Argentine : après les élections, quel revirement politique ?

Frente Justicialista para la Victoria By: Mariano Pernicone - CC BY 2.0

L’Argentine, autrefois riche a été détruite par le péronisme. Cela n’a pas entamé la popularité de l’idéologie d’extrême gauche qui continue de plomber l’avenir du pays.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Quand on regarde l’état délétère où se trouve aujourd’hui l’Argentine, on a peine à croire que, au début du XXe siècle ce pays dépassait l’Allemagne et la France en termes de PIB par tête. Qui plus est, tout au long de quatre décennies, son taux de croissance annuelle fut supérieur à celui des États-Unis. Aujourd’hui, par contre, l’Argentine se débat avec un revenu moyen inférieur à celui de ses voisins le Chili et l’Uruguay.

Comment le pays a-t-il pu en arriver là ? Pour y répondre, il faut remonter au deuxième quart du siècle passé, c’est-à-dire au temps d’un leader charismatique nommé Juan Domingo Peron. Son discours populiste – animé au départ par le fascisme de Mussolini –, et surtout les programmes sociaux qu’il mit en œuvre dans le but de rallier le soutien des couches sociales à bas revenus, suscitaient l’acclamation des foules en délire.

Les politiques étatistes et protectionnistes employées par Peron, de même que les dépenses sociales extravagantes qu’il adopta, finirent par plomber l’économie de l’Argentine, bousillant son dynamisme et sa compétitivité internationale.

Ces politiques – notamment les aides sociales et les contrôles des prix – n’ont pour autant guère ou rien perdu de leur popularité.

Le péronisme perpétuel

L’Argentine aura ainsi été marquée du sceau du péronisme. Pour preuve : tout au long des sept décennies qui se sont écoulées depuis la naissance de ce mouvement politique jusqu’à ce jour, aucun président non-péroniste n’est parvenu à achever son mandat.

Pour préserver pareille influence, le péronisme aura mangé à tous les râteliers idéologiques. Il a su s’ajuster aux goûts et aux illusions de chaque époque. De la cantilène fasciste des origines, il finira par épouser la rhétorique de la gauche radicale. Dans les années 1990 du siècle passé, sous la présidence de Carlos Menem, ce mouvement politique fit même un détour, goûts de l’époque obligent, par des programmes de libéralisation et des privatisations – connus alors sous le label de « consensus de Washington ».

Soyons clairs : le péronisme n’est pas seul responsable du déclin de l’Argentine. L’anti-péronisme a lui aussi contribué à cette déchéance. Notamment quand des généraux dirigés par Jorge Rafael Videla prennent le pouvoir en 1976 par le biais d’un putsch et instaurent un régime dictatorial qui s’est rendu coupable de crimes de lèse humanité.

L’avatar le plus récent du péronisme : les époux Kirchner

Pour en revenir au péronisme, son avatar le plus récent eut lieu au début du siècle, dura une douzaine d’années et créa des ravages considérables. Alors que l’idéologie de la gauche radicale promue et financée par Hugo Chavez au Venezuela avait le vent en poupe dans toute l’Amérique latine, le président Nestor Kirchner (2003-2007), et ensuite son épouse, Cristina Fernandez de Kirchner (2007-2015), imposèrent les recettes chères à cette gauche : expropriations ; nationalisation des fonds de pension privés ; pressions politiques pour faire entrer des entrepreneurs proches du pouvoir dans les entreprises étrangères ; contrôles des prix ; taxes à l’exportation ; subventions financièrement intenables à l’électricité et au transport public. Les gouvernements des époux Kirchner auront ainsi laissé derrière eux une économie exsangue rongée par la corruption, la fuite des capitaux et l’inflation.

Faire face aux séquelles du kirchnerisme exigeait des thérapies de choc (réformes économiques profondes) que l’actuel président, Mauricio Macri (non-péroniste de centre droit), soucieux de ne pas perdre en popularité, essaya de mettre en œuvre graduellement et à dose homéopathique. Les résultats d’une telle démarche se sont révélés décevants, et le malaise social n’a fait que s’aggraver.

Le péronisme de nouveau au pouvoir

Tel le phénix qui renaît de ses cendres, le péronisme s’apprête à reprendre pour une énième fois les rênes du pouvoir en Argentine.

En effet, lors des élections primaires qui eurent lieu le 11 août dernier (une sorte de présidentielles avant l’heure), le candidat de ce mouvement politique, Alberto Fernandez – ayant comme colistière l’ancienne présidente Cristina Fernandez de Kirchner (CFK), de qui il avait été le chef de cabinet – obtint une victoire si nette qu’on s’attend à ce qu’il remporte aisément les élections définitives du 27 octobre prochain.

