Le gigantisme n’est pas au service de l’humain mais du pouvoir

Une course éperdue à la croissance, au gigantisme, peut-elle devenir délétère ?

Par Thierry Godefridi.

Geert Noels est ce qu’il est convenu d’appeler en Flandre, een bekende Vlaming, un Flamand influent. Licencié en sciences économiques appliquées de la Haute École de Commerce d’Anvers et titulaire d’un MBA de la K.U. Leuven (la section flamande de l’Université catholique de Louvain), en 2009, à la suite de la crise, il a fondé et dirige la société de gestion de patrimoine Econopolis. Il s’est fait connaître du public grâce à un premier livre, Econochoc, vendu à plus de 100 000 exemplaires, et en tant que leader d’opinion dans différents médias. Plus de cent mille personnes le suivent sur Twitter.

Dans Gigantisme, De ‘too big to fail’ vers un monde plus durable et plus humain, il avance que ce qui s’est produit en 2008 n’est pas une crise financière, mais le symptôme d’un mal plus profond du système économique, sa course éperdue à la croissance.

Cette propension à grandir se manifeste au travers du nombre croissant de très grandes entreprises, que ce soit en termes de capitalisation boursière, de valeur ajoutée ou de personnel employé, et que ce soit dans le secteur de la technologie, de la banque, de l’industrie pharmaceutique, mais aussi dans d’autres. Ces entreprises y trouvent un double avantage : leur taille augmente leur « pouvoir de marché » et, en fin de compte, leurs bénéfices.

Le rendement des méga-entreprises américaines, par exemple, ne cesse d’augmenter par rapport à celui des entreprises situées dans le 25e percentile, la médiane, voire le 75e percentile.

Faut-il se réjouir de ce que les plus grandes entreprises européennes cotées en Bourse accusent un retard de taille sur leurs consoeurs américaines ? Les trois plus grandes capitalisations boursières européennes – Nestlé, Shell et Roche – combinées sont plus petites qu’Apple, dont la capitalisation atteint près de 1200 milliards de dollars. Encore faut-il s’étonner de ce qu’aucune entreprise du top 10 européen n’appartient au secteur d’activité des GAFA et s’inquiéter de ce que l’Europe compense cette relative modestie de la taille de ses plus grandes entreprises par son gigantisme au niveau des pouvoirs publics !

Geert Noels rappelle ce propos de la chancelière allemande Angela Merkel :

« Si l’Europe ne représente aujourd’hui que 7 % de la population mondiale, elle produit près de 25 % du PIB mondial, mais elle représente 50 % des dépenses sociales mondiales. Il est alors évident qu’elle devra travailler très dur pour maintenir sa prospérité et son mode de vie. »

Peu d’aspects du monde moderne échappent à la course au gigantisme. Que l’on songe aux grands rendez-vous sportifs (J.O., Coupe du Monde), mais aussi à ces ONG qui sont devenues en quelques décennies de véritables multinationales. En 2015, l’ONG Médecins Sans Frontières occupait 30 000 employés et gérait un budget de deux milliards de dollars, rapporte l’auteur ; Oxfam est active dans plus de cent pays et gère un budget d’un milliard de dollars ; Greenpeace compte 50 000 bénévoles et dispose d’un budget de 300 millions de dollars.

Noels écrit :

« Le gigantisme a des conséquences sociétales, et nous devons en être conscients. […] Aux États-Unis, le pouvoir est surtout aux mains des grandes entreprises, tandis qu’en Europe il se situe dans les plus grandes bureaucraties. »

Pourtant, les effets des économies d’échelle, dont on fait tant cas, s’inversent à partir d’une certaine taille.

Qui plus est, comment ne s’apercevrait-on pas, même en dehors des États-Unis, de la convergence d’intérêts (mal compris) entre pouvoirs publics et grandes entreprises ? Les réglementations, dont les pouvoirs publics sont si friands, favorisent les grandes entreprises qui s’y adaptent sans problème alors que leur complexité décourage les PMI/PME.

En témoignent la facilité des premières à éviter l’impôt et à capter subsides et autres avantages et la baisse du nombre de nouvelles entreprises, tant aux États-Unis qu’en Europe, sans même parler des effets dont profite le big business du capitalisme de copinage, du syndrome too big to fail, du big data, de la politique de la porte tournante dans les deux sens, des marchés d’État, de l’argent bon marché, de l’affaiblissement des dispositions sur les abus de position dominante et sur les ententes…

Dans Gigantisme, illustré de nombreux graphiques, bénéficiant d’une traduction irréprochable du néerlandais en français et d’une composition impeccable aux Éditions Racine, ce qui ne gâche rien et rend ce livre d’autant plus agréable à lire, Geert Noels ne se contente toutefois pas de poser un diagnostic. Il préconise aussi des remèdes. Nous y reviendrons.

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