Et maintenant, faisons tomber les murs de Berlin qui sont en nous !

À 30 ans de distance, les commémorations autour de la chute du mur viennent à point pour réveiller nos consciences engourdies. Faisons enfin tomber les murs de Berlin qui sont en nous, qui nous enferment et nous font mourir à petit feu !

Par Nathalie MP.

Il y a 30 ans, le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’effondrait sous le poids de sa propre pourriture, signant ainsi sans équivoque le retentissant échec politique, économique et humain du communisme réel – pas loin de 100 millions1 de morts dans le monde, n’oublions pas.

Mais dans les faits, l’échec était consommé et avait en quelque sorte été officialisé à la face du monde dès le moment où le mur fut construit.

Retour sur l’histoire du mur de Berlin

Érigé en 1961 par le gouvernement communiste est-allemand sous le nom de « mur de protection antifasciste » (une rhétorique qui perdure…) au prétexte de protéger la RDA des agressions de l’Occident, il visait en réalité à mettre un terme à la fuite massive de ses citoyens vers l’Allemagne de Ouest.

On estime à 3 millions le nombre de départs intervenus via Berlin entre 1949 et 1961 pour un pays qui comptait environ 17 millions d’habitants à l’époque.

Comme tous les pays d’obédience soviétique, la RDA bien surveillée par Moscou avait appliqué à la lettre le programme déterminé par Marx et Engels dans Le manifeste du parti communiste (1848).

Et comme dans tous les pays qui procédèrent ainsi, la planification de l’économie et la collectivisation des terres entraînèrent rapidement et inéluctablement un effondrement des productions industrielle et agricole ainsi que des pénuries alimentaires.

Les Allemands de l’Est se mirent alors à « voter avec leurs pieds » de façon un peu trop voyante et il ne resta plus aux autorités de RDA que de les enfermer hermétiquement dans un pays devenu prison pour faire vivre le mythe des grands accomplissements du socialisme.

Loin de se décourager, nombre de citoyens tentèrent alors de passer le mur, au risque d’y perdre la vie ou d’être arrêtés et jetés en prison. C’est dire combien leur adhésion au régime était faible.

Car le mur n’était pas un simple mur.

C’était un véritable ouvrage de guerre comprenant plusieurs murs, un no man’s land, des barbelés et des miradors.
Il était surveillé en permanence par des milliers de soldats armés ayant reçu l’ordre de tirer.
Blindés et chiens policiers complétaient le macabre dispositif.

Mur de Berlin et libertés

Dans leur malheur, les Allemands de l’Est ainsi que l’ensemble des populations qui ont vécu dans l’orbite soviétique ont cependant eu ce qu’on pourrait appeler une « chance » appréciable : la décadence économique et la répression politique furent telles qu’ils n’ont eu aucun mal à identifier le fait qu’il leur manquait un élément aussi essentiel que l’oxygène pour vivre, et cet élément, c’était la liberté – la liberté de circulation, la liberté d’expression, la liberté de réunion et d’association, la liberté d’entreprendre, bref, la liberté de se livrer à sa propre recherche du bonheur et de vivre sa vie sans que tout soit paramétré par avance par un pouvoir politique arbitraire, autoritaire et criminel.

Non pas que je recommande d’en passer par la terrifiante expérience socialiste pour mieux apprécier la liberté.

Mais comme il serait bon que cette expérience réelle qui a vu tant de gens mourir et tant d’autres fuir l’invivable puisse nous rappeler à chaque instant que nous naissons libres et que rien ni personne n’a de légitimité à nous dicter nos comportements, nos choix et nos pensées ! – dès lors, naturellement, que nous respectons aussi la liberté des autres. Et comme il serait bon qu’elle nous pousse à placer la liberté au premier rang de nos exigences politiques !

Malheureusement, l’exercice de la liberté n’a rien de simple. Il suppose une prise de risque, un effort particulier de responsabilité et d’initiative personnelle que peu d’individus sont prêts à mettre dans la balance du confort et de la sécurité assurés, même à des niveaux médiocres.

Nous naissons libres, pourquoi ne pas le rester ?

On constate d’abord que l’habitude de la soumission prise au cœur de la terreur politique tend à persister quand cette terreur a disparu.

Dans un entretien accordé en 2015 au journal Le Monde à l’occasion de son prix Nobel de littérature, l’auteur de La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch, explique qu’après 1990, elle s’attendait à voir apparaître des gens différents, des gens libres.

Elle observe pourtant que même les jeunes générations gardent des mentalités d’esclaves.

