Libéralisme : face à la montée de la violence, deux leçons indispensables

Justice by Killian77 (CC BY 2.0) — Killian77,

Aujourd’hui, la proposition libérale visant à défendre le pluralisme véritable et la justice doit se faire entendre dans le débat public, car c’est sans doute le seul moyen de sortir par le haut de la cacophonie identitaire et populiste ambiante.

Par Frédéric Mas.

La montée des tensions sociales est perceptible à qui lit la presse, s’informe ou parcourt tout simplement les réseaux sociaux. L’insécurité, le terrorisme, la pression des communautarismes ou encore les querelles identitaires empoisonnent le débat public au point de rendre la liberté d’expression haïssable aux yeux du citoyen ordinaire. En effet, dès qu’émerge un sujet un tant soit peu clivant, et déjà, une foule d’anonymes -ou pas- réclame des sanctions, des interdictions ou des poursuites par l’État, éternel juge de paix des passions sociétales françaises.

Éric Zemmour devient salarié de CNews ? Scandale ! Il faut le faire sauter ! Yassine Belattar prend la parole pour défendre le voile et la non-assimilation des musulmans ? Provocation ! Faites-le taire par respect des victimes de l’islamisme ! Certains oublient que la liberté d’expression, c’est aussi la liberté d’offenser et de prendre position dans des débats qui invitent à tout sauf au consensus.

Pourtant, cette intensification des conflits n’est pas un phénomène radicalement nouveau, et à intervalles réguliers, la société occidentale s’est trouvée face au risque de morcellement en factions rivales aux vues inconciliables, du moins quand ces factions ne sont plus observées du point de vue de l’Humanité, celui défendu par la tradition philosophique du libéralisme.

En effet, il n’est pas inutile de rappeler que le libéralisme naît de la volonté de sortir des guerres de religion qui ont traversé l’Europe au XVIe siècle. Face au désordre fanatique et aux replis identitaires, le libéralisme a inventé deux outils particulièrement nécessaires à notre temps, une conception procédurale de la justice et la reconnaissance du pluralisme. De Pierre Bayle à John Locke, en passant par Isaiah Berlin, John Rawls et Robert Nozick, on retrouve ces deux idées-forces pour soutenir l’état de droit et la concorde civile. En constitutionnalisant la diversité des situations et des points de vue, le libéralisme a transformé un élément de discorde en instrument de liberté.

Le pluralisme

Dans Libéralisme politique (1993), John Rawls parle du pluralisme comme d’un fait :

« Le libéralisme politique part de l’hypothèse que, d’un point de vue politique, l’existence d’une pluralité de doctrines raisonnables, mais incompatibles entre elles, est le résultat normal de l’exercice de la raison humaine dans le cadre des institutions libres d’un régime démocratique constitutionnel. »

Puisque le monde social est constitué d’individus poursuivant subjectivement leurs buts, et défendant leurs conceptions du bonheur et de la justice, il est impossible de défendre une conception substantielle du Bien qui pourrait faire l’unanimité entre tous.

Se trouve ici intégrée une expérience tout à fait moderne, qui veut que les individus raisonnables tendent à ne pas s’accorder sur le sens à donner à la vie ou au bien humain, contrairement à ce que soutenaient les philosophes antiques. Parce qu’ils sont libres de choisir ce qui est bon pour eux, et que la liberté de conscience encourage l’épanouissement humain, le pluralisme idéologique, religieux et social est indépassable, il faut faire avec et en tirer le meilleur parti.

La priorité de la justice sur le bien

Si les conceptions du Bien sont subjectives, et la poursuite du bonheur une affaire privée qui peut créer des tensions et des frictions parce que les ressources pour l’atteindre sont rares et même souvent rivales, alors c’est au droit et à la justice qu’il faut donner le rôle de pacificateur social. Parce que le droit est par définition formel, impersonnel et ne s’occupe que de généralités, il est le liant neutre car procédural qui permet de rapprocher les individus sur une base minimale commune, celle de la justice.

David Hume dans son Traité de la nature humaine (1739) donne sans doute l’idée la plus pure de ce qu’est la justice au sens du libéralisme, ce gouvernement des Hommes par les lois, et non des lois par les Hommes. Pour Hume, la justice est une vertu artificielle, qui naît de la reconnaissance d’une convention première portant sur la stabilité des possessions : à partir du moment où tout le monde au sein de la société comprend qu’il a intérêt à respecter la possession d’autrui naissent les idées de justice, de droits et d’obligations en un tout insécable.

Cette acception de la justice, qui fait de l’établissement de la propriété, de sa défense et des réparations en cas de violation, n’est pas restée confinées aux livres de Hume ou même aux philosophes libéraux. Elle décrit de manière imagée les mécanismes en œuvre au sein des marchés, ces lieux où les individus échangent des biens et des services volontairement. Plutôt que de dresser les conceptions du Bien les unes contre les autres, il s’agit ici de s’adresser aux intérêts communs à tous sans interférence de l’esprit de faction politique ou religieuse.

La justice libérale et ses rivales

C’est aussi là que la conception libérale de la justice se différencie de ses autres compétiteurs modernes, qu’ils soient socialiste, républicain ou socio-démocrate : la justice doit être entendue au sens stricte1 pour qu’elle soit le plus unanime possible. Elle n’est pas équivalente à l’équité, à la justice « sociale » ou à la « non- domination » mais renoue avec son sens classiquement latin, Ius sum quique tribuere, la justice demande qu’on rende à chacun ce qui lui est dû, c’est-à-dire qu’on respecte la possession de chacun, ce qui après tout est à la base de toute la tradition juridique occidentale issue du Corpus Juris Civilis.

Défendre une conception stricte, procédurale et impersonnelle du droit et de la justice ne vise pas seulement à ce que l’accord raisonnable entre les individus soit le plus large possible, le tout afin de coordonner le plus de conduites humaines différentes possibles. Elle vise aussi à limiter l’arbitraire du politique qui se réintroduit chaque fois que le pouvoir cherche à supplanter le vieil idéal de la justice. Chaque fois que l’État, les assemblées politiques ou la bureaucratie cherchent à se substituer au droit réapparaissent les conflits d’intérêts, les rapports de force, et l’instrumentalisation de la justice pour autre chose qu’elle-même. La démagogie démocratique est hélas, l’un des pires ennemis de la justice.

Aujourd’hui, la proposition libérale visant à défendre le pluralisme véritable et la justice doit se faire entendre dans le débat public, car c’est sans doute le seul moyen de sortir par le haut de la cacophonie identitaire et populiste ambiante.

  1. Anthony de Jasay, Justice and its surroundings, Liberty Fund, 2002, chap. 9.
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