourquoi un film nourri à l’expérience d’une personne et d’une communauté, à savoir le réalisateur Ladj Ly et Montfermeil, bénéficie de toutes les attentions et tous les enthousiasmes quand un livre nourri à l’analyse des renseignements récolte un silence froid et suspicieux par les mêmes personnes qui veulent alerter sur la situation des banlieues ?

Il n’est pas question de savoir qui a le point de vue adéquat ici. Ce sujet, couplé maintenant à celui de l’islam — n’oublions pas la récente attaque à la Préfecture de Police —, est en tout cas d’actualité.

Mais la France nourrit un rapport entre haine et passion avec son propre sol, son identité et notamment sur ce sujet. D’où le traitement reçu par les deux œuvres, toutes deux attirant et la foule et la foudre, bien que le film ait eu bien meilleure presse.

Sans doute un citoyen de France n’ayant pas la nationalité pourra apporter quelque éclairage, débarrassé de cette passion.

L’humoriste slovéno-suisse Gaspard Proust s’est récemment exprimé dans un long entretien donné au journal Le Point. Il s’interroge : « Qu’est-ce qu’être Français ? ».

Et c’est très intéressant de se poser la question. Parce qu’à lire le sort de nombreux citoyens dans le livre de Laurent Obertone, on peut se la poser. Elle pourrait faire écho à « qu’est-ce qu’être un peuple ? » d’ailleurs. Il répond alors :

Sincèrement, moi, je ne sais plus. […] On va dire : La France c’est la laïcité ! Mais l’organisation d’un culte n’a jamais fait rêver personne ! […] Des républiques, il y en a plein dans le monde. […] La réalité, c’est que la France est devenue multiculturaliste, alors quel intérêt du coup de devenir Français si, de toute façon, on me fait l’éloge de pouvoir tout le temps la ramener avec mes origines ?

Et de rétorquer :

Un pays qui se méprise à ce point-là, qui s’incline devant tout n’est plus attirant.

Vous direz que cela n’a rien à voir, et que le sujet était d’évoquer le dernier livre d’Obertone et le dernier film de Lady Ly. Mais peut-être que Victor Hugo a raison, « il n’y a pas de mauvaises herbes, il n’y a que de mauvais cultivateurs », encore faudrait-il qu’il y en ait pour cultiver notre culture, car la France en est généreuse, elle en déborde.

La preuve, Victor Hugo se retrouve à être cité à l’aube du XXIe siècle par deux hommes que tout oppose. La guérilla n’aura pas lieu.

Les Misérables, de Ladj Ly, avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, au cinéma depuis le 20 novembre.
Guerilla – Le temps des Barbares, de Laurent Obertone, éditions Ring, 2019.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.