Bienvenue de l’autre côté du miroir, dans le monde imaginaire des taux bas

Argent - Pièces de monnaie - Euro (domaine public)

La finance n’est pas responsable de la catastrophe financière, puis économique, qui va arriver. La responsable, c’est l’incapacité des politiques à préparer la société à sortir de son aveuglement pour faire face aux défis du XXIe siècle.

Par Philippe Alezard.

Niccolo Fontana, dit Tartaglia, ne se doutait pas en février 1535 qu’avec sa résolution générale des équations du troisième degré, il allait révolutionner les mathématiques.

Ses nombres imaginaires allaient permettre tous les progrès technologiques bien réels que nous utilisons dans notre quotidien plus de quatre siècles après sa disparition.

Le monde des banques centrales, un monde à part

Bienvenue dans le monde, non pas des imaginaires de Tartaglia, mais dans celui des banques centrales.

Bienvenue dans le monde de nos banquiers centraux, où « i2 » est toujours égal à -1 mais où, « t », le taux est également négatif.

Bienvenue dans un monde où je m’enrichis en empruntant et je m’appauvris en épargnant, où le feu ne brûle plus et l’eau ne mouille plus.

L’épargne ne rapporte plus et la dette ne coûte plus.
Le risque et le temps ne sont plus rémunérés.
Mon banquier va me payer pour que j’emprunte et en contrepartie va taxer l’argent en dépôt sur mon compte.

Bienvenue dans le monde des taux d’intérêt négatifs.

Cette politique de taux bas dans un environnement de stock de dettes planétaires au plus haut fait peser sur les épaules de l’économie mondiale un risque systémique considérable. Cela crée des effets d’aubaine tant pour les États que pour certaines entreprises.

Comme la charge de la dette continue à diminuer chaque année, cela donne des marges de manœuvre aux gouvernements pour augmenter le déficit.

La charge de la dette française était de 43,2 milliards d’euros en 2006 pour un montant de dette financière négociable de 892 milliards d’euros. En 2018, le montant de la dette financière négociable a été de 1781 milliards d’euros pour une charge de 40,7 milliards d’euros.

En douze ans la dette financière française aura progressé de 100 % alors que la charge de la dette aura baissé de 7 %.

Le déficit budgétaire français était de 31,6 milliards d’euros en 2006, il s’est établi à 76 milliards d’euros fin 2018.

Le taux d’intérêt moyen pondéré de l’obligation assimilable du trésor, OAT 10 ans, était de 3,6 % en 2006, il est négatif en 2019.

Le 6 septembre dernier l’agence France trésor a fait une levée historique de dette, via un placement d’OAT, de plus de 10 milliards d’euros à taux négatifs, à 10 ans à -0,36 % et à 15 ans à -0,03 %.

C’est le cercle infernal : plus les taux baissent, plus le stock de dette s’accroit, plus la charge de la dette diminue et plus le déficit budgétaire augmente.

L’État dispose d’une ressource budgétaire fabriquée par la BCE. La France empruntera une moyenne de un milliard d’euros par jour ouvré en 2019.

Il en est de même pour les entreprises

Concernant l’appareil productif français, la productivité augmente moins vite que le salaire réel depuis des années. Par conséquent les marges brutes des entreprises devraient continuer de diminuer.

Mais comme la charge de la dette diminue là aussi, la diminution des frais financiers vient compenser cette érosion de la marge brute et à la fin le résultat net s’améliore. À nouveau ce même effet d’aubaine, mais uniquement pour les entreprises en bonne santé.

Ces effets d’aubaine, ces stocks de dettes en croissance constante et cet endettement perpétuel ont besoin de matière première. Cette matière première c’est la finance.

On touche là le paradoxe français. On adore la dette mais on déteste la finance.

Un candidat à l’élection présidentielle française en avait fait son argument de campagne désignant son véritable adversaire, celui qui n’a pas de visage, pas de parti, qui ne se présentera jamais à une élection, qui ne sera donc pas élu.

Cet adversaire c’est le monde de la finance.