Tout naturellement, craignant un retour à l’irrationalité économique du kirchnerisme, la réaction des marchés financiers et des investisseurs étrangers, voire même des classes moyennes, ne se fit pas attendre. En peu de jours, la fuite des capitaux reprit de plus belle, la bourse de Buenos Aires chuta de 48 %, le peso argentin perdit 26 % de sa valeur face au dollar, et les classes moyennes se ruèrent sur les banques pour sortir leurs épargnes et acheter des dollars à la va-vite.

L’heure d’un nouveau revirement au sein du péronisme ?

Or, Alberto Fernandez assumera la présidence de l’Argentine à un moment où les recettes de la gauche radicale, et par voie de conséquence celles du kirchnerisme, ont prouvé leur capacité à bousiller l’économie de n’importe quel pays ; pour preuve, l’échec économique du kirchnerisme et surtout la tragédie du Venezuela. Les conditions sont ainsi réunies pour une prise de conscience, de la part du futur président de l’Argentine, de l’intérêt qui est le sien à s’écarter, une fois les élections gagnées, de la ligne politique et économique qui avait amené sa colistière et promotrice à sa défaite électorale en 2015.

Par ailleurs, en matière de tentatives d’émancipation, le péronisme n’en serait pas à son coup d’essai. Le dernier en date revient à Nestor Kirchner. Une fois président, celui-ci opta pour se démarquer de son promoteur et prédécesseur, Eduardo Duhalde. Et si Nestor Kirchner parvint à rompre ses liens avec celui qui l’avait aidé à accéder au pouvoir, pourquoi Alberto Fernandez ne ferait-il pas de même à l’égard de celle qui a mis tout son poids politique pour le faire choisir comme candidat à la présidence dans l’espoir de tirer, elle, les ficelles du pouvoir ?

Certes, la tâche sera rude. Car Cristina Fernández de Kirchner possède un noyau dur d’adeptes – celles et ceux qui composent le kirchnerisme – prêts à soutenir ses prises de position. Mais Alberto Fernandez n’est pas dépourvu de cartes – d’autant que, au sein du péronisme, le kirchnerisme ne fait pas l’unanimité.

Les déboires actuels de CFK avec la justice de son pays – l’impliquant dans plusieurs cas de corruption – offrent à Alberto Fernandez une opportunité en or pour agir de la sorte.

Il pourrait mettre sa vice-présidente devant un choix cornélien. Soit elle utilise son poids indiscutable sur l’électorat et les syndicats, et l’aide à faire accepter les politiques socialement douloureuses qu’il entend adopter, auquel cas il aidera CFK, en retour d’ascenseur, à se sortir des enquêtes menées (par exemple en œuvrant pour suspendre ou arrêter les procédures en cours). Soit, au contraire, elle essaie d’entraver la démarche économique du futur nouveau président ; mais alors, elle ne devrait pas s’attendre à un coup de main du président auprès de la justice.

Le cas de l’actuel président de l’Équateur, Lenin Moreno, pourrait bien lui servir d’inspiration. Car de même que, en Equateur, M. Moreno, ayant pris conscience des méfaits des programmes de la gauche radicale menés par son prédécesseur et promoteur – le castrochaviste Rafael Correa –, sut rompre ses attaches avec celui-ci, ainsi il ne faut pas écarter la possibilité de voir Alberto Fernandez faire de même à l’égard de sa colistière.

Déjà dans le passé, Alberto Fernandez sut se démarquer de CFK, notamment lorsqu’il condamna publiquement les tentatives du gouvernement de celle-ci (dont il ne faisait plus partie) d’étouffer la responsabilité du régime iranien dans l’attentat terroriste contre le siège de l’AMIA (Association mutuelle israélite de l’Argentine) à Buenos Aires – lequel laissa un solde de 85 tués et près de 250 blessés.

Bien sûr, une hirondelle ne fait pas le printemps ; la louable attitude d’Alberto Fernandez dans le cas de l’AMIA pourrait s’avérer être une vague exception. Il n’empêche que, dans le contexte actuel, il est de l’intérêt du futur président de l’Argentine de rompre le cordon ombilical qui le lie à la gauche radicale incarnée en Argentine par le kirchnerisme, et de mener, et faire accepter, les réformes économiques dont l’Argentine a tant besoin pour sortir de son déclin.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.