ARAMCo ou l’introduction en bourse de la plus grande société du monde

Oubliez les GAFA, il existe une société qui, suite à son introduction en bourse, fera passer leurs dimensions pour raisonnables. Qui est ARAMCo et quelles questions soulève sa mise en bourse, désormais prévue pour le 17 novembre ?

Par Charles Boyer.

Oubliez les GAFA, il existe une société qui, suite à sa mise en bourse, fera passer leurs dimensions pour raisonnables.

Qui est ARAMCo et quelles questions soulève sa mise en bourse, désormais prévue pour le 17 novembre ?

C’est la société nationale de pétrole de l’Arabie Saoudite, originellement Arabian American Company. Elle fut fondée par des entreprises américaines et entièrement nationalisée par tranches à l’époque de la crise de 1973 consécutive à la guerre du Kippour.

Pourquoi cette introduction en bourse ?

Le monde change et, dans cette partie du monde, cela reste plus vrai que jamais depuis le printemps arabe. À ce moment là, et pour éviter les désordres vus en Libye, Égypte ou Syrie, les monarchies du Golfe ont acheté la paix sociale en redistribuant à leur population des sommes énormes issues de la manne pétro-gazière. C’est dans ces pays un enjeu majeur, puisque les familles régnantes capturent de facto une grosse part des profits des hydrocarbures. Ainsi, elles ont eu ce levier d’action quand la crise a menacé, et l’ont utilisé pour éviter des violences (sauf au Bahreïn où la majorité chiite s’est bel et bien soulevée, écrasée ensuite par une intervention militaire saoudienne).

Entretemps, les cours du pétrole et du gaz ont énormément chuté. L’Arabie Saoudite et ses voisins doivent donc trouver d’autres sources de fonds complémentaires pour maintenir la paix sociale. Une première approche a consisté à lever taxes et impôts, pratique très peu répandue dans cette partie du monde, à double tranchant mais envisageable s’agissant de pays à forte population immigrée pouvant être taxée en faveur des nationaux. C’est ce que pratique désormais l’Arabie Saoudite. Mais cela ne suffit pas et dégrader le principal attrait de la région pour les expatriés n’a pas que des avantages.

Un autre angle d’attaque consiste à diversifier l’économie afin de créer de l’emploi. En effet, le marché du pétrole et du gaz génère des chiffres d’affaires et des profits gigantesques avec finalement relativement peu d’employés. C’est le thème de la « Vision 2030 » saoudienne, et de ses équivalents dans les pays voisins.

Bien entendu, l’Arabie Saoudite a un objectif facile à atteindre en matière de croissance de l’emploi, la moitié féminine de sa population étant maintenue en dehors du monde du travail à cause de lois absurdes. C’est le sens des réformes en cours visant à rendre davantage de liberté aux femmes et dont on peut estimer qu’elles avancent aussi vite que possible dans une société dont les salafistes s’étaient trop largement emparés.

Pour ne rien gâter, le royaume saoudien s’est lancé dans une guerre au Yemen, tragique et impossible à gagner, contribuant largement à épuiser ses richesses.

Vision 2030, transformation de l’économie

L’Arabie Saoudite a donc un plan de transformation plus qu’ambitieux, visant à devenir entre autres un grand pays touristique grâce à de nouvelles villes où les règles de vie seront moins conservatrices, comme Neom, ou des zones de parcs d’attractions et de divertissements comme Qiddiya. Ajoutons, pour être juste, qu’il s’agit d’un très grand et fort beau pays, avec la mer Rouge pour la plongée, la montagne, les sites nabatéens à Al-‘Ula, le désert… Y attirer des touristes non islamiques semble un défi fort difficile mais qui pourrait payer, quoique pas forcément à court terme.

– Où trouver les centaines de milliards nécessaires pour de tels projets ?

D’emblée, le Prince Mohammed Ben Salman a annoncé à cette fin le lancement en bourse d’ARAMCo pour lever des fonds si nécessaire. Le régime laisse entendre que l’entreprise vaut 2000 milliards de dollars, et qu’en mettant 5 % sur les marchés, cela rapporterait 100 milliards. Année après année, ce projet a joué les serpents de mer, disparaissant puis réapparaissant.

– Combien vaut ARAMCo ?

Les estimations les plus récentes tournent autour de 1500 milliards de dollars, voire moins.

– Quelle transparence ?