Or la finance ne cesse de croître, de se complexifier pour répondre à cette demande. Ce faisant, l’instabilité augmente dans les mouvements de capitaux, et dans les taux de change. La volatilité et le risque augmentent dans les mêmes proportions.

Dans cet environnement artificiel mais bien réel, un incident mineur quelque part aura des conséquences majeures et le château de cartes s’effondrera.

Cet incident c’est le cygne noir cher à Nicholas Taleb ou « le rhinocéros gris » – une menace flagrante que l’on ne peut ignorer mais que l’on feint de ne pas voir – qui fera monter les taux de façon tout à fait inattendue.

La situation économique et géopolitique actuelle nous offre plein de ce type de pachydermes.

La dette italienne, les bilans des banques italiennes, les tensions avec l’Iran, les conflits commerciaux engendrés par la politique de Donald Trump, la montée des populismes, l’augmentation des prix du baril, les revendications salariales, les tentations politique d’augmenter le salaire minimum.

Ces politiques de taux bas ont été faites par l’émission d’énormes quantités de monnaie.

Une partie de ces émissions est allée vers l’économie productive mais l’essentiel est parti en thésaurisation et en financiarisation.

Les billets et pièces, en dollars ou euros, en circulation dans le monde sont respectivement de 1260 milliards d’euros et 3780 milliards de dollars.

Selon la BCE, entre 19 % et 24 % seulement de ces espèces servent à des fins des transactions financières, 24 % à 26 % sont détenus hors de la zone euro et entre 40 % et 57 % sont dans des bas de laines sous les matelas.

Le dollar US ne s’en sort pas mieux

En d’autres termes, on estime qu’environ 75 % des euros émis sont thésaurisés.

Sur le dollar US, la situation est pire encore, du fait de son caractère de valeur refuge.

Selon la Fed de Chicago et le FMI, pour la première fois de l’histoire du dollar américain le nombre de billets de 100 dollars est supérieur aux nombres de billets de un dollar. 80 % des billets de 100 dollars sont détenus en dehors des États-Unis et sur 3780 milliards de dollars imprimés, seulement 1700 milliards servent aux transactions financières.

Kenneth Rogoff de l’université d’Harvard note que l’augmentation des coupures de 100 dollars et l’augmentation des activités illicites sont également liées.

Ces sommes colossales de monnaies vont alimenter l’activité criminelle et souterraine, vont servir à contourner les régulations et développer l’évasion fiscale.

Coté financiarisation, la banque des règlements internationaux tire la sonnette d’alarme dans son dernier rapport trimestriel sur les positions ouvertes sur certains produits dérivés.

Les positions prises à titre spéculatif ou de protection sur les taux de change ainsi que sur les taux d’intérêt atteignent des sommets exorbitants.

Le chiffre d’affaires échangé quotidiennement sur ces deux seuls produits est de plus de 18 900 milliards de dollars.

On peut ajouter à ceci les 1400 milliards de dollars pour le marché des CLO (Collateralised Loan Obligations). Pour donner un ordre de comparaison, on échange en moyenne 3 à 4 milliards d’euros par jour sur le CAC40.

La masse d’argent engagée dans des produits potentiellement toxiques à la quête de rendement n’a jamais été aussi élevée de toute l’histoire.

Cette politique de taux bas ne profite en rien aux catégories de population les plus fragiles françaises, européennes ou mondiales.

Cela profite à tous ceux qui possèdent des actifs productifs et/ou immobiliers ainsi qu’à ceux, et ce sont les mêmes, qui peuvent s’endetter.

La question n’est plus de savoir si la catastrophe financière puis économique va arriver, mais quand ?

Le responsable une fois de plus sera déjà désigné : la finance.
Alors que la responsabilité de la crise économique qui se prépare est exclusive de l’incapacité des politiques tant gouvernementales que d’oppositions à préparer la société à sortir de son aveuglement pour faire face aux défis du XXIe siècle.

Pour 2019, le déficit du budget de fonctionnement de la France est de plus de 3000 euros par seconde !

 

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