Leurs parents, nostalgiques d’une époque où ils n’exerçaient aucune responsabilité mais se contentaient de recevoir ce que le régime voulait bien leur accorder, leur ont raconté un monde soviétique fantasmé, la santé gratuite, l’éducation, les crèches, l’absence de chômage, etc.

Une illusion, en réalité, puisque tout s’est effondré.

Ensuite, à partir du moment où les menaces politiques les plus directes et les plus graves disparaissent ou sont absentes – justice arbitraire, prison, camp de travail, assignation à résidence, etc. – la demande de liberté tend à s’essouffler au profit d’une demande de protection qui fait arriver sur le devant de la scène des individus fondamentalement autoritaires qui pensent savoir mieux que tout le monde ce qui est bon pour nous.

Dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Kant fait remarquer qu’il « est si aisé d’être mineur ! » – mineur devant être entendu au sens d’un individu qui, comme un enfant, n’est pas sorti de l’état de tutelle :

« Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. »

Mais, ajoute-t-il, il existe toutefois des Hommes, peu nombreux mais décidés, qui sont sortis de leur minorité et qui ne sont que trop heureux de servir de tuteur aux autres -c’est la configuration typique des gouvernements socio-démocrates.

Nous voici donc face à une seconde difficulté pour penser et agir par nous-mêmes : non seulement on trouve cela pénible, mais en plus on ne nous a jamais vraiment laissé faire l’essai de notre autonomie.

Une autonomie oubliée

C’est précisément ce qui se passe dans nos sociétés occidentales.

Si elles n’ont rien à voir avec la dictature communiste, elles restent souvent trop formatées et contrôlées par la puissance tutélaire de l’État – notamment en France à travers une puissance publique envahissante qui détermine de trop nombreux paramètres de nos vies en maniant savamment brimades, incitations, autorisations et interdictions jusque dans ce qu’on a le droit de dire et ne pas dire (lois mémorielles, chasse aux fake news) sans égard pour notre droit à la liberté et à la recherche personnelle du bonheur.

Il en résulte une adaptation pratique et stratégique des citoyens qui en viennent à trouver tout naturel de demander à l’État de réguler les rapports sociaux de A à Z et de pourvoir à tout via les impôts prélevés sur les individus les plus productifs.

C’est ainsi qu’on a pu entendre récemment une mère de famille se plaindre en ces termes auprès d’Emmanuel Macron :

« Je trouve que les aides ne sont pas terribles quand on est toute seule avec deux enfants, en fait. Seule avec deux enfants au SMIC, je ne vois pas trop comment on peut s’en sortir. »

En France, l’esprit de responsabilité a été à ce point émoussé par 40 ans d’État- providence, stratège et nounou et par la croyance réitérée par Emmanuel Macron que la plus haute mission de l’État consiste à « protéger » les citoyens, que les individus en deviennent incapables de se penser comme des êtres actifs et autonomes.

Beaucoup se considèrent avant tout comme des êtres en difficulté qu’il convient d’aider.

Voilà le modèle français : les citoyens sont d’éternels mineurs et l’État est leur indéboulonnable tuteur !

Ces « aides » qui ne nous aident pas

En réalité, il serait possible à cette mère de famille de « s’en sortir » si les sommes colossales qui sont englouties sans efficacité – disons même avec un gaspillage aussi certain que récurrent – dans la dépense publique, donc dans les « aides », étaient laissées à la disposition des citoyens pour qu’ils les recyclent eux-mêmes dans l’économie sous forme de consommation, de dons ou d’investissements.

On verrait alors la création de richesse augmenter, le chômage reculer et le pouvoir d’achat repartir à la hausse.

Mais non.

Exigeant aides et protection dans une sorte de marchandage qui arrange bien les affaires électorales du pouvoir en place, les Français créent en fait les conditions du prolongement de leurs médiocres conditions de vie.

Au passage, la liberté avec tout ce qu’elle comporte d’éblouissant sur le plan de l’accomplissement de soi par soi-même a été complètement oubliée.

À 30 ans de distance, les commémorations autour de la chute du mur de Berlin viennent justement à point pour réveiller nos consciences engourdies.

Elles nous rappellent que la liberté, c’est un peu comme l’amour : on la reconnaît – un peu tard – au bruit qu’elle fait quand elle disparaît complètement.

Alors n’attendons plus. Il est plus que temps de faire tomber enfin les murs de Berlin qui sont en nous car ils nous enferment et nous font mourir à petit feu.

Sur le web

  1. Chiffre du Livre noir du communisme, ouvrage collectif sous la direction de Stéphane Courtois, Éditions Robert Laffont, Collection Bouquins, 2000.
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