Ceci est un problème majeur. Il a toujours existé un soupçon de porosité entre les comptes d’ARAMCo et ceux du régime, c’est-à-dire de la famille Saoud. Pour que des investisseurs misent sur cette entreprise, il conviendra de lever tout doute à ce sujet. Par exemple, les réserves pétrolières du royaume étaient classées « secret défense ». Comment estimer la valeur d’une entreprise donc l’actif principal est inconnu ? Depuis, ARAMCo a fait appel à des auditeurs crédibles dans le cadre de son bilan. Les conclusions furent à la hauteur des attentes, les profits annuels annoncés s’élèvent à 111 milliards de dollars. Pour les investisseurs potentiels, le dividende s’évalue à 75 milliards de dollars annuels.

– Où introduire ?

Vu les règles plus ou moins lâches des diverses bourses, ARAMCo a initialement souhaité être introduite à Wall Street à New York, puis y a finalement renoncé à l’annonce des exigences de transparence et de son autorité de tutelle, la SEC.

Pour le moment, 2 % seront initialement lancés sur la bourse saoudienne Tadawul, puis ultérieurement 3 % sur la bourse d’un autre pays.

0,5 % des actions seront réservées à des actionnaires individuels.

– Qui va acheter ?

L’approche la plus récente des Saoudiens semble être de vendre des parts à d’autres sociétés nationales de pétrole, telle par exemple la société Petronas de Malaisie. De tels actionnaires présentent le double avantage de détenir des liquidités et de n’être pas forcément, par nature, les plus à cheval sur la transparence.

Plus récemment encore, il apparaît que le pays veut également forcer ses ressortissants les plus riches à acheter du ARAMCo.

Les points forts, ou pas, d’ARAMCo

Ce qui caractérise plus que tout le pétrole saoudien est une combinaison parfaite dont bénéficient ses champs de pétroles géants, les plus grands connus au monde : un pétrole de bonne qualité et les coûts de production les plus bas. L’entreprise a gagné la loterie géologique.

On essaie pourtant encore de la rendre plus attractive, par exemple en y intégrant de force SABIC, Saudi Arabia Basic Inductries, une des toutes premières entreprises chimiques du monde, avec des investissements majeurs allant des USA à l’Europe et à la Chine.

ARAMCo, un État dans l’État

Une fois franchi le périmètre de sécurité des principaux sites ARAMCo, le visiteur ne peut qu’être étonné de constater que les lois si restrictives du royaume n’y ont pas cours : les femmes y conduisent depuis longtemps, certaines habillées en tailleur à l’occidentale, en côtoyant d’autres en niqab. On y réside dans des banlieues à l’américaine autour du barbecue et de la piscine.

Quels risques stratégiques et militaires ?

Les principaux sites de l’entreprise, dont celui d’Abqaiq, ont subi il y a quelques semaines une attaque par drones d’assez grande ampleur menée par les rebelles houthis yéménites. Elle a eu pour effet de couper de moitié, en un instant, la capacité d’exportation d’ARAMCo. Ainsi, les comptes futurs de l’entreprise sont fort menacés par de possibles actions militaires, si une conclusion n’est pas trouvée à la guerre du Yémen. Il se murmure d’ailleurs qu’entamer des discussions avec l’Iran, soutien des rebelles houthis, ne serait plus totalement exclu.

Et après ?

Compte tenu de tous les paramètres en jeu, il est probable que la mise en bourse initiale d’ARAMCo représente un pas relativement factice dans le gigantesque projet de transformation saoudien, principalement un transfert provenant de sociétés d’État d’autres pays pas trop regardantes, et donc de nature plus diplomatique que réellement capitalistique ; dans le style si cher au Prince Mohammed qui surfe sur la vague de sa popularité auprès des jeunes, une nouvelle occasion de faire cracher des riches, comme il le fit lors de son arrivée au pouvoir en les enfermant dans la prison dorée du Ritz de Riyad.

D’autres investisseurs de pays voisins se laisseront peut-être aussi tenter.

Faut-il pour autant minimiser la portée de cette OPA ? Si malgré tout, elle est génératrice de progrès vers la transparence, alors cela pourrait être un précédent qui secouera l’énorme secteur des sociétés nationales de pétrole, du Golfe (NIOC d’Iran n’étant pas la moindre), à l’Amérique Latine, le Venezuela en particulier, à l’Asie, la Chine, la Russie.

Dans cette situation fort complexe, et avec les éléments dont nous disposons pour le moment, il nous semble encore trop tôt pour retenir notre souffle.